Hommage aux Cuvillier, Justes de Crouy contre les prédateurs nazis

Ce matin, à Crouy, petite commune au pied d’un plateau dominant la vallée de l’Aisne et la ville de Soissons, on honore la force du bien devant une trentaine de personnes. Dans une Allée des Justes fraichement baptisée, au coeur d’un nouveau lotissement, s’érige désormais une stèle commémorative aujourd’hui dévoilée. Elle révèle à la mémoire collective de la ville et des passants les noms de Germaine Cuvillier (1897-1983), de son époux Gabriel (1887-1971) et de leur fils Jean (1924-1984), humbles figures disparues de la bourgade, pour avoir caché et sauvé de janvier à août 1944 deux enfants crouyssiens juifs qui échappèrent in extremis aux escouades de la Sipo-SD allemande sillonnant les routes de l’Aisne un 4 janvier 1944  pour remplir leurs wagons de déportation vers l’extermination à Birkenau : Micheline (10 ans à cette époque), et son petit frère de 4 ans, Jaques Katz. Je ne reviendrai pas dans cet article sur leur histoire, je l’ai patiemment et douloureusement écrite dans mon livre publié en 2017 : La Shoah en Soissonnais, journal de bord d’un itinéraire de Mémoire. Les quelques lecteurs de cet ouvrage sauront les reconnaître.

Cérémonie de Justes parmi les nations à Crouy, 12 octobre 2021;

Ces enfants d’hier m’ont tellement accompagné dans ce couloir du temps qui séparait leur tragédie des années 1940 de mon bureau noyé sous les archives au début des années 2010, que nous retrouver ce 12 octobre 2021 rendait ce présent si chaleureux. Le ciel bleu et ensoleillé ne pouvait nous désavouer.

A partir de 2012, Micheline, Jacques et moi avions convoqué ensemble leur passé si douloureux pendant de nombreux entretiens, dénoué tous les nœuds possibles de cette tragédie pour nous approcher au plus près de ce qui fut du parcours de leurs parents et de leurs proches, naufragés ou rescapés de la Shoah. Ils me donnèrent leur confiance en libérant leurs paroles quand je leur offrais tout ce que je pouvais savoir dans mes recherches pour nous doter à la longue des biens du présent les plus précieux entre les êtres : l’amitié et la confiance. Eux, comme toutes ces personnes, croisées et évoquées dans mon livre, forment pour moi aujourd’hui et pour les jours qui me seront encore donnés, une seconde famille.

Mais surtout, depuis le début de cette pandémie, nous avons pu à nouveau nous embrasser, Micheline et sa belle-sœur, Claudine née Knoll (elle aussi enfant cachée), veuve depuis deux ans de Jacques Katz.

Je suis très ému en écrivant ces mots que la mémoire de leurs noms soit désormais lisible aux passants de Crouy. Je suis aussi très honoré que mesdames Saül et Habif, du comité du Yad Vashem France, m’aient invité à cette cérémonie entourée d’officiels et de porte-drapeaux. Je voudrais saluer pour l’occasion leur infatigable travail de mémoire pour rendre hommage aux Justes aux six coins de notre hexagone.

Enfin, cette cérémonie a été l’occasion pour moi d’une rencontre avec de nouvelles personnes absolument adorables qui ont fait le déplacement de Grenoble et de Montpellier pour cette occasion : les trois petits-fils de Germaine et Gabriel Cuvillier.

Quelques que minutes avant la cérémonie, à quelques pas de cette Allée des Justes, se trouvait la maison de Rachel et Henri Katz où grandirent Jacques et Micheline. Cette dernière tient absolument à montrer cette maison aux trois petits-enfants de ses sauveurs. Devant cette maison où le couple Katz préparait dans leur cave les beurres et fromages qu’ils vendaient sur les marchés du coin, je leur raconte cette anecdote : Pourquoi Rachel et Henri, alors jeunes mariés en 1932, avait choisi de vivre à Crouy. Soissons était trop cherà leur jeune porte-monnaie, alors Henri étendit une carte de l’Aisne et dit à sa femme : « ferme les yeux et pose ton doigt au hasard entre Soissons et Laon. » L’index de Rachel tomba sur Crouy. En regardant cette maison une nouvelle fois, j’ai encore les mots dans ma tête de Rachel sur les jours d’avant la Shoah, avant « qu’il n’ait plus de place dans ce monde » pour les Juifs :

La vie était fraîche et juteuse comme une orange. Ah ! J’étais heureuse à Crouy. J’aimais mes voisins. J’aimais les collines bleutées autour du village et les friselis des oiseaux dans le ciel de l’été et les matchs de football sur les stades et les gerbes de rires et de cris quand l’équipe avait gagné. C’était la paix, le bonheur et on n’avait pas besoin d’aller plus loin que Crouy pour les trouver. 

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste : Lycée ITG Val-de-Beauté à Joinville-le-Pont (94 - Val-de-Marne) de 1994 à 2001. Lycée Françoise Cabrini à Noisy-le-Grand (93 - Seine-Saint-Denis) de 2001 à 2007. Lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne) de 2007 à 2018. Collège-Lycée Saint-Joseph à Château-Thierry (02 - Aisne) depuis 2018.
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  1. Ping : 12 octobre 2021 Inauguration de l’allée des Justes à Crouy – Comité Français pour Yad Vashem

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