9 juin 2019. Chronique d’une rencontre exceptionnelle. (2ème partie)

Des enfants de la Shoah de la famille Liwer-Ehrenkranz et leurs descendants réunis pour la première fois à Soissons, 75 ans après.

Première partie

Seconde partie

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Rendez-vous

Au pied de la stèle d’un monument aux morts, derrière la cathédrale de Soissons, au milieu d’un grand parking faisant office de place du marché deux fois par semaine, les membres de la famille Liwer arrivent en grappe sur le lieu de notre rendez-vous pour midi. Je me dirige vers le groupe dont je reconnais Marc et Liliane entourés de visages de tout âge que je découvre enfin. Enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, neveux, nièces, cousins germains sur trois générations de la famille Liwer dont le nom est gravé sur cette fameuse stèle rendant hommage aux victimes de la barbarie nazie.

stele

Stèle de Soissons [Photographie Rodolphe Liwer]Germaine « Brucha » Ehrenkranz (née Liwer, colonne 1, 7è nom en partant du bas). Sylvia Liwer, 3è colonne, 4è nom en partant du haut. Avraham « Abraham » (Adolphe) Liwer, 4è nom après celui de sa soeur Sylvia. Une erreur sur sa date de décès. Adolphe a été assassiné le 13 août 1942 et non le 18.

Je me présente à eux et leurs premiers mots à mon endroit préludent d’une journée qui ne sera pas comme les autres, pour eux comme pour moi. J’aperçois alors ma chère Lisette, arrivée d’Israël. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Son éternel chapeau posé sur sa crinière rousse, ses petits yeux plissés laissant toujours glisser une lumière pétillante de jeunesse et d’espièglerie. Elle s’est apprêtée avec coquetterie dans une tenue rouge et noire élégamment portée.

Rendez-vous derrière la Cathédrale

Rendez-vous derrière la Cathédrale [Photographie Rodolphe Liwer].

Jean-Claude Liwer et son épouse en pleine discussion avec la cousine Lisette

Jean-Claude Liwer et son épouse en pleine discussion avec la cousine Lisette. [Photographie Rodolphe Liwer].

Mes retrouvailles avec Lisette.

Les présentations s’enchainent dans un tourbillon de noms où je tente de reconstituer dans ma mémoire la généalogie de cette famille tant étudiée dans mes travaux de recherche depuis des années :

Je suis le fils de… la fille de… le neveu de… le petit-fils de… l’arrière-petite-fille d’untel…

Avec un peu de temps pour que mes synapses mémorielles reconnectent les informations, j’arrive à recomposer les filiations dans mon esprit. La chose n’est toutefois pas aisée car ils étaient dix frères et sœurs entre 20 et 40 ans au moment de la Shoah. Commençons par les « enfants », les cousins, contemporains de l’occupation allemande à Soissons. C’est la dernière génération encore présente aujourd’hui dans cette incroyable rencontre, témoins oculaires de la Nuit : Lisette, bien sûr, doyenne de ce rassemblement, née en 1936, fille de Jacques Ehrenkranz et de Germaine, née Liwer. Nicole, née en 1940, se déplace dans un fauteuil roulant électrique dont la vitalité de son caractère est inversement proportionnelle à ses handicaps. C’est la fille de Germaine Frenkiel et de Robert Liwer, le fameux évadé des WC de la gendarmerie de Soissons, le 20 juillet 42.

Nicole Marc et Robert

Nicole, née en 1940, fille de Robert Liwer, et Marc Liwer, petit-fils de Robert Liwer et neveu de Nicole. [Soissons le 9 juin 2019, photographie Rodolphe Liwer]. En médaillon, Robert Liwer en 1940 au camp de Barcarès lors de la préparation militaire pour le front des engagés des 21e, 22e et 23e Régiments de Marche des Volontaires Étrangers [Fonds Lisette Gal-El/Ehrenkranz/Liwer].

Liliane, étincelante Liliane, née en 1940, que j’ai eu le plaisir de rencontrer une première fois en 2018 à Paris. Je suis honoré aussi de rencontrer Laurent, frère de Liliane, lui aussi né en 1940 ; fille et fils de Benjamin Liwer qui en 1942 recueillit Jacques Ehrenkranz à son domicile de Lyon pour se remettre de ses lourds traitements subis à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce. De là il plongea dans la clandestinité quand il apprit que sa femme fut arrêtée à Soissons et déportée vers l’inconnue …  Laurent et son épouse Françoise me dévoileront au cours de la journée de précieuses anecdotes sur Jacques Ehrenkranz lorsqu’ils le rencontrèrent à Eilat en Israël dans les années 1960.

Au premier plan, Liliane, née Liwer et Laurent Liwer avec, derrière eux, leur cousin et leur cousine, Jean-Claude et Lisette. [Soissons, 9 juin 2019. Photographie Rodolphe Liwer].

Arrive Jean-Claude, né en 1945, fils de Simon Liwer. Cher Jean-Claude, sans lui, cette journée n’aurait jamais pu s’organiser. Il fait partie de ces hommes que l’on rencontre rarement dans une vie. Un homme à qui vous pouvez donner votre confiance sans confession… Je n’oublierai jamais son regard souriant lorsqu’il m’ouvrit pour la première fois la porte de son appartement avec une bienveillance à convertir les plus sceptiques. Ajoutez à cela ce supplément de culture et d’humanisme qui acheva de me séduire dès notre premier entretien en 2018. De plus, qu’il me pardonne, lors de cette première entrevue à son domicile, j’avais l’impression de converser avec Primo Levi tellement les traits de son visage ressemblent à si méprendre au grand écrivain à l’automne de sa vie.

Levi

Primo Levi à gauche et Jean-Claude Liwer lors de notre première rencontre en 2018.

