Rencontres à Soissons : conférence du dimanche 17 décembre 2017

Donner une conférence sur les lieux de mon enquête historique, à Soissons, durant les années les plus sombres de son histoire contemporaine, devant une assemblée nombreuse et très attentive, généreuse en compliment et en sollicitation, ne pouvait que présager d’intenses échanges.

 

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Je remercie la Société Historique de Soissons pour cette invitation dans l’auditorium du du centre culturel. Belle salle avec une scène sur laquelle j’arpentais pendant deux heures, avec en toile de fond ces traces vidéo-projetées, photographies et archives, pour illustrer mon récit.

Ce fut un honneur et une joie d’être accompagné par Philippe Weyl, venu expressément de Paris pour un aller et retour dans la journée, responsable de la collection « Témoignages de la Shoah » de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah qui a édité mon livre l’été dernier. Merci aussi de m’avoir envoyé ces photos prises ce-jour là.

Ma profonde reconnaissance à ces personnes venues me dire quelques mots, souvent avec beaucoup d’émotion. Quelques propos parmi d’autres que je n’oublierais pas :
« – Monsieur, je suis le petit garçon de 5 ans en 1944 que vous évoquez dans votre livre sur le village de Parcy-Tigny ! ». « – J’étais en classe avec Lisette Ehrenkranz en 1949 avant qu’elle parte en Israël. Savez-vous si elle vit encore ? » Ou encore Lucienne, 94 ans : « – Votre livre ne quitte plus mon chevet, je l’ai déjà lu plusieurs fois mais je l’ouvre souvent et je découvre encore des détails qui m’avaient échappée. Des enfants  juifs persécutés avec leur étoile dont vous parlez, j’en ai connus quand j’étais à l’école. Grâce à vous je sais ce qu’ils sont devenus ainsi que leurs parents. Les revoir sur ces photographies que vous avez retrouvées me replongent si loin dans mon enfance… »

A mes amis, témoins et enfants de déportés, à mes collègues et mes anciens élèves  présents, mon travail est le vôtre.

 

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Les copains de la rue Richebourg (Soissons) : Partie 3.

Avant-propos

Partie 1. Avant 1939

Partie 2. 1939-1942

3.

1942-1944

          Depuis avril 1942, les Contenté s’étaient retranchés dans leur maison de Corcy depuis les impitoyables décrets des autorités à reléguer les Juifs au ban de la société. Néanmoins, ce samedi 27 juin, Jean était en compagnie de son copain Samuel Biegacz à Soissons quand un camion arriva dans la rue Richebourg. Des Allemands avaient été avertis par une dénonciation que le jeune juif d’origine polonaise ne portait pas ce jour-là l’insigne obligatoire imposé par la 8è ordonnance entrée en application le 6 juin.

– Cette arrestation de Samuel a été un grand choc, se souvient Pauline.  Son frère et ses parents portaient l’étoile, mais pas lui, ce jour-là. Il fallait coudre d’une certaine façon, à tel endroit sur le vêtement pour être visible de tous. En plus, nous, on savait à l’époque qui les fabriquait ces étoiles. Le grossiste en textile, en tissu, qui les fournissait, était les établissements Barbey, Massin et Popelin[1] à Paris, rue Saint-Fiacre. J’avais un oncle qui avait un commerce de tissu boulevard Poissonnière [la rue Saint-Fiacre donne sur le boulevard]. Il a su et dit que «ce salopard n’aurait plus ma clientèle».

          Jean Contenté décrit en 1977, sous la plume de Robert Vergnes[2], la violence de cette arrestation ; fou de rage et impuissant à empêcher son copain d’être jeté sur la plate-forme du camion :

  1942, Soissons, rue Richebourg.

  Des gens se sont penchés sur moi et lavent mon visage ensanglanté.

    J’avais crié : « Lâche, vendu ! assassin ! » en m’accrochant au gendarme qui à coups de crosse faisait grimper mon ami Sam dans le camion. Je ruais, je mordais. « Assassins ! » Les coups pleuvent sur ma tête. Je roule sur le pavé ; les roues du camion me frôlent, ce camion nazi qui emporte hors du monde Sam […]. Sam avait résisté, on l’assomma. Je n’en ai plus entendu parler. Mourut-il ce jour-là ?

