Raconter la Shoah à des enfants d’une classe de CM1-CM2 : retour d’expérience

La maîtresse de cette classe à double niveau de l’école primaire du Rondeau à Noyant-et-Aconin (tout près de Soissons) m’avait invité, pour le 9 avril dernier, en tant qu’auteur de La Shoah en Soissonnais, à rencontrer ses élèves pour les sensibiliser sur ce sujet, terreau de toutes les formes de discrimination.

Depuis le début de mes travaux et la publication de mon livre, j’ai rencontré à travers des conférences, ou des interventions en classe, des centaines de collégiens, lycéens, étudiants, adultes mais jamais des enfants de 9-10 ans. C’était donc une première pour moi. Un exercice pédagogique nouveau. J’avais à retravailler, à repenser la manière d’aborder la persécution des Juifs de Soissons entre 1940 et 1945 pour l’adapter à ces jeunes élèves. Je m’étais appuyé sur les notions à aborder à partir des programmes scolaires en Histoire du cycle 3  (dernier paragraphe de la page 2) et des conseils pour enseigner la Shoah par le Mémorial de la Shoah afin d’éviter des écueils pouvant heurter des enfants de cet âge à travers ce qui est dit quand je raconte l’histoire d’un enfant juif déporté ou de ce qui est montré lorsque je projette des photographies ou des documents sur le tableau interactif de la classe qui illustrent mes propos.

Pour ces plus jeunes élèves que je rencontre, je leurs conte l’histoire de Maurice Wajsfelner et de sa famille. C’était un petit garçon de 10 ans, arrêté le 4 janvier 1944 dans son appartement à Soissons avec sa tante Chaja et sa cousine Suzanne (qui réussit à échapper à cette arrestation et survécut à l’Occupation), un an et demi après la déportation de ses parents et de son grand frère Charles en juillet 1942. Tous périrent à Auschwitz. Je raconte également, en fin de séance, l’histoire d’autres enfants juifs de Soissons (Lisette Ehrenkranz, Viviane Bich ou encore les enfants Lewkowicz) qui ont pu être cachés par des messieurs-mesdames au grand Cœur.

Lundi 9 avril 2018 : Déroulement de la rencontre et ses prolongements

Madame Évelyne Dégremont, l’institutrice, avait vraiment bien préparé ses élèves pour cette rencontre. Nous nous étions plusieurs fois entretenus au préalable pour affiner ce rendez-vous.

A peine leur posai-je cette première question « Que signifie pour vous le terme Shoah ? Avez-vous déjà entendu ce mot qui se trouve dans le titre du livre que j’ai écrit ? », qu’une dizaine de bras se levèrent d’un seul tenant, à celui qui toucherait le premier le plafond de la classe avec son index pour être le premier interrogé, tout cela dans un silence olympien.  Le décor était posé, l’attitude exemplaire, j’ai senti tout de suite que nous allions passer ensemble deux belles heures, riches d’enseignement, pour eux comme pour moi.

  • Monsieur, c’est l’extermination de Juifs pendant la seconde guerre mondiale.
  • Monsieur, c’était en 1939-1945, cette guerre !
  • Monsieur, c’était avec Hitler et les nazis et puis le Maréchal Pétain
  • Monsieur, ils ont tué des Juifs dans des douches. Des douches avec de l’eau gazeuse.
  • Monsieur, des enfants se sont cachés, comme Armand, un juif qui a été caché à Noyant.
  • Monsieur, la France était coupée en deux.
  • Monsieur, les Juifs sont partis dans des trains. Il y avait plein d’étoiles…

Nul doute, les enfants avaient des prérequis, des représentations de ce crime dont certaines étaient à préciser ou à corriger.

Je pouvais donc commencer à raconter l’histoire de Maurice Wajsfelner et de sa famille, de leur Pologne natale jusqu’à la fin…en Pologne occupée par les nazis, dans l’univers concentrationnaire et génocidaire d’Auschwitz-Birkenau.

Afin d’avoir toute leur attention, et qu’ils réagissent à mes propos ou aux documents vidéo projetés, aucun travail à l’écrit ne devait les distraire de l’histoire contée. Au fil du récit, des yeux ronds d’étonnement, des mains posées sur des bouches entrouvertes par l’indignation d’un fait triste évoqué confirmaient la pertinence de cette méthode.