Un autre regard intense où l’estime se dispute à la curiosité, une autre main chaleureuse se tend vers moi à l’ombre de la stèle : Denise Liwer, épouse de Michel, le fils aîné de Robert Liwer, le cousin-copain comme cochon du frère de Lisette qui ferma les yeux une dernière fois à 14 ans, en 1948. Daniel, le frangin de la « petite rouquine » et son cousin Michel étaient tous deux nés en 1934 et grandirent à Soissons jusqu’en 1942.

Une femme, dont la gentillesse se lit à livre ouvert sur son visage, se dirige également vers moi. Dans un sourire si aimable elle se présente à moi :

Je suis Brigitte la fille de Jacques Liwer. C’est en lisant votre livre que j’ai appris qu’on appelait mon père « Petit Jacques ».

Brigitte est née en 1954, la plus jeune des enfants de Jacques Liwer. Elle n’a guère connu son papa. Elle avait 3 ans quand il décéda.  Jacques Liwer survécut à la Shoah en tant que prisonnier de guerre dans un stalag allemand et un interminable internement de 1940 à 1945. Les conventions de Genève de 1929 lui épargnèrent la déportation vers les camps de la mort. Mais de cela, à l’époque, il l’ignorait comme la plupart de ses coreligionnaires qui étaient dans sa situation.

Peit jacques

A gauche, Jacques « petit Jacques » Liwer sur un marché avant la guerre [Fonds Lisette Gal-El/Ehrenkranz/Liwer]. A droite, sa fille Brigitte à Soissons le 9 juin 2019 [Photographie Rodolphe Liwer].

C’est au tour des petits-enfants qui, pour la plupart, ont mon âge (40-50 ans). Marc Liwer, petit-fils de Robert Liwer, que je retrouve avec une joie à peine contenue. Ma première rencontre avec lui un an plutôt dans son restaurant à Ménilmontant (cf. 1ère partie) et sa profonde reconnaissance sur mes travaux resteront gravées à jamais dans ma mémoire. On me présente ensuite celui qui a tenu à faire Berlin-Soissons-Berlin en moins de 72 heures pour cette rencontre exceptionnelle : Alain le petit-fils d’Avraham/Adolphe Liwer. C’est la première fois qu’il découvre ses cousins. En lui serrant la main, j’ai cru faillir sous l’émotion… J’ai bataillé tellement de nuits et de jours pendant ces sept dernières années pour connaître la vérité sur l’itinéraire de son aïeul jusque dans cette terre maudite de la Haute-Silésie pendant la guerre.… Son grand-père a été le premier de la famille Liwer à être arrêté en aout 1941 comme Juif, puis déporté à Auschwitz dans le convoi n°3, le 22 juin 1942. Il vivait alors à Soissons, puis Crouy, depuis 1935. C’était un ami très proche d’une autre famille juive du Soissonnais qui m’est devenue chère également, les Lewkowicz. J’y reviendrais…

Alain

En discussion avec Jean-Claude Liwer, Alain, à gauche, venu de Berlin pour cette rencontre. En médaillon, son grand-père Avraham/Adolphe Liwer en 1940. Un an avant son arrestation le 21 août 1941 et deux ans avant sa déportation vers Auschwitz le 22 juin 1942. [Photographies : Rodolphe Liwer / Fonds Lisette Gal-El-Ehrenkranz-Liwer].

Enfin, les arrière-petits-enfants Liwer dont la plupart ont l’âge de mes collégiens et lycéens. Tout le monde est enfin rassemblé. Le ciel encombré de nuages voile un soleil à son zénith. Les 28 membres de la famille me suivent pour nous rendre à pied vers le restaurant réservé. Une belle tablée dressée en U nous attend au Saint-Jean, rue Neuve de l’Hôpital.

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Au restaurant

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Trois générations de la famille Liwer dans un restaurant de Soissons. 9 juin 2019 [Photographie Rodolphe Liwer].

Placé à côté de Lisette, nous échangeons souvenirs et photos. J’en profite pour lui confier les deux derniers chapitres récemment achevés pour la biographie de son père. Elle est en cours de rédaction depuis plus d’un an et je devrais pouvoir la finir d’ici 2020 à la lumière des centaines de feuillets d’archive que j’ai pu rassembler depuis plus de six ans concernant exclusivement « l’odyssée » de son papa entre 1903 et 1977. Lisette me met sur la table une photo inédite à mes yeux de son père au stalag, avant sa paralysie des jambes. Elle immortalise un moment de détente dans ce camp de prisonniers de guerre en Autriche (Stalag XVII A). Jacques/Jacob Ehrenkranz (à gauche) et un camarade, grimés mi-femme mi-sumo, dansent au rythme d’un orchestre improvisés par des camarades avec leurs mains qui battent la mesure et leurs flutes de pan bricolées… Cette photographie, sans indication au verso, date selon moi de l’automne 1940, pas plus tard. Il fut victime ensuite d’une paralysie des jambes à cause de travaux exténuants à détourner un cours d’eau en plein hiver, le 12 décembre 1940.

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Jacques/Jacob Ehrenkranz, debout à gauche et dansant avec un camarade devant d’autres amis prisonniers de guerre, au Stalag XVII A en Autriche à Kaisersteinbruch. [Fonds privé : Lisette Gal-El/Ehrenkranz/Liwer].

Pendant que l’on sert l’apéritif, je me lève et me déplace pour dire un mot à chacune des personnes attablées ou montrer quelques-unes des archives photographiques que j’ai récoltées sur leur famille au cours de mes investigations avant et pendant l’occupation de l’Allemagne nazie.