– Pauline, je peux vous affirmer, à travers vous et vos frères s’ils nous entendent de là-haut, que, d’après mes recherches archivistiques dans les rapports de gendarmerie et de la préfecture de l’époque, Samuel a été emmené dans une prison à Laon. Alors que le jeune homme était incarcéré depuis trois semaines, les mécanismes de l’opération de destruction des Juifs de France se mirent en branle mi-juillet, à Paris (16-17 pour la Rafle du Vel’d’Hiv’) et dans toutes les provinces de la zone occupée (nuit du 19-20 juillet pour la région de Picardie). Monsieur et Madame Biegacz furent arrêtés à leur domicile au 20 rue Richebourg et regroupés à la gendarmerie de Soissons avec huit autres Juifs d’origine étrangère, bouffis d’angoisse, âgés entre 18 et 60 ans, comme notifiées le 16 juillet dans les instructions du SD-Sipo de Saint-Quentin (service de sécurité allemand, en particulier son bureau IV J chargé des « affaires juives »)[3]. C’est pourquoi, Bernard Biegacz, le petit frère de 17 ans, n’a pas été raflé avec ses parents.

– Ce que je me rappelle des conversations avec Bernard, c’est qu’à ce moment-là il a été caché un temps par madame Lefebvre, une directrice d’école. Puis ensuite avec sa tante, madame Glas.

           Effectivement, Handler Glas, vivant à Soissons, née Brogowska à Szydłowiec en Pologne, était la sœur de Gitla Biegacz. Handler et son mari, Pinches, lors de la rafle de cet été 42, échappèrent aux arrestations s grâce au policier Charles Létoffé qui les cacha pendant huit jour à son domicile, rue du Paradis. Madame Contenté-Neuman, le fils du policier, Bernard Létoffé, et moi-même ignorons où exactement. Ce qui est sûr, le plus jeune garçon des Biegacz, sa cousine Rachel et le couple Glas réussirent à échapper aux rafles jusqu’à la fin de l’Occupation.

– Ces malheureux juifs de Soissons arrêtés, reprenais-je, ont été transférés dans l’après-midi du 20 juillet à Laon où le préfet régional fit regrouper tous les israélites pris en Picardie (65 en tout). C’est ce jour-là et dans cette ville qu’Abram et Gitla Biegacz retrouvèrent leur fils aîné. Le lendemain, ils furent acheminés au camp de Drancy. Huit jours après ils quittèrent la cité de la Muette dans le convoi n°12 pour Auschwitz. Arrivés sur la Judenrampe le 31 juillet, madame Biegacz fut séparée de son mari et de Samuel. Ce qu’il advint précisément après la sélection, nous l’ignorons. Mes requêtes auprès des services d’archives du Musée d’État d’Auschwitz ne révélèrent aucune trace des Biegacz dans les quelques registres miraculeusement épargnés de la destruction par les SS du camp au moment de l’évacuation en 1945. Mais les travaux de recherche de Serge Klarsfeld sur les convois des déportés juifs de France nous renseignent sur celui qui nous intéresse. Tous les hommes du convoi n°12, au nombre de 270, pénétrèrent dans le camp pour y être immatriculés comme esclave dans les conditions que nous connaissons. Quant aux femmes, 514 sur 730, furent, elles aussi, sélectionnées pour le travail. Les autres ont été immédiatement gazées. Abram et Samuel Biegacz survécurent probablement quelques temps mais il nous est impossible aujourd’hui de connaître le jour et les circonstances de leur décès. Pour madame Biegacz, elle aussi, elle ne revint pas.

– Pauline, retrouvons-nous à Corcy en ce mois de juillet 42. Quand avez-vous quitté exactement ce village de l’Aisne et dans quelles conditions ?

– C’était fin juillet 42, je crois le 30 ou le 31, qu’on est partis de Corcy.

– 30-31 juillet ? Donc juste après les arrestations qui eurent lieu à Soissons les 19-20 juillet 1942 ?