Diaporama présenté aux élèves sur l’histoire de Maurice Wajsfelner et sa famille

Toutefois, pour prolonger ce travail avec leur maîtresse, je soumettais à cette dernière un texte à trous à distribuer à ses élèves pour revenir un ou deux jours plus tard sur ce thème et de restituer ce qu’ils avaient entendu, de garder une trace écrite de cette histoire.

Texte à trous à faire remplir aux élèves (version corrigée, mots en rouge)

Second prolongement :  Dans l’histoire de Maurice Wajsfelner, nous avons évoqué sa cousine Suzanne qui a échappé à l’arrestation du 4 janvier 1944 au deuxième étage de l’appartement du 15 rue Saint-Quentin. A ce jour, et je l’expliquais aux enfants, je ne connais pas les circonstances de ce sauvetage. Ce que je sais, c’est que Suzanne, un tout petit peu plus jeune que son cousin, a survécu à l’Occupation et est partie vivre après la guerre au Brésil.

En 2016, j’ai appris aux archives du Mémorial de la Shoah qu’une photo des parents de Maurice (celle affichée dans le diaporama à côté de la carte de l’Europe entre les deux guerres mondiales)  avait été envoyée du Brésil en 2012 par une certaine « Souza ». Les archivistes ne pouvaient me donner l’adresse de cette femme que je suppose fortement être la cousine Suzanne, mais ils acceptèrent que j’écrive une lettre et qu’ils la transmettraient. Depuis, je n’ai pas eu de réponse.

J’ai eu l’idée de proposer aux élèves de cette classe de CM1-CM2 d’écrire chacun une petite lettre ou une petite carte à cette cousine qui, peut-être, vit encore, ou peut-être a-t-elle des enfants au Brésil. Que j’essayerais à nouveau de trouver un contact pour les envoyer et leur dire qu’ici, plus de 75 ans après le drame de Maurice et des Juifs de Soissons, des enfants pensent à eux, malgré l’espace et le temps qui nous séparent.

Lundi 16 avril 2018

Une personne de l’accueil de mon lycée à Soissons m’informe qu’une personne à glisser une enveloppe sous la porte d’entrée de notre établissement et me remet ce courrier. Elle a été déposée par madame Dégremont, la maîtresse, mentionnée au dos de l’enveloppe. Elle était venue me restituer ces merveilleuses cartes écrites par ses élèves dont une m’était destinée.

Désormais, de ces jeunes écoliers, j’ai cette mission à retrouver la cousine Suzanne ou ses descendants, pour transmettre ces magnifiques mots d’enfants de 9-10 ans ! Ces cartes sont comme des messages dans une capsule numérique envoyés dans l’océan Internet. Trouveront-elles leur destinataire ?

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Vidéo : Rencontre avec des collégiens de Soissons (Février 2018)

Les mardis 13 et 20 février 2018, je rencontrais deux classes de 3è pour leur raconter l’histoire d’une famille juive à Soissons entre 1930 et 1944 pour mieux comprendre la grande Histoire. Invité par leur professeur d’histoire, madame Fourcade, et accueilli dans le CDI de Cyrille Coquet, ce dernier réalisa une belle petite vidéo pour rendre compte en sept minutes  cette rencontre. Merci chaleureusement à eux deux et à la grande qualité d’écoute de leurs élèves de troisième.

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Agenda 2018

Mercredi 30 mai 2018 : Rencontre avec les étudiants en Master I mention Documentation à l’université d’Amiens (ESPE) (80-Somme) pour la matinée.

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Mardi 8 mai 2018 : Rencontre au Café littéraire C’est déjà ça à Saâcy-sur-Marne (77- Seine-et-Marne) à 20h45.

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Lundi 9 avril 2018  : École primaire de Noyant-et-Aconin (02-Aisne) à 9h15.

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Mardi 3 avril 2018 : Collège Maurice Wajsfelner à Cuffies (02-Aisne) à 14h55.

college wajsfelner

Mardi 27 mars 2018 : Collège Quentin de la Tour à Sains-Richaumont (02-Aisne) à 13h30.

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Jeudi 22 mars 2018 : Collège Maurice Wajsfelner à Cuffies (02-Aisne) à 14h55.

college wajsfelner

 

Mardi 13 mars 2018 : Collège Joseph Boury à Neuilly-Saint-Front (02-Aisne) à 8h00.

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Mardi 20 février 2018 : Collège Lamartine à Soissons (02-Aisne) à 14h30.