L’une d’elle me prend le bras et me dit :

« Auriez-vous penser qu’un jour, grâce à vos infatigables recherches, vous permettriez à une famille rescapée de la Shoah de se retrouver, se réunir sur trois générations, ici à Soissons plus de 75 ans après que mes oncles et tantes aient été arrêtés ici ? »

« Non madame, la première fois que j’ai lu le nom de votre famille dans une archive en 2012, c’était totalement impensable pour moi… Je ne cherchais alors que des ressources originelles pour un travail de Mémoire pour mes élèves. »

« Nous avons beaucoup appris sur notre famille pendant la guerre en lisant votre livre. Il était important pour nous de vous rencontrer, ici même. J’étais un bébé quand mes parents nous emmenaient en vacances à Soissons chez mon oncle Jacques ».

Quelques sanglots impromptus étranglant ma glotte me font échapper de ma bouche un à peine audible « merci ».

Avant d’entamer l’entrée, Jean-Claude avait préparé un petit discours… Je rejoins ma place près de mon inénarrable voisine :

Qui aurait pu penser il y a encore quelques mois que nous serions là, tous réunis en famille! J’ai deux informations préalables à vous communiquer :

1ère information : Pour immortaliser cette réunion j’ai demandé à mon fils Rodolphe d’être notre photographe officiel.

2ème information : Nous souhaitons finir de déjeuner avant 14h30 de façon à réserver le plus de temps possible à la visite que Stéphane a préparée. J’aimerais qu’on puisse la faire complètement en allant jusqu’à Crouy où habitait Adolphe et Thérèse Liwer. Crouy est à quelques kilomètres de Soissons.

 Pour économiser du temps, mon discours sera court. Trois mots seulement : 

 Le 1er mot sera pour dire merci à tous ceux qui sont là ! Presque tous nos aînés sont représentés. Dire merci en particulier à ceux qui viennent de loin ! Lisette de Tel Aviv et Alain de Berlin. C’est quand même extraordinaire. Tout un symbole même ! Merci à eux.Merci également aux plus jeunes (leur âge démarre à 14, 15 ou 16 ans jusqu’à 25 ans et plus). Ils sont huit arrière-petits-enfants, présents aujourd’hui. C’est extraordinaire. D’autant qu’à ma connaissance tous sont volontaires. On ne les a pas forcés à venir. Ils ont le sens de la famille sans doute.  Merci enfin à Stéphane puisque sans lui nous ne serions pas là ! 

 Le 2ème mot est un peu plus long. C’est une journée en mémoire de nos aînés mais c’est aussi un moment en hommage à Stéphane. A Stéphane et à son travail. Depuis de nombreuses années il enseigne la Shoah à ses étudiants, il fait des conférences sur le sujet dans sa région, il écrit des livres. « La Shoah en Soissonnais » par exemple. C’est un homme étonnant. Une personnalité modeste et exceptionnelle. D’ailleurs je vais vous lire quelques lignes de sa prose. Alors que je ne connaissais pas encore Stéphane en 2017, j’ai découvert, par hasard, sur Internet, quatre lettres que Stéphane adressait à Lisette en 2016. J’ai extrait quelques lignes d’une de ces lettres qui mettent en évidence les qualités de cœur extraordinaires de Stéphane et l’origine de ses engagements et de son combat pour la mémoire de la Shoah. Écoutez les quelques mots de Stéphane s’adressant à Lisette en 2016:    

« Depuis notre première rencontre en 2013 et notre correspondance régulière, entre votre ville de Ramat-Gan en Israël et mon village de Pavant en France, une sincère amitié s’est tissée entre la survivante octogénaire et le goy quadragénaire qui veut apprendre et transmettre depuis qu’il a mis le doigt, un jour d’hiver 2012, sur la persécution des Juifs du Soissonnais entre 1940 et 1944. »

Il ajoute : 

« Issu d’une famille d’origine vendéenne, que rien ne raccroche à la Shoah, à part mon indignation et la volonté de transmettre aux jeunes les dégâts irréparables de l’intolérance, du racisme et de l’antisémitisme. »

 Quand j’ai lu ces lignes en 2017 je ne connaissais pas encore Stéphane. Je lui ai écrit pour le remercier. Cela vaut que nous soyons là, réunis aujourd’hui ! Cela m’a aussi permis de renouer un lien avec notre cousine Lisette que je ne connaissais pas (je l’avais vu lorsque j’étais enfant à 4 ou 5 ans).

 Le 3ème mot c’est pour vous dire que nous avons ensemble décidé de faire plaisir à Stéphane. On a tous décidé de lui offrir un billet d’avion pour Israël puisque nous savions qu’il avait décidé de partir pour Israël à la fin de l’année. Ce n’est pas le billet d’avion parce que nous ne connaissions pas ses dates précises de départ et de retour. Mais c’est la valeur correspondante. Je lui remets maintenant notre modeste cadeau. 

En complément de ce cadeau j’ai préparé une jolie carte sur laquelle j’ai mis un petit mot, et où chacun pourra mettre sa signature et plus si affinités.  

Voilà j’en ai terminé. Je remercie tout le monde à nouveau. Et bon appétit.

Au fil des mots écoulés dans la voix posée de Jean-Claude, je serrais les dents pour ne pas tressaillir. Ce qu’il déclama avec une profonde sincérité et une touchante simplicité était bien plus qu’un homme ne peut supporter sans faillir sous l’émotion…

Repas fini, nous quittons le restaurant. Commença alors sous ma conduite le parcours à pied en centre-ville, aux adresses où vécurent les Liwer-Ehrenkranz, leurs amis, l’ancienne gendarmerie de Soissons où trois des leurs furent rassemblés lors de l’irréparable nuit du 19/20 juillet 1942 avant le transfert vers Drancy, puis Auschwitz de Sylvia et de Germaine, tante et maman de Lisette et de cousins cousines présents aujourd’hui. Nous clôturons cet itinéraire en nous rendant à l’église Saint-Pierre, ouverte deux fois par an pour les commémorations des déportés et des victimes de la Barbarie nazie où le maire actuel, monsieur Crémont et l’ancien député maire, monsieur Lefranc, souhaiteront saluer et honorer de leur présence cette famille rassemblée.