– Oui, mais on avait plus entendu parler des rafles à Paris [16-17 juillet]. Mon père avait sympathisé avec des types qui travaillaient au Chemin de fer, des cheminots français. Ils pouvaient circuler plus facilement et véhiculer des informations. Donc nous sommes partis pour Paris. De là, nous avons repris un train en direction d’Angoulême. A Angoulême il fallait prendre un autocar. Nous sommes arrivés dans un petit village, chez des paysans.

– Qui était parti avec vous ?

– Il y avait ma mère, mes deux frères et moi.

– Pourquoi votre père n’était pas avec vous ?

– Il voulait d’abord nous mettre à l’abri. Il s’était dit : « Je vais voir ce qu’il va se passer ». Donc, on arrive dans ce village, chez des braves gens – qui mériteraient aussi la médaille des Justes ! –  Ça parlait entre les cheminots de la SNCF et les passeurs. Ces derniers ont dit : « Ça va aller ! Hier soir les Allemands ont fait la fête, ils sont tous soûls. Ils ont tellement bu que vous allez pouvoir passer la ligne de Démarcation ». La ligne passait dans un champ de topinambours.

– Je me permets de citer le témoignage de votre frère Jean, toujours sous la plume de Robert Vergne[4] ; un épisode plutôt épique avec un gendarme au moment de franchir la Ligne de Démarcation :

Une centaine de mètres encore à travers les vignes et ce sera la « zone libre ». « Arrêtez ! ou je tire ! ». Je me retourne. Un gendarme nous menace de son arme. J’avance vers lui : « Je vais vous expliquer. Nous… » Malgré mes seize ans j’ai tout d’un môme. « Approche ! ». Brutalement, il lance son poing ; j’esquive, me laisse glisser, le plaque aux jambes ; il culbute dans la vigne. Je saisis son fusil, lui en plante le canon dans la bouche. Je vais tirer. « Non, Jean, c’est un Français ! » Un beau fumier, oui. Mon frère Charles l’a sauvé.

– Sur cet épisode, mon frère, ou Robert Vergne qui a écrit ce livre, a un peu enjolivé les choses. Je vais vous dire ce qui s’est passé. Lorsque que nous étions en train de passer la ligne de Démarcation, qu’est-ce qu’on voit pointer ? Mon frère Charles dit à ma mère : « Maman, maman regarde, des fusils qui dépassent ! Tais-toi, répondit ma mère, et continue d’avancer ». On se met à courir vers cette butte d’où dépassaient des fusils et qu’est-ce qu’on voit ? C’était des jeunes, 18-20 ans, des Chantiers de la Jeunesse Française [CJF, organisation paramilitaire de la jeunesse de Vichy] qui avaient des fusils en bois. Alors ces jeunes nous répondent : « Vous êtes tranquilles, vous avez passé la Ligne ! » On s’est donc retrouvé dans une clairière, on s’est assis. Environ deux heures après, on a vu arriver nos passeurs et les messieurs de la SNCF qui sont venus nous apporter nos valises. Ils étaient courageux n’est-ce pas ? Nous faire passer sans bagages pour être plus libre de nos mouvements, puis, à un endroit convenu derrière ligne de Démarcation, venir nous apporter nos bagages ! Nous allions en direction de la Creuse mais on n’y était pas encore. Nous reprenons notre marche jusqu’à ce que nous tombions sur des gendarmes. Il y avait le brigadier qui commençait à demander les papiers. Ma mère a dit : « Je ne sais pas où ils sont, j’ai dû les perdre ». « Vous savez Madame, si vous ne me donnez pas vos papiers, de l’autre côté, il y a les Allemands. » Ma mère s’est entêtée car s’il fallait montrer nos papiers avec les tampons « JUIF » marqués dessus… Mon frère Jean avait essayé d’effacer les mentions avec du corrector. Ça n’avait pas marché ! Ce brigadier était une vraie tête de lard qui faisait son devoir. Mais, parmi ses subordonnés, les autres gendarmes disaient à leur brigadier : « Soyez gentil, laissez-les passer ». Puis quand ils ont vu, quand on a fini par donner nos papiers, que Charles était né à Smyrne, l’un des gendarmes s’est exclamé : « Ah mais moi j’ai fait l’armée en 1918-1919 en Turquie, près des Dardanelles ». Ce gendarme était tout content de connaître Smyrne. Il finit par persuader le brigadier de nous laisser partir. Il nous a accompagnés jusqu’à un petit village, ou petite ville, qui s’appelait Saint-Sornin, en Charente. On a passé la nuit là-bas. Il y avait déjà des réfugiés juifs aussi qui venaient de passer en « zone libre ». Ensuite, en autocar ou à pied, je ne m’en souviens plus, nous sommes allés jusqu’à Montbron [30-35 km à l’est d’Angoulême]. Là nous y sommes bien restés deux mois, août-septembre 1942.  On est tombé dans un café-restaurant dont le patron était un prisonnier de guerre évadé. Il avait un tas de juifs chez lui ! Fallait le faire quand même. Être un prisonnier évadé et accueillir beaucoup de juifs chez lui ! La plupart d’entre eux étaient d’origine polonaise.