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Mardi 13 février 2018 : Collège Lamartine à Soissons (02-Aisne) à 14h30.

 

 

Jeudi 1er février 2018 : Collège Jacques Prévert à Flavy-le-Martel (02-Aisne) à 14h45.

flavy martel

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Activité proposée en classe

creative communs

Dans le cadre de mes rencontres avec vos élèves ou si vous souhaitez utiliser cette activité, voici ce que je vous propose :

Durée : 1 heure

Prérequis :

Programme Histoire cycle 4 (3è) : La Deuxième Guerre mondiale, une guerre d’anéantissement +  La France défaite et occupée. Régime de Vichy, collaboration, Résistance.

ou

Programme Histoire cycle terminal (1ère) : La Seconde Guerre mondiale : guerre d’anéantissement et génocide des Juifs et des Tziganes.

Objectif : Retracer le parcours d’une personne juive de l’Aisne, persécutée pendant la Shoah entre 1940 et 1945 à partir de reproductions d’archives. Les liens proposés ci-dessous concernent six personnes (enfants ou adultes). Le principe est le même, remplir le tableau à partir des documents proposés pour chaque cas. A télécharger (format .pdf) :

Sophie Bich dit Mochet

Sylvia Liwer

Samuel Biegacz

Maurice Wajsfelner

Germaine/Gitla Ehrenkranz

Charles Wajsfelner

Pour info ou pour rappel sur l’enseignement de la Shoah, je ne peux que vivement vous encourager à vous rendre sur les ressources pédagogiques (fiches thématiques) proposées par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah (Paris) ou les outils pour enseigner du Mémorial de la Shoah.

Pour toutes informations complémentaires, vous pouvez me contacter à : steph.amelineau@gmail.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Interventions et rencontres dans les collèges et lycées en 2018

Des  professeurs en collège et en lycée (dans l’Aisne pour le moment) m’invitent à rencontrer leurs élèves pour raconter l’enquête et l’histoire des victimes de la Shoah dans le Soissonnais relatées dans mon livre. Cela dure généralement deux heures. Je raconte, à partir d’archives et de photographies vidéo-projetées, le parcours de ces familles persécutées, particulièrement leurs enfants. Ensuite, et selon la demande des enseignants, je propose de mettre en activité les élèves. Voici un exemple (Fiche élève + archives sur lesquelles ils peuvent travailler) à travers l’histoire du jeune Samuel Biegacz pour mieux appréhender le sort réservé aux Juifs de France sous l’occupation allemande entre 1940 et 1944 :

Fiche élève + archives

03

Interventions en février 2018 :

Collège Jacques Prévert à Flavy-le-Martel (jeudi 1er février).

Collège Maurice Wajsfelner à Cuffies (mardi 6 février). reportée pour cause d’intempéries neigeuses.

Collège Lamartine à Soissons (les mardis 13 et 20 février).

 

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Les copains de la rue Richebourg (Soissons) : Partie 4.

Avant-propos                                                                                              Partie 2. 1939-1942

Partie 1. Avant 1939                                                                                 Partie 3. 1942-1944

4.

Après la Libération

          Moïse Contenté, le papa de Pauline, Jean et Charles, était toujours affecté comme infirmier à l’hôpital Sainte-Claire à Villefranche-de-Rouergue (Aveyron) au grade de Sergent-chef. Il y restait jusqu’au 1er mars 1945 avant d’être transféré dans la 16è section d’Infirmiers militaires à Lunel (Hérault) d’où il fut démobilisé le 29 août 1945[1].

1a Charles Contenté 1945

Charles Contenté dans l’armée régulière française en 1945. [Collection particulière].

Charles, le plus âgé des deux frères, après ses combats dans la résistance durant l’été 44, s’engagea dans l’armée régulière en 1945. Il a été aussi en Algérie cette même année, témoin de l’innommable massacre de Sétif du 8 mai 1945 (sic!) qui s’inscrit encore trop timidement, du sang d’innocents algériens, dans notre Mémoire française. Charles se rendit à la vie civile avant de partir au Brésil fin 1946. Il y décéda soudainement, d’un arrêt cardiaque, en 1953, à 31 ans.