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Itinéraire de Mémoire

Trêve de mots. Parcourons en photographies commentées ces allers et retours entre passé et présent, entre les années 1935-1942 et aujourd’hui. Merci beaucoup à Rodolphe Liwer pour tous ces beaux instantanés qu’il m’autorise à publier ici pour relater cette journée exceptionnelle ; celle d’un itinéraire de Mémoire retrouvée et honorée pour cette étonnante et inoubliable famille.

[Cliquez sur l’image, puis sur les numéros de 1 à 7 pour suivre cet itinéraire commenté]

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9 juin 2019. Chronique d’une rencontre exceptionnelle. (1ère partie)

Des enfants de la Shoah de la famille Liwer-Ehrenkranz et leurs descendants réunis pour la première fois à Soissons, 75 ans après.

1ère partie

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Synthèse historique

Lazar et Brendla Liwer

Lazar et Brendla Liwer. Fin des années 1920. [DR. collection particulière].

Lazar et Brendla Liwer s’exilèrent de Bedzin (Pologne) au début des années 1920 pour des raisons politiques et économiques avec leurs 10 enfants nés entre 1899 et 1920. Quatre filles : Régine (1899), Germaine (1904), Eva (1909) et Sylvia (1920). Six garçons : Adolphe (1902), Benjamin (1906), Robert et Simon (jumeaux – 1912), Henri (1914) et Jacques (1917). Ils s’établirent à Paris, dans le XIe arrondissement. A partir de 1935, Adolphe et sa femme Thérèse Kassel, Eva et son mari Paul Golcer, Robert et sa femme Germaine Frenkiel, Germaine et son mari Jacques Ehrenkranz (les parents de Lisette) s’établirent à Soissons.

Le 20 août 1941, en déplacement à Paris, Adolphe fut pris dans la rafle dite du XIe arrondissement et interné à Drancy avec plus de 4000 juifs cet été-là. Il fut déporté un an plus tard, le 22 juin 1942 (convoi n°3) à Auschwitz où il périt le 13 août de la même année. A Soissons, dans la nuit du 19-20 juillet 1942, des gendarmes français arrêtèrent Germaine Ehrenkranz, née Liwer, sa sœur Sylvia et son frère Robert. Ce dernier put s’enfuir avant le regroupement des juifs raflés en Picardie à la prison de Laon et leur transfert à Drancy. Quant à ses deux sœurs elles furent déportées séparément vers Auschwitz-Birkenau : Sylvia le 29 juillet (convoi n°12) et Germaine (la maman de Lisette) le 18 septembre 1942 (convoi n°34). Aucune ne revint…

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C’était un jour de janvier 2012. Je lisais pour la première fois les travaux d’un professeur d’Histoire de Soissons concernant la persécution des Juifs de la ville. Robert Attal avait publié en 1985 une brochure éditée par le Centre Départemental de Documentation Pédagogique (CDDP) de Laon, intitulée Soissons-Auschwitz, un aller simple. Ses travaux furent ma première boussole pour débuter mon enquête sur la persécution des Juifs de Soissons dans la cadre d’un projet pédagogique pour mes élèves volontaires du lycée Saint-Rémy. D’une lecture patiente et concentrée, mon index s’arrêta sur chaque nom, chaque fait relaté que je découvrais. Parmi eux, Ehrenkranz et Liwer. Il était écrit :

M. Jacques Ehrenkranz, lui, resta dans l’armée, en Syrie. Il n’eut pas à souffrir de la déportation alors que sa femme [Gitla/Germaine, née Liwer] fut arrêtée à Soissons et exterminée à Auschwitz. [Mes recherches corrigèrent Robert Attal qui, à sa décharge, tomba sur une archive qui lui fit faire fausse route. Je l’ai moi-même consultée aux archives départementales de Laon. C’était une information reportée par erreur par la Croix Rouge au lendemain de la guerre]. Jacques Ehrenkranz n’a jamais mis les pieds en Syrie pendant la guerre.

Plus loin, l’historien ajoutait : M. Abraham [Avraham/Adolphe] Liwer qui avait été réformé, fût arrêté au cours d’une rafle à Paris juin 1942. [Là aussi, la vérité se révéla quelque peu différente : Adolphe/Avraham Liwer fut rapatrié en France, prisonnier de guerre en juin 1940, du fait du décès de sa femme en août 40. S’il fut bien arrêté en tant que juif à Paris, c’est lors de la rafle du 20 août 1941 dans le XIe arrondissement parisien, probablement lors d’une visite à des membres de sa famille ou pour affaire. Et c’est le 22 juin 1942 qu’il fut déporté du camp de Drancy vers Auschwitz où il fut assassiné quelques semaines après, le 13 août avec son ami de Soissons, Robert Lewkowicz]

Ce jour de janvier 2012, je recopiais donc leur nom sur une feuille pour reprendre à zéro le travail de ce professeur. Je ne soupçonnais pas alors que j’avais mis le doigt dans un engrenage aux rouages inattendus, aux découvertes aussi effroyables que surprenantes, souvent déroutantes. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’en prononçant ces deux noms pour la première fois, dans la pénombre de mon bureau et à la lumière des recherches qui s’ensuivirent, cela provoquerait sept années plus tard une rencontre avec les membres et les descendants de cette famille éparpillée depuis la fin de la guerre en France, en Europe ou en Israël.