– Si je lis à nouveau le témoignage de votre frère, de Montbron vous êtes allés à Saint-Hilaire-le-Château [150 km à l’est de Montbron] où s’était réfugiée une famille juive de Soissons depuis l’exode de l’été 1940, les Neuman :  Chaïm (Henri), Golda son épouse et leur fils Henri, n’est-ce pas ?

– Oui ! Mais nous n’arrivons pas dans Saint-Hilaire même, mais dans un hameau à un ou deux kilomètres qui s’appelle Les Combes. Nous allons rester là jusqu’à novembre 1944. Quand on est arrivés c’était la zone libre mais en novembre 42, cela ne l’était plus.

Saint Hilaire le Chateau 1943

1943, sur un terrain de foot de Saint-Hilaire-le-Château. Debout, deuxième à gauche, Jean Contenté posant ses mains sur les épaules de sa mère Rebecca. Accroupi, à gauche, chemise blanche, Charles Contenté. Accroupi, à droite, Maurice, un copain qui sera tué dans des combats avec la Résistance en 1944. Les deux jeunes filles de devant, famille Goldring, étaient des juives qui venaient de Saint-Quentin. [Collection particulière].

          Arrêtons-nous ici sur la famille Neuman. Lors de mes recherches sur les Juifs de Soissons, j’avais entendu parler pour la première fois de cette famille en 2012 lors d’un premier entretien avec René Verquin, jeune adolescent pendant l’Occupation. A chacune de nos rencontres, il me questionnait sur ce qu’elle avait bien pu devenir en ces années de persécution… Si j’avais trouvé des traces dans les archives… A chaque fois, je rentrais bredouille de mes recherches, pas une trace, exceptée dans les recensements de population de Soissons d’avant guerre où Chaïm Neuman, né à Varsovie en 1894, domicilié au 7 rue Plocq en 1931 ; une rue parallèle à celle des Cordeliers. Je n’ai jamais évoqué les Neuman dans mon livre, faute d’information bien que je supposasse que cette famille ait dû quitter Soissons au moment de l’exode et ne jamais y revenir. Ceci expliquerait l’absence de mention dans les listes de recensements des juifs de la ville en octobre 40 et juillet 41.  Mes rencontres cet été, en 2017, avec Pauline Contenté-Neuman, son neveu Michaël Neuman et sa cousine par alliance Régine Wolff-Socquet, me le confirmèrent et m’apprirent bien plus.

           Chaïm Neuman, marchand forain, eut une première femme. Elle décéda à Paris des suites de l’accouchement de leur fils le 4 novembre 1932, Rodolphe-Paul dont le prénom usuel sera Robert, futur époux de Pauline. Chaïm Neuman, se remaria trois années plus tard avec Golda Spiczak. Ils mirent au monde Henri, à Paris, en 1936.