Il serait trop long ici pour raconter le parcours de Jean Contenté après la guerre. Son histoire après 1945 pourrait noircir des centaines de pages d’un livre. Par chance, ce livre a le mérite d’exister. Dans un style digne des grandes fresques épiques, l’histoire véritable racontée dans ce récit, L’Aigle des Caraïbes, est époustouflante, à rendre le lecteur béat d’admiration jusqu’à l’incrédulité. Il est impossible de décrocher de cet ouvrage tant que la dernière page n’est pas lue[2]. Revenons toute fois sur les quelques mois qui précédèrent 1946, avant son départ de France pour des aventures stupéfiantes autour du monde et en particulier dans les Caraïbes ; sorte de Corto Maltese des années 1950-60.

         Jean était entré dans la guerre comme un jeune garçon, il en ressortit affecté par la mort qu’il donna et la perte de proches qu’il ne put soustraire à la grande faucheuse des années noires. De plus, une infection pulmonaire l’affaiblit au cours des mois qui suivirent la Libération. Son lointain désir de travailler dans le dessin industriel s’était évaporé dans les déflagrations de l’Occupation.  J’avais été arraché à quelque chose que je voyais comme un rêve et qui était mon passé. J’étais un autre, un homme plein de curiosité pour l’avenir, décidé à ne m’attacher à rien, avide de voyager, d’apprendre la vie, de jouir de la vie. Prêt à appareiller pour je ne sais quel pays. Pas le mien… [3] Après d’innombrables situations périlleuses dans sa vie agitée, mercenaire de la Liberté, chercheur d’or et de Cités perdues, crooner au timbre charmeur, il se maria avec Rosa.

[Pour la légende de ces photographies appartenant à Pauline Neuman-Contenté, passez votre curseur sur ces images.]

– Je me souviens, reprit Pauline dans notre conversation, de la Libération dans la Creuse. Il y avait des drapeaux américains, anglais, etc., en papier. Alors mon frère Jean m’avait photographié avec ces drapeaux sur moi. En novembre 1944 nous sommes retournés dans notre maison à Corcy (Aisne). Nous y sommes restés jusqu’en 1947. Date à laquelle nous sommes allés habiter au 96 rue d’Aboukir dans le 2ème arrondissement de Paris. Papa était alors représentant en textile et maman continuait la couture.

– C’est fin 44, reprit Pauline, que mon beau-père Chaïm Neuman, est allé récupérer son fils Robert, mon futur époux. Il était à Paris (cf. Les copains de la rue Richebourg, partie 3). Il avait portée l’étoile et tout… Il a vécu de ces trucs… Il avait 12 ans ! Il a eu du mal à s’adapter mais ma belle-mère a été bien. Plus tard, il l’appela « Maman ». Mais tous les ans il allait au cimetière sur la tombe de sa mère naturelle. Mon mari me racontait cette Libération à Paris. Il y avait des miliciens qui tiraient encore, sur la place de la République. C’était quelque chose la Libération de Paris !

        Des cousins du papa de Pauline avaient été arrêtés à Marseille sous l’Occupation. C’étaient Moussa Contenté et sa femme Rachel, ainsi que leurs trois enfants, Esther (19 ans), Isidore (8 ans) et Jacques (14 ans). Ils ont tous été déportés dans le convoi n°72 du 29 avril 1944.

– Quand mes parents se sont séparés vers 1954-55, me précisa-t-elle, mon père est parti habiter à Nice. Il parait qu’un jour, un monsieur est venu, il s’appelait Contenté. Ça devait être un fils d’un autre cousin germain à mon père. Quand ils ont quitté la Turquie, ils ont d’abord débarqué à Marseille, et donc certains sont restés là-bas.

– Quand est-ce que vos parents sont décédés ?

– Mon père et ma mère sont décédés en 1977.

– En 1977 ? Mais c’est la même année que le décès de votre frère Jean !

– Oui, ma mère le 23 février, mon père le 18 mars, et Jean le 10 avril je crois. Vous voyez, en six semaines, tous partis ! Heureusement que Jean est décédé après mes parents, terrassé par un cancer. Cela aurait été dur pour des parents de partir après leurs enfants.

          Des copains de la rue Richebourg, les enfants Contenté et leurs parents, les enfants Habarov et leurs grands-parents Otchakowski, avaient pu survivre en célébrant le jour de l’an 45 mais leur ami Samuel Biegacz et ses parents ne sont jamais revenus de leur convoi parti vers l’Est en juillet 42. Le plus jeune des deux frères, Bernard Biegacz, survécu seul, caché. Orphelin inconsolable, il fut néanmoins entouré de ses amis de Soissons et de la femme de sa vie, Rachel Rosenstein, qu’il épousa en 1948 à Paris. Ils décédèrent tous les deux en 2008[4].