Il serait trop long ici de revenir sur le gisement d’archives que j’ai exhumé pour écrire au plus près de la réalité les événements subis par les Ehrenkranz/Liwer. Il serait ici inopportun de relater ce qui est déjà évoqué dans mon livre sur ces longs mois de patientes recherches à tenter de redonner chair, à restituer paroles et visages de ces disparus.

Néanmoins, deux contacts circonstanciels ou providentiels (à chacun ses croyances) ont été essentiels pour permettre ce qui était encore inconcevable il y a sept ans.

§

Le premier contact fut évidement celui que j’ai pu nouer avec Lise « Lisette » Ehrenkranz, la fille de Jacques et Germaine. Tout était parti d’un courriel que je reçus de mon lycée pendant mes vacances de printemps en 2013.

De : accueil lycée Saint-Rémy          A : Stéphane Amélineau

Bonjour, Peux-tu téléphoner à un certain monsieur Rispal ? C’est au sujet d’une cérémonie de justes. Il y a 2 familles qui seront représentées et que toi et tes élèves étudient. En plus il voudrait plus de renseignements sur le travail que tu fais. Tu peux le joindre au…. Tu peux aussi trouver des informations sur le site www.yadvashem-france.org

Qui est ce monsieur Rispal ? Aux quelles familles fait-il allusion ? Comment est-il au courant de mes recherches ? Je ne perdis pas de temps pour le savoir. Je décrochais le téléphone. Au bout de la ligne, mon interlocuteur inattendu me révéla des éléments d’informations que je cherchais depuis des mois…

Monsieur Rispal était un ancien journaliste au quotidien régional La Montagne (région Centre). Spécialisé dans les investigations historiques et particulièrement sur la seconde guerre mondiale, il consacrait beaucoup de son temps à des enquêtes de même nature que la mienne. En relation avec le Yad Vashem France, il contribuait à retracer le parcours de certains Justes. Il travaillait alors sur une famille Soissonnaise, les Laplace, qui avait caché une petite fille juive. En fouinant sur la toile il était tombé sur un de mes articles de mon bulletin d’information CDISCOPE que je mettais en ligne pour mes collègues enseignants et les documentalistes de l’Académie d’Amiens. Ce n°28 de juin 2012 traitait de mon enquête historique en cours sur la Shoah à Soissons avec mes élèves. Un nouvel itinéraire de Mémoire que je lançais pour préparer mes élèves à découvrir – hors les livres – l’Histoire du camp d’Auschwitz à travers l’histoire d’un homme, d’une femme, des enfants. Voyant les familles sur lesquelles je travaillais il eut la délicatesse de me retrouver pour m’informer d’une cérémonie qui avait lieu deux jours après notre conversation téléphonique, à la mairie de Soissons : la remise de la médaille des Justes parmi les nations par le comité français du Yad Vashem à l’unique fils encore en vie du couple Laplace. Cette famille avait caché une enfant : Lise « Lisette » EHRENKRANZ !

Grâce à ce journaliste, j’avais évité de passer à coter de cette incroyable opportunité de rencontrer enfin cette « enfant » dont je savais qu’elle avait survécu et dont je n’arrivais pas à retrouver la trace avec mon étudiante en BTS, Aurélie, la plus âgée de mes volontaires que j’avais affectée sur ce dossier pour m’aider ; le découvrant complexe aux premières traces archivistiques avec des informations contradictoires. De plus, et pour cause, Lisette vivait et vit encore en Israël. Elle avait alors 77 ans.

Monsieur Rispal me conseilla de contacter madame Viviane Saül, du Yad Vashem France et de lui transmettre mes travaux illico. Ce que je fis dans la foulée. Elle me donna rendez-vous pour la cérémonie. Ces premiers contacts m’offrirent l’opportunité de découvrir quelques bribes du destin de Lise et de ses parents.

7 avril 2013. La cérémonie de la remise de la médaille des Justes parmi les nations pour la famille Laplace était prévue à 11 heures dans la salle des fêtes de la mairie de Soissons. Je décidais d’arriver avec une heure d’avance dans l’espoir de pouvoir m’entretenir avec madame Lise Ehrenkranz. J’arrivais en même temps que les représentants du Yad Vashem France, madame Viviane Saül et monsieur Alain Habif. Tout à coup, des pas résonnèrent sur le parquet ciré de cette vaste salle des fêtes encore vide. De hautes fenêtres laissèrent pénétrer la lumière montante d’un soleil vers son zénith. Clopin-clopant, une dame à la crinière rousse dans un beau costume noir zébré de discrètes rayures pailletées s’avança dans la salle. Elle se dirigea vers nous avec tout l’empressement d’une femme qui semblait avoir attendu ce moment depuis des années. Sous ses cheveux de feu, des yeux plissés tout aussi ardents. Ils étaient comme deux petits miroirs d’une âme restée éternellement jeune au milieu d’un visage septuagénaire. Derrière elle, une femme brune dont la ressemblance ne faisait aucun doute sur le lien de parenté entre ces deux personnes. Voici enfin Lise Gal-El, née Ehrenkranz, et sa fille Galit. Après les présentations et l’explication de ma présence ici, je ne pus retenir cette exclamation :

         – Lise Ehrenkranz, si vous saviez ! Cela fait des mois que mes élèves et moi essayons de vous retrouver !

Je résumais du mieux que je pouvais tout cet acheminement qui m’avait conduit à cette cérémonie. J’avais avec moi des copies de l’ensemble des archives que j’avais pu récolter à l’époque sur sa famille depuis le début de mon enquête.