           Quant à Robert, il fut élevé dans la capitale, au 7 rue du Grand prieuré, avec sa cousine Berthe, de cinq ans son aînée, par son oncle et sa tante maternels, Lazar et Rachel Auswaks. Rachel fut arrêtée la première et déportée à Auschwitz par le convoi n°12 du 29 juillet 1942. L’oncle Lazar fut interné, puis déporté dans le convoi n°49 du 2 mars 1943. Robert fut ensuite placé au centre Lamarck. Endommagé par des bombardements Alliés le 20 avril 1944, l’UGIF plaça les enfants à l’école Lucien-de-Hirsch, la première école primaire juive fondée à Paris au début du XXe siècle, située, pendant l’Occupation, avenue Secrétan dans le 19e arrondissement.

              C’était un jeune garçon remuant, me confia Pauline en évoquant la jeunesse de son mari. Une nuit, Robert fît le mur car il avait promis à un de ses camarades de lui ramener un jouet ou des cartes postales. Ce périple nocturne lui sauva la vie. En rentrant le lendemain matin, la gardienne de l’école le surprît et lui ordonna de foutre le camp ! Cette nuit-là, les Gestapistes étaient venus prendre 71 enfants et leurs maîtres juifs. C’était le 24 juillet 1944 quand le sinistre SS Aloïs Brunner sillonnait depuis trois jours la capitale et sa banlieue avec ses maudits autobus pour rafler les orphelinats et remplir un dernier convoi, le n°77 du 31 juillet 1944. De cet impitoyable chasse à l’enfant, 200 d’entre eux furent déportés vers Auschwitz-Birkenau. Jusqu’à la Libération, Robert resta avec sa cousine Berthe dans l’appartement de son oncle et sa tante qui ne revinrent jamais de déportation.

– Pour en revenir à votre Maman, elle semblait avoir un sacré tempérament.

– Elle était combattive. Elle était très courageuse. Dans la Creuse, elle fabriquait du savon avec de la soude caustique et de la graisse parce que les savons qu’on nous fournissait avec les cartes de rationnement vous deveniez tout blanc quand vous vous laviez avec ça. C’était du n’importe quoi sauf du savon. Maman, elle, fabriquait du vrai savon avec des idées incroyables. Elle était couturière, elle faisait une robe en 24 heures, même pour les femmes de gendarmes, pour se mettre bien. Il y avait toujours des morceaux de tissu. Il fallait être bien avec tout le monde !

– Quelles ressources aviez-vous pour votre quotidien ?

– Un peu d’argent mais dans cette maison il y avait des poules, des lapins, les deux cochons Toto, il y avait même une chèvre. Et puis un petit jardin. Ma belle-mère, Golda, elle était au Theil, c’est pareil, elle avait un jardin, des dindons. C’est pas commode ça comme bête ! Je me suis fait pincer par ces bestioles. Tout le monde avait des poules et des lapins. Il fallait aller chercher de l’herbe pour les lapins.

– Donc Aux Combes dans la Creuse, il y avait votre famille et les Neuman ?

Creuse 1943 Contenté et Neuman

Rebecca Contenté-Levy, Chaïm Neuman, Golda Spiczak Pauline Contenté, Henri Neuman                                           Geneviève Marouteau                                                                1943 – Creuse [Collection particulière].

– Les Neuman se trouvaient exactement dans un autre petit hameau qui était à un ou deux km des Combes, qui s’appelait Le Theil. Quand on est arrivé en 42, on a logé chez les Neuman au Theil. Après ils nous ont trouvé une maison aux Combes. Imaginez, peu de temps avant notre arrivée, il y eut une famille juive qui avait logé dans cette maison, la famille Wolf avec leur fils Henri[5], mais ils furent arrêtés, puis déportés. C’est la famille de Régine que vous avez rencontrée à la Fondation pour  la Mémoire de la Shoah.

Henri Wolf et ses parents vivaient alors dans la Creuse depuis 1940. Ils ont été arrêtés le 26 août 1942 dans cette maison aux Combes. J’invite les lecteurs de cet article à écouter le témoignage éloquent d’Henri Wolf. En cliquant sur ce lien [http://memoiresdesdeportations.org/personne/wolf-henri : 4 séquences de témoignage vidéo en bas de page], cédons une part de notre temps présent et à l’intemporalité de ses paroles sur l’indicible. Lui et ses parents furent déportés dans le convoi n°26 du 31 août 1942, le même convoi que celui de Rose Lewkowicz, de Soissons, mère de six enfants.