– Par rapport à la réalité de la Shoah, quand avez-vous su après la guerre où étaient partis les déportés ? Sur ces innocents disparus que vous connaissiez comme les Biegacz?

– Écoutez, on savait déjà ! Avec ma mère, voyez-vous, on parlait des camps, déjà en 1942. On savait qu’on prenait des juifs pour les envoyer là-bas mais on ignorait l’histoire des chambres à gaz : « On les envoie en Allemagne dans des camps de travail ». Mais bon, quand partaient des petits de deux ans… on se posait des questions ! Et puis après la guerre, les déportés, quand ils sont revenus, on ne les écoutait pas beaucoup. Les gens pensaient que ce n’était pas possible ces exterminations. Il n’y a que les militaires, qui ont libérés les camps, qui savaient vraiment. Plus tard, les Klarsfeld ont fait un sacré boulot. Elle et lui [Beate et Serge] ont du mérite. Grâce à eux, on a vraiment su. D’ailleurs j’ai toujours la première édition de leur Mémorial de la déportation des Juifs de France que j’ai acheté en 1978. Regardez….

Personnellement je tenais pour la première fois avec précaution cette édition originale posée sur la table du salon de Pauline. Lors de notre rendez-vous je fus très impressionné par sa connaissance aigüe de la « littérature » des camps. Sa bibliothèque sur ce sujet est impressionnante. Nous échangions passionnément sur nos lectures respectives jusqu’à cet ouvrage sorti en mars 2015 que je venais de finir de lire : Mémoires de Beate et Serge Klarsfeld, parues aux éditions Flammarion.

– Oui je l’ai lu. Mon mari est mort l’année dernière [2016] au mois de janvier. Il m’avait dit : « Tache de me trouver le livre des Klarsfeld ». J’étais abonné à France Loisirs mais il n’en avait plus. Je suis allé monter à la Défense et je l’ai trouvé. Mais il n’a pas eu la chance de le lire. Moi je l’ai lu quand j’étais en clinique, c’était passionnant.

– Avez-vous remarqué que le père de Serge Klarsfeld était dans le même régiment que votre papa en 1940, le 22è des Marcheurs Volontaires Étrangers ?

– Oui, oui ! J’étais alors dans une maison de rééducation à Courbevoie, à la Cité des Fleurs… Enfin bref, il y avait un médecin à chaque étage. Mon médecin venait d’Algérie. Il était en train de regarder le livre des Klarsfeld que je lisais. Puis, il dit à ses collègues : « Madame Neuman ne mange pas de viande de porc, vous avez compris ? ». À propos de la viande de porc, quand nous étions dans la Creuse pendant l’Occupation ma mère avait élevé deux cochons ! Elle avait dit : « Le bon Dieu me pardonnera ! ». C’était comique, elle les avait surnommés Toto tous les deux. Elle leur donnait à manger le matin avant tout le monde. Les cochons la reconnaissaient. On dit « bête comme un cochon », bah franchement je ne suis pas sûre…

Elle ponctua cette anecdote avec ce rire magique des humbles qui vont toujours de l’avant, de ce rire qui remonte à la prime enfance et des jours heureux de la rue Richebourg, de ceux qui savent rire de tout sans oublier l’essentiel : la dignité, l’altérité, l’altruisme ; malgré tout le reste.

Hommage et remerciements :

Pendant la rédaction de ce récit, Les copains de la rue Richebourg, René Verquin nous a quitté à l’âge de 87 ans. C’était un ami d’enfance de Pauline et Jean Contenté à Corcy et à Soissons juste après la guerre. Je tiens à lui dédier ces pages. Il aurait aimé les lire.

De tout cœur, je voudrais remercier Pauline, Renée, la belle-sœur de Zina Habarov, et Zina elle-même, pour leurs précieux témoignages et leurs sincères amitiés à mon endroit. Bavarder des heures avec elles est d’une richesse sans prix.

A leurs neveux, Michaël Neuman et Michel Rosenstein, sans qui, je n’aurais pu être mis en contact avec ces témoins.

A Régine Wolff-Socquet sans qui ces lignes n’auraient jamais pu être écrites.

[1] Service Historique de la Défense – Vincennes, dossier GR 16 P 140998.
[2] Épuisé depuis longtemps, on peut le dénicher sur des sites de ventes en ligne de livres d’occasion. https://booknode.com/l_aigle_des_caraibes_01738345
[3] Jean Contenté L’Aigle des Caraïbes. Robert Laffont, Paris, 1978, collection Vécu, p.16.
[4] Stéphane Amélineau La Shoah en Soissonnais : Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire. Fondation pour la Mémoire de la Shoah/Le Manuscrit, collection Témoignages de la Shoah, Paris, 2017, p.219-223.
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Hommage à René Verquin (1930-2017)

C’est avec tristesse que j’ai appris ce matin le décès de René Verquin à l’âge de 87 ans. J’ai une affection toute particulière pour cet homme, le premier témoin que j’ai rencontré pour la première fois le 30 mai 2012 au début de mon enquête sur la Shoah en Soissonnais.  Je l’évoque plusieurs fois dans mon livre. Voici le premier extrait relatant notre premier rendez-vous, inoubliable pour moi  :

J’arrive comme convenu chez M. Verquin, membre de la Société historique de la ville de Soissons – le spécialiste de la Seconde Guerre mondiale. Il m’accueille dans son appartement au bord de l’Aisne. Hélas, il ne pourra me recevoir très longtemps car des soucis de santé l’obligeront à écourter notre entretien. Âgé de 82 ans, épaules larges, un œil droit clos qui donne à son large visage une certaine sévérité, une voix tremblante mais profonde que l’on devine autoritaire. De sa démarche courbée il glisse lentement jusqu’à son bureau. Une petite pièce où le moindre espace de mur est couvert de livres et de dossiers serrés les uns contre les autres en bon ordre sur des étagères fatiguées. D’un coup d’œil je remarque effectivement que chaque document traite des années 1939-1945. Nul doute, j’ai affaire à un spécialiste et à un contemporain de ces années d’Occupation à Soissons puisque c’est en jeune adolescent qu’il traversa la guerre. Il m’invite à m’asseoir et, sur un ton qui exclut le moindre doute sur sa sincérité, il me dit qu’il a été impressionné par mon « acharnement » quand il a reçu par mail mes tableaux et ma méthodologie utilisés pour mes recherches. Sur ces tableaux, où je répertorie les noms des Juifs du Soissonnais ainsi que les acteurs liés à mon sujet (résistants, Justes ou collaborateurs), il a porté quelques annotations ou corrections. Il semble vraiment maîtriser son sujet, principalement sur la Résistance. Quand il évoque la déportation des Juifs de Soissons lors des rafles du [20] juillet 1942 et du 4 janvier 1944, il m’affirme n’avoir pas eu connaissance de ces faits du haut de ses 12-14 ans. Avant de nous quitter, il me photocopie en couleurs des photos de la famille Bouldoire-Lewkowicz. J’ai pu découvrir pour la première fois les beaux visages de Robert/Simon et Rose Lewkowicz, assassinés à Auschwitz en 1942, arrivés séparément dans le camp de la mort : lui par le convoi no 12 du 29 juillet 1942, elle par le convoi no 26 du 31 août 1942. Cinq de leurs enfants seront sauvés par la sœur aînée, Germaine, 19 ans en 1942, qui se maria cette année-là avec un non-Juif français, Jacques Bouldoire. Des portraits immortalisés lorsqu’ils devaient avoir une vingtaine d’années, certainement au début des années 1920, après qu’ils eurent quitté leur Pologne natale. Le portrait de Rose est magnifique, elle respire la jeunesse, la beauté, la gentillesse et la douceur.

Extrait : Stéphane Amélineau La Shoah en Soissonnais : Journal de Bord d’un itinéraire de Mémoire. Ed. Fondation pour la Mémoire de la Shoah/Le Manuscrit. Collection Témoignages, Paris, 2017. p.36-37.
Fonds d'archives René VERQUIN 1

Photographie gardée précieusement lors de ma visite en mai 2012 dans le bureau de René Verquin. [Collection particulière]

        En novembre 2013 eut lieu notre seconde rencontre à son domicile. Cette fois-ci je lui avais demandé de fouiller dans ces archives s’il avait quelques choses sur les policiers de Soissons lorsque je travaillais sur les cas des agents de la paix ayant aidé des Juifs de la ville,  Charles Létoffé et  son collègue Daniel Saget-Lethias :

Je retrouve avec plaisir M. René Verquin. Homme à la silhouette massive, intarissable sur la Résistance à Soissons. C’est un émerveillement pour moi de revoir son bureau ; une vraie petite salle d’archives où les étagères regorgent de documents rassemblés par des années et des années d’investigations sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Nous en venons au fait de notre entretien. Il me rend compte des recherches que je lui avais demandées à propos du résistant Charles Létoffé. J’avais rouvert ce dossier et je comptais sur mon interlocuteur pour dénicher quelques informations supplémentaires. Hélas, il n’avait trouvé que quelques bribes qui venaient confirmer l’appartenance du policier au réseau Vitu sans vraiment m’apporter d’éléments nouveaux, jusqu’à ce que de sa voix rauque, penché sur des feuillets éparpillés sur son bureau, il m’informe : « Je suis tombé sur un document qui pourrait vous intéresser à propos des Juifs de Soissons. Je l’ai mis de côté pour votre venue. Ça vous dit quelque chose, les Boch ou Buch ? me questionne-t-il tout en tentant de le retrouver. – Vous voulez parler de la famille Bich, avec un “i” ? – Ah, le voilà ! Oui, c’est cela. Tenez, lisez ! »

C’est le récit du policier Daniel Saget-Lethias, collègue de Charles Létoffé, sur ses états de service dans la Résistance. Deux phrases interpellent mon attention : Cette même année j’ai retardé la déportation de certains Israélites au risque d’encourir de gros ennuis. Témoins, les époux Bich dit Mochet Isaac, rue des Carrières d’Amérique (no 22 je crois) à Paris.

Extrait : Stéphane Amélineau La Shoah en Soissonnais : Journal de Bord d’un itinéraire de Mémoire. Ed. Fondation pour la Mémoire de la Shoah/Le Manuscrit. Collection Témoignages, Paris, 2017. p.396.

Au terme de cette seconde rencontre, René Verquin avait tenu à m’offrir un livre que je devais choisir dans sa bibliothèque. Confus, car un refus de ma part l’aurait vexé, je parcourais de mon index les titres sur la tranche des livres jusqu’à ce que mon doigt s’arrête sur celui-ci : Quand les alliés ouvrirent les portes d’Olga Wormser-Migot (1912-2002), paru en 1965 aux éditions Robert Laffont. Cela m’intéressait de découvrir les premiers travaux historiques sur la découverte et la nature des camps d’extermination. D’autant plus que l’auteure  avait été chargée, fin aout 1944, par Henri Frenay (fondateur du mouvement de Résistance Combat et ministre des Prisonniers, Déportés et Réfugiés du Gouvernement provisoire de la République française entre 1944 et 1946) de localiser et de rechercher les déportés… rien que çà !!!  La lecture de ce livre allait avoir des conséquences incroyables sur la suite de mes recherches concernant les parents de Viviane, les fameux époux Bich dit Mochet, seuls survivants Juifs de Soissons à être revenus d’Auschwitz-Birkenau. Je fis un bond dans mon lit lorsque je lus la page 165 :

extrait p.165

Extrait p.165 « Quand les Alliés ouvrirent les portes » Olga Worsmer-Migot. Robert Laffont, 1965.

Je compris alors, et la suite de mes recherches avec sa fille le confirmèrent, Sophie Bich dit Mochet fut l’une des trois premières survivantes de Birkenau (sur les 2500 des 76 000 déportés dans le cadre de la « solution finale de la question juive » en France)  à rentrer en France, le 1er avril 1945 lorsqu’elle débarqua à Marseille avant de monter à Paris et retrouver les sauveurs de sa fille, boulevard Malsherbes.

          Jusqu’à très récemment, René Verquin et moi, nous sommes entretenus plusieurs fois au téléphone. Depuis 2012 il me répétait sans cesse, « avez-vous trouvé quelques choses sur les familles juives Contenté et Neuman ? » Rien dans les archives, jusqu’à ce que je retrouve Pauline Contenté l’été dernier, une amie de son enfance et dont il a toujours gardé en lui une profonde admiration pour le grand frère Jean Contenté. René Verquin était très heureux et bouleversé d’avoir, plus de 60 ans après leurs derniers contacts, des nouvelles de ces deux familles juives de Soissons et de Corcy, d’échanger ses souvenirs au téléphone avec Pauline, aujourd’hui âgée de 84 ans.

Paix à votre âme monsieur Verquin.

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