         – Et bien je suis là, me répondit-elle, j’ai tant attendu ce moment-là pour rendre hommage à mes sauveurs. Cela fait dix ans que je livre ce combat pour ma Néné [Annunciata, sa nourrice, mère de quatre fils, qui vivait route de Compiègne à Soissons et avait caché Lisette – 6 ans, de 1942 à 1944], ma Nana [la mère d’Annunciata] et mon Nono [Robert, le mari d’Annunciata]. Qu’ils soient enfin reconnus comme Justes. Tenez, j’ai avec moi des photos de mon père, je vous les donne et j’aurai plaisir à vous raconter notre histoire…

Cérémonie des Justes -Mairie de Soissons 7 avril 2013

Cérémonie des Justes parmi les Nations dans la salle des fêtes de la mairie de Soissons le 7 avril 2013. Au premier plan, Galit et Lisette. Au bout du rang, Jean Laplace, le fils aîné de « Néné » qui reçut la médaille pour ses parents à titre posthume.

Ce jour-là scella le début de notre profonde amitié et d’une relation épistolaire régulière, encore très florissante aujourd’hui alors que j’ai commencé depuis 2017 à écrire, à sa demande, un récit biographique sur son papa :  L’Odyssée de Jacob. Qu’adviendra-t-il de ce texte ? Sera-t-il publié ? Peu importe, il aura le mérite d’exister pour Lisette, ses descendants et sa famille.

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Le second contact essentiel vint un jour de 2017, quelques temps après la parution de mon livre « La Shoah en Soissonnais ». Un homme faisait des recherches généalogiques sur sa famille via Internet lorsqu’il tomba sur un des articles de ce site « Itinéraires de Mémoires » :  Lettres à Lisette . Cet homme m’écrivit pour me remercier. Cet homme est Jean-Claude Liwer, un cousin de Lisette qu’il n’avait plus revue depuis plus de 60 ans, lorsqu’il était enfant. Il me demanda les coordonnées de sa cousine en Israël…

Jean-Claude se procura mon livre et très vite nous nous sommes donnés rendez-vous en banlieue parisienne en avril 2018 d’où il m’emmena dans un restaurant à Ménilmontant que tient Marc Liwer, un petit-fils de Robert Liwer (celui qui s’échappa des toilettes de la gendarmerie de Soissons lors de la rafle du 19-20 juillet 1942). Je n’oublierais jamais cette première rencontre… Ce jour-là a germé l’idée de réunir et faire venir plusieurs membres de la famille Liwer à Soissons, même ceux perdus de vue depuis plus de cinquante ans afin que je leur raconte et leur montre les lieux où vécurent leurs grands-parents, parents, oncles, tantes, etc. Cette ville au bord de l’Aisne était parfois évoquée dans les souvenirs de la famille Liwer mais aucun de ses membres n’y était revenu depuis la fin des années 1940.

Avril 2018. Ménilmontant

De gauche à droite : Marc Liwer, Stéphane Amélineau, Jean-Claude Liwer. Avril 2018, Paris, Ménilmontant; [DR. Collection particulière].

Cette idée incroyable de Jean-Claude et Marc se concrétisa le dimanche 9 juin 2019. Au cours de mes recherches sur cette famille depuis 2012, j’ai appris une chose : « A l’impossible, nul Liwer-Ehrenkranz n’est tenu ! »

[A suivre… seconde partie].

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Collection « Témoignages de la Shoah », publication du Catalogue 2019

Publiée par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah aux Éditions Le Manuscrit, la collection Témoignages de la Shoah compte aujourd’hui 85 titres. Découvrez-les (en cliquant sur l’image) dans notre nouveau catalogue ! (Source : Fondation pour la Mémoire de la Shoah, 29 mai 2019).

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Couverture du catalogue 2019

Très honoré d’avoir contribué à l’édifice de ce gigantesque éditorial de la Mémoire.

Cataloque FMS 2019

Catalogue 2019, pages 49-50

 

 

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De collèges en lycées, de conférences en ateliers : contre le racisme et l’antisémitisme à travers une histoire locale de la Shoah

14 établissements, 36 classes, m’ont fait l’honneur cette année scolaire de m’inviter jusqu’au mois de juin 2019. Rencontrer ces jeunes de l’académie d’Amiens dans le cadre de mes conférences sur la Shoah à travers l’histoire d’une famille, d’un lieu, d’un groupe d’amis ; échanger avec eux, proposer des activités pédagogiques à partir d’une étude d’archives publiques ou privées des victimes de la Shoah dans l’Aisne avec leurs professeurs est un enrichissement réciproque.

900 élèves environ auront ainsi reçu un approfondissement, et j’aime à croire, une indignation sur les conséquences d’une politique raciste et antisémite, élevée au rang d’annihilation systématique et industrielle sur un continent entier, à travers des visages bien identifiés, de leur âge.  Aussi, la restitution que me transmettent les enseignants suite à mes interventions, est pour moi un moyen de mieux appréhender les réactions des jeunes et saisir l’essentiel du message qu’ils retiennent.

Depuis que j’enseigne à Château-Thierry, et lorsque je reviens à Soissons pour rencontrer des élèves des établissements scolaires de la ville, mon déplacement revêt une émotion bien singulière après toutes ces années de recherches et de rencontres inoubliables.  En particulier au collège Lamartine où monsieur Coquet (professeur documentaliste) et madame Fourcade (professeur d’histoire et dont une de ses filles avait fait partie de mes élèves qui en 2011-2012 avaient débuté avec moi l’enquête sur la persécution des Juifs de Soissons pendant l’Occupation) m’ont invité pour la deuxième année consécutive. Pour cette seconde rencontre, je souhaitais raconter aux élèves ce qui s’était déroulé à 200 mètres de leur collège, au 27 rue du château d’Albâtre, pour un couple juif et leurs six enfants dans l’irréparable nuit du 19/20 juillet 1942 : la famille Lewkowicz.

Pour cette rencontre, ces professeurs ont fait un travail de préparation remarquable ! A travers des activités de recherche en classe sur des archives que j’avais transmises concernant le destin de six juifs de Soissons pendant la Shoah, les élèves se sont merveilleusement transformés en apprentis historiens, tels des détectives scrupuleux pour comprendre les raisons et les conditions d’un crime d’État et génocidaire.

Monsieur Coquet me fait l’honneur de restituer ce travail avec la classe de 3è A (2018/2019) en réalisant ce petit documentaire vidéo.

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3 février 1944 – 3 février 2019 : il y a 75 ans, le convoi n°67

Parmi les 74 convois des déportés juifs de France destinés aux camps de la mort nazis pendant la Shoah, il y en a un que j’ai souvent retrouvé sur la route de ma formation sur le sujet et l’élaboration de mes itinéraires de Mémoire pour mes élèves depuis 2003. C’est le convoi n° 67 du 3 février 1944. Je l’ai souvent étudié pour tenter de comprendre un des multiples mécanismes de la « Solution finale de la question juive ».

Lors de mon premier voyage d’étude à Auschwitz en 2003 en compagnie d’une dizaine de professeurs d’histoire et d’une des rescapées de Birkenau, Yvette Levy (convoi 77) , lorsque j’enseignais au lycée Françoise Cabrini en Seine-Saint-Denis, nous évoquions souvent ce convoi qui emportait, entre autres, trois enfants juifs portés à la Mémoire collective grâce au film de Louis Malle « Au revoir les enfants ».

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Extrait de mon Journal 2003-2005. Message d’Yvette Levy inscrit sur mon journal le 4 avril 2004 dans l’avion entre Cracovie et Paris lors de mon premier projet avec mes élèves du lycée Françoise Cabrini de Noisy-le-Grand (93).

En 2008, pour mon premier itinéraire de Mémoire dans un établissement scolaire de Soissons où je venais d’être muté, j’avais proposé à des lycéens volontaires qui voulaient se rendre avec moi à Auschwitz dans un cadre pédagogique, d’imaginer à partir de séances historiquement contextualisées au CDI pendant un an, le parcours d’enfants de leur âge partis dans ce convoi n°67. Ils étaient 23 élèves et je choisis sur la liste de ce convoi 23 enfants âgés de 14 à 18 ans.

 

Pour mieux nous rapprocher de la réalité de cette déportation, en plus des témoignes écrits de Louise Alcan et de Paul Chytelman, j’avais pu contacter à l’époque deux autres survivants de ce convoi : Bernard Bouriki (qui m’accorda un entretien à son domicile le 10 novembre 2008 mais il ne tenait pas à témoigner devant les élèves et dont je conserve précieusement cet enregistrement audio) et Léa Schwartzmann, épouse Rohatyn, qui accepta le 4 novembre 2008 de rencontrer mes élèves dans l’auditorium du Mémorial de la Shoah pour transmettre son calvaire. Pour mes élèves comme pour moi, ce fut le choc des premiers témoignages nous permettant d’esquisser nos représentations sur ce crime, augmentées par notre déplacement à Auschwitz le 3 mars 2009. Nous avions restitué ces parcours à travers des textes de fiction dans un livre auto-publié  « Convoi 67 : Encore vivront-ils un tout petit peu…« 

 

Convoi 67 : encore vivront-ils un tout petit peu

4è de couverture et couverture de livre auto-publié pour mes élèves dans le cadre du projet pédagogique sur la Shoah « Convoi 67 : encore vivront-ils un tout petit peu…). Livre tiré uniquement à 100 exemplaires pour les élèves, enseignants du lycée et institutions ou fondations ayant participé au projet en 2008-2009.

Ci-dessous, en lien, un des plus beaux texte écrits dans ce livre par une de mes élèves, Edwige Elie, 17 ans en 2009, imaginant, avec ses connaissances acquises au cours de ce projet pédagogique, le sort de Ruth Lazar, déportée dans le convoi 67 à l’âge de 17 ans.

« Ruth Lazar, 17 ans » par Edwige Elie (2009)

En 2011, quand j’entrepris mon troisième itinéraire de Mémoire pour des élèves volontaires afin d’enquêter avec eux sur le sort des Juifs de Soissons, je ne me doutais pas alors que le convoi 67 allait croiser à nouveau nos investigations….

Extrait : Calendrier de la persécution des Juifs de France, 1940-1944  de Serge Klarsfeld.

Convoi n°67 en date du 3 février 1944.

Ce convoi emporte vers Auschwitz 1214 déportés dont 184 enfants de moins de 18 ans (4 bébés, 9 enfants de 1 an, 5 de 2 ans, 4 de 3 ans, 8 de 4 ans, etc.…) ainsi que 14 octogénaires. On compte 662 hommes et 552 femmes. Départ du convoi de Paris Bobigny.

166 hommes furent sélectionnés à l’arrivée le 6 février, et reçurent les matricules 173228 à 173393, ainsi que 49 femmes (matricules 75125 à 75173).  985 personnes furent immédiatement gazées.

En 1945, il y avait 43 survivants, dont 23 femmes.

Parmi ces 1214 déportés, 7 personnes juives de Soissons arrêtées à leur domicile le 4 janvier 1944, transférées au camp de Drancy le 20 janvier 1944. Parmi les 184 enfants de moins de 18 ans de ce convoi, ces deux garçons et cette petite fille de Soissons  : Maurice Wajsfelner (10 ans), Albert Gochperg (8 ans) et sa petite soeur Nelly (3 ans). Dans ces wagons à bestiaux se trouvaient également, de Tergnier-Fargniers, Rachel Guecht-Katz (59 ans), le couple Grünblatt et leurs deux enfants, Annette (18 ans) et Maurice (12 ans), tous arrêtés également le 4 janvier. Enfin, de la famille de mon amie Lisette Ehrenkranz : son oncle paternel Max, sa femme, Rosalie, enceinte de huit mois, et leurs sept enfants, âgés de 1 à 14 ans, Jacques, Suzanne, Daniel, Armand, Jules, René et Thérèse arrêtés à Montrouge à leur domicile, transférés à Drancy le 22 janvier 1944.

Paix à leur Mémoire.

 

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De classes en classes : passer une Mémoire

Depuis décembre dernier, et jusqu’à la fin de l’année scolaire 2018/2019, plus d’une quarantaine de classes, des centaines d’élèves en collège ou en lycée de mon académie (Amiens) ont assisté ou assisteront à mes conférences sur la Shoah à l’invitation de leurs professeurs. Ils sont de plus en plus nombreux à me solliciter et j’en suis profondément honoré.  Je les remercie chaleureusement de s’investir dans l’organisation de ces rencontres pour sensibiliser leurs élèves contre le racisme et l’antisémitisme à partir de mes travaux sur l’histoire de familles juives persécutées pendant les heures les plus sombres de la Seconde guerre mondiale.

 

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A chacune de ces rencontres, je ne peux que souligner la qualité d’écoute des élèves, l’exemplarité de leur comportement, la pertinence ou la spontanéité de leurs questions et  l’émotion qu’ils ressentent à m’entendre conter le parcours de ces enfants, papas, mamans, tontons, tatas, papis et mamies naufragés dans les abîmes des camps d’extermination ou rescapés grâce à la main tendue de celles et ceux qui les ont naturellement cachés pendant la Nuit. Ces élèves mesurent à quel point leur attention permet de rendre hommage à ces familles évoquées dans mon livre. Ils saisissent que ce ne sont pas simplement des noms inscrits dans des pages, sur des stèles commémoratives ou des murs mémoriaux, mais des visages, des bonheurs et des espérances fauchées, des mondes en soi à qui l’on a reproché d’être nés dans un lit et non dans un autre, pour reprendre l’expression d’Arthur Koestler, parce que « étrangers » et boucs-émissaires.

Au nom des familles Altmann, Berkover, Bich, Biegacz, Christophe, Contenté, Ehrenkranz, Katz, Knoll, Kolinka, Kouznietzoff, Heftler, Lewkowicz, Levy, Liwer, Neuman, Rambach, Scharapan, Schwartzmann, Scheuer, Spielvogel, Szerman, Szpiro, Tavlitzki, Wajsfelner, Zisman qui depuis plus de 10 ans m’ont ouvert en confiance les portes de leurs terribles souvenirs et à la Mémoire de toutes les victimes du racisme, je félicite les élèves, leurs professeurs et les journalistes de la presse locale pour me confier leurs touchantes restitutions à travers leurs textes, leurs courriers ou leurs articles. Que parmi ces élèves se trouvent de nouveaux relais pour les décennies à venir…

Article du site Internet du collège Javouhey à Senlis.

L'Union 2 février 2019, Françoise Delol.

Article de Françoise Delol publié dans L’Union du 2 février 2019.

Pour en savoir plus : Agenda des rencontres ou Activité proposée en classe

 

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Une nouvelle année scolaire pour des rencontres sur mes Itinéraires de Mémoire sur la Shoah auprès des jeunes

Première étape aujourd’hui (mercredi 5 décembre 2018) dans le collège Javouhey de Senlis (Oise) avant d’enchaîner une série de rencontres prévues en 2018/2019 sur invitation d’établissements scolaires, un peu partout dans l’académie d’Amiens. Je dépose alors mon manteau de professeur documentaliste et revêts à ces occasions celui de l’humble porte-parole des témoins du Soissonnais qui ne sont plus et des derniers survivants de ce coin de France qui m’encouragent à poursuivre cette démarche, inlassablement.

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Salle de classe du collège Javouhey à Senlis, prête à accueillir les élèves de 3è pour ces rencontres. [DR. Stéphane Amélineau]

     8h30, tout est près ce matin pour accueillir 2×40 élèves de 3è et leur raconter l’Histoire de la Shoah à travers la vie de mes amis Nathan, Viviane, Micheline, Maurice, Lisette, Pauline, etc.
     Pendant deux fois deux heures, ces jeunes collégiens ont été très réceptifs au message de tolérance qu’implique ces « conférences ». Ils ont réagi à chaque révélation que j’apportais dans le déroulé de mon histoire-enquête, appuyée par les illustrations (photos, archives, dessins) que je vidéo-projetais pour suivre l’itinéraire des familles de mes amis. Leurs questions fusaient, toutes pertinentes, dépassant ainsi les 2 heures prévues pour chacun des deux groupes programmés toute la matinée. Le dernier , à midi, n’a pas voulu quitter la salle avant de connaître la fin de mon histoire, de l’Histoire d’enfants et d’ados de Soissons persécutés pendant la Shoah.
 
     Félicitations à eux ! Vive ces jeunes et merci infiniment pour leurs applaudissements spontanés malgré quelques larmes qui perlaient sur plusieurs joues. Je n’oublie pas ces deux ou trois élèves qui se sont endormis au début et qui, au fur et à mesure que grondait le bruit saccadé du train se rapprochant d’Auschwitz sous le poids de ma narration, ils se réveillèrent. Ils méritent aussi ma reconnaissance d’avoir su relever la tête.
     J’ose croire que tous rentreront chez eux, ce soir, avec une conscience plus éclairée sur les dégâts du racisme qui commencent toujours par des préjugés sur « l’autre » entendus au quotidien et finissent jusqu’aux meurtres de masse quand « l’intelligence collective » ne répond plus comme en Europe à partir des années 1930.
     Photos souvenirs à la fin de ces quatre heures d’audience. Merci à l’accueil des enseignants et de leur enthousiasme à faire aboutir cette rencontre.

 

Avec les élèves des classes de 3è du collège Javouhey à Senlis [DR. Stéphane Amélineau]
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