– Mais, Pauline, n’était-ce pas trop risqué de loger dans cette maison en octobre 1942, connue des forces de gendarmerie après cette première arrestation ?

– Ma mère me confia un jour que des réfugiés républicains espagnols du coin avaient menacé les gendarmes d’incendier la Mairie s’ils s’en prenaient à nouveau à une famille juive. Vous savez, d’autres familles juives s’étaient retrouvées dans ce pays Creusois, de Saint-Quentin en particulier, comme les Goldring.

– Cette maison aux Combes appartenait à qui ?

– Elle appartenait à une dame, je ne sais pas où elle habitait. Elle louait ça. Il y avait une grande cuisine, une grande cheminée avec une grande pendule. Elle nous louait par l’entremise d’un fermier qui habitait les Combes.

– Elle savait donc que vous étiez Juifs ?

– Ah oui, elle savait !

– Vous aviez changé vos papiers ?

– Non, parce que Contenté c’était plutôt un nom latin, ça ne faisait pas juif comme Neuman ou Mankiewicz par exemple. Sauf que ma mère était née Rebecca Levy, alors…

– Ce fermier savait donc que vous étiez juifs. Vous deviez avoir sacrément confiance en lui ?

– Oui, il fallait qu’on ait confiance en eux. Vous savez, Juif, pour eux, cela ne voulait rien dire. Il y avait des gens qui venaient du Nord, des non-juifs, et les creusois du coin les appelaient les « boches du nord ».

– Les Combes, c’était un hameau, à peine une dizaine de maisons. Vous côtoyiez, croisiez d’autres personnes ?

– Oui. En plus, moi, j’allais à l’école, en sabot, à Saint-Hilaire à 2 km.

– Vous alliez à l’école ?

– Oui, j’ai passé là-bas en 44 le DEPP, ce qu’on appelait le Diplôme d’Étude Primaire Préparatoire pour rentrer en 6è, au collège.

– Il y avait d’autres enfants juifs réfugiés dans cette école ?

– Il y avait surtout des garçons.

– Vous étiez en classe avec des garçons ?

– Henri (fils Neuman) était à l’école, la classe en dessous parce qu’il était plus jeune. Il y avait trois classes. Les petits c’était un peu l’école maternelle, le cours moyen et au-dessus c’était le certificat d’étude. Il y avait trois, quatre instituteurs quand même. Je me rappelle, il y avait des garçons de Saint-Quentin, les Zylberberg. Il y avait des Juifs de Saint-Quentin à Saint-Hilaire-le-Château. Il y en a un qui est devenu médecin à Soissons après la guerre. On était du même âge. Il a fait ses études après et est devenu un médecin à l’hôpital de Soissons.

– Ressentiez-vous une menace permanente ?

– Il y avait quand même des gendarmes bienveillants. La gendarmerie était à Pontarion (à 5 km). Le brigadier était un peu sec, le sous-brigadier était une peau de vache [était-ce Magnolle qu’évoquait Henri Wolf dans son témoignage précité ?], mais ses hommes étaient très gentils. Quand il y avait des risques de rafle ou d’arrestation, car les Allemands se trouvaient à Guéret, la préfecture de la Creuse (environ à 25 km), les gendarmes montaient à bicyclette de Pontarion aux Combes et disaient : « Écoutez, cachez vos fils (parce que c’était toujours les fils, les garçons, qui étaient plus ciblés) ». Mes deux frères allaient alors dormir dans une grange de monsieur Tallaron, un fermier. Ils passaient la nuit dans la paille. Mes frères prenaient ça un peu à la rigolade. Je ne sais pas si on se rendait bien compte du danger, nous les jeunes. Je ne pense pas. Je ne me souviens pas avoir eu peur. Par contre, j’ai commencé à avoir eu très peur quand Charles a rejoint la Résistance, exactement le 5 juin 1944. A partir de ce moment-là j’ai commencé à avoir peur. Jean, juste après, a suivi. Et lui, il était casse-cou. Il avait un vélo et transportait des grenades dans un panier. C’était fou ! Comme vous savez, mon frère Jean était un aventurier.

– Dans son livre, Jean raconta sa rencontre avec un républicain espagnol, un ancien de la guerre civile, appelé Bravo, qui se trouvait dans le maquis de la Creuse, et relata quelques coups de main. Je le cite :

Parmi ceux-ci, il y a Bravo, un ancien de la guerre d’Espagne qui se prend d’amitié pour moi. Au revolver, il tire aussi bien de la main gauche que de la main droite et ne rate jamais son but. Au poignard, il est extraordinaire : d’une distance de quarante mètres, il envoie invariablement sa lame au cœur de la cible choisie. Il m’apprend à lancer et, trois mois plus tard, ma précision sera presque égale à la sienne. Il m’enseigne aussi la guérilla. Sur le vif, au cours d’embuscades, de coups de main, d’expéditions punitives à Sardent, Bourganeuf, Guéret, d’où nous revenons victorieux, chargés d’armes et de vivres[6].

– Deux pages plus loin, intertitrées « 5 juin 1944, dans une ferme abandonnée entre Sardent et Pontarion », je lis :

Une colonne blindée forte de cinq ou six cents hommes progressait vers Pontarion. Inévitablement, le lieutenant Mounier et ses hommes actuellement à Sardent allaient tomber sur elle en rentrant à Saint-Hilaire-le-Château. Fourton et moi, par les chemins de montagne et les bois, fonçons à leur rencontre. En moins d’une heure, nous atteignons la départementale et nous nous postons sur un talus, priant que nos amis ne soient pas encore passés. Bruit de moto venant de Sardent, tranquille, presque paisible ; bruit de deux side-cars, rageurs, venant de Pontarion. Je saute sur la chaussée. Mounier s’arrête. Bravo à l’arrière : « Qu’est-ce que tu fous là ? » La première rafale de mitraillette lui répond. Nous bondissons sur le talus. Je sais qu’il y a une ferme abandonnée, derrière nous, à une centaine de mètre. « A la ferme ! ». Mounier qui souffre de rhumatismes –  c’est un ancien de 14-18 – peine pour nous suivre. Nous grimpons au grenier. Les mitraillettes des Allemands balayent la ferme. D’un seul coup de son 45, Bravo descend le plus proche. J’atteins le mien à la tête. « Raus ! » – les deux suivants débusquent Mounier de sa précaire cachette, au-dessous de nous. J’empoigne une fourche. Bravo lance son couteau. Il se plante dans la gorge du nazi qui malmène Mounier. Son camarade tire sur Mounier qui, dans un réflexe, se jette au sol. Je plonge du grenier fourche en avant. Elle traverse de part en part la poitrine du dernier des quatre et le cloue au sol[7].

– Oui, possible. Mais c’est Charles qui s’est d’abord engagé, suivi de Jean. Pour revenir à cette peur, c’est surtout quand il y a eu le massacre d’Oradour-sur-Glane [10 juin 1944] qui n’était pas très loin [environ 80 km à l’ouest des Combes]. La route qui passait en bas des Combes, car ce hameau était en hauteur, il y avait une cote pour y accéder. Elle descendait donc sur une route départementale où passa un bataillon de la division SS Das Reich.  Je me souviens bien, c’était le 9 juin 1944. Un monsieur, il s’appelait Fourton [voir extrait ci-dessus] et, me semble-t-il, était forgeron. Il avait sa maison qui donnait sur cette route départementale. Ma mère se trouvait là à ce moment. Les SS arrivèrent, s’arrêtèrent devant cette maison. Ils voulaient boire les gars. Ils demandèrent de l’eau. Monsieur Fourton leur en apporta. Ma mère était là, terrorisée. Puis ils partirent vite, pressés de rejoindre Guéret. Le lendemain il perpétrèrent le massacre d’Oradour pour se venger des attaques subies par les maquisards[8].

– Pauline, nous avons quitté votre père Moïse Contenté lors de votre fuite vers la zone libre l’été 42, préférant vous mettre à l’abris et voir ce qu’il adviendra. Je sais par les archives des rapports de Gendarmerie de l’époque qu’il fut embauché dans le bar de la Civette à Soissons jusqu’en octobre 1943[9] avant que les autorités perdent sa trace. Que savez-vous du sort de votre père dans ces années 43-44 ?

– Notre père, depuis Soissons, a pu se réfugier dans l’Aveyron. Le patron de la Civette était originaire de là-bas. Monsieur Florisse je crois. C’était déjà un monsieur assez âgé. Il a emmené mon père : « Il ne faut pas rester là ! ». C’était en 1943. Il s’est donc retrouvé là-bas, dans le maquis de l’Aveyron. On s’est retrouvé après, en 1945 ou fin 44, je ne sais plus.

– Savait-il où vous étiez ?

– Ah oui, il est venu nous voir une fois dans la Creuse.

– Il ne pouvait pas rester avec vous ?

– Non. Ne valait mieux pas. C’était trop risqué !

             Je m’empressais de me rendre aux archives du Service Historique de la Défense au château de Vincennes pour consulter le dossier de son père[10] puisqu’il était homologué comme Résistant après la guerre. Je pouvais ainsi m’y pencher pour en savoir un peu plus sur son parcours et ses activités dans l’Aveyron.

             Octobre 1943, Moïse Contenté, 43 ans, se réfugia à Sauveterre-de-Rouergue dans le pays des cents vallées, au cœur du Ségala. Dès son arrivée, il entra en contact avec trois camarades de la commune, Pierre Ledain, Paul Carles (boulanger de Sauveterre) et Roger Blanquié (boucher). Moïse Contenté, alias « Maurice », constitua avec eux un maquis à Sauveterre.

           Le maréchal des logis-chef Farsac, chef de la brigade de gendarmerie de Rieupeyroux (20 km au nord-ouest de Sauveterre) et Résistant, connaissait la situation et le parcours de Moïse. Il avait toute confiance en ce juif de Soissons. Grâce aux appuis du gendarme, « Maurice » participa en janvier 1944 à l’organisation du maquis d’Antoine Pech alias « Antoine » à Villelongue (7 km au sud-est de Sauveterre) ; un des groupes maquisards commandés par le colonel Veny[11]. Après avoir participé à plusieurs opérations de parachutages et de combats contre les troupes allemandes cantonnées à Rodez, Moïse Contenté fut affecté comme infirmier dans un hôpital à Rieupeyroux à partir du 8 août 1944 puis, à partir du 30 août, à l’hôpital Sainte-Claire à Villefranche-de-Rouergue au grade de Sergent-chef.

            Revenons sur Soissons, été 44. Que restait-il des jeunes copains de la rue Richebourg ? Samuel Biegacz avait été arrêté deux ans plus tôt. Plus de nouvelles. Et de nouvelles, il n’y en eut plus jamais. Ces parents, embarqués par les gendarmes, l’avaient rejoint en juillet 42 à Drancy. D’eux non plus, nulles traces. Le petit frère Bernard Biegacz s’était terré avec sa cousine Rachel Glas, son oncle et sa tante. Le policier Charles Létoffé leur servit de vigile à la moindre menace d’arrestation. Ils survécurent jusqu’à la Libération. Charles et Jean Contenté ont pris le maquis creusois. Leur maman et leur petite sœur Pauline se rongeaient alors d’angoisse aux Combes, près de Saint-Hilaire-le-Château. Quant à leur père, nous venons de le voir, il combattit dans l’Aveyron.

Noussen et Lisa Otchakowski à Soissons chapeliers

Noussen et Lisa Otchakowski, chapeliers à Soissons avant 1940. [Collection particulière]

Rue Richebourg, au numéro 20, survivait miraculeusement ce vieux couple juif, les Otchakowski, épargnés des arrestations depuis deux ans car alités et intransportables jusqu’à cette fin juillet 44. Le Reich s’écroulait à l’Ouest, à l’Est, sur tous les fronts, mais sa rage antisémite et sanguinaire tint à n’épargner aucun juif dans leur folie meurtrière. C’était le samedi 29 juillet 1944. Ce jour-là, Noussen et Lisa Otchakowski étaient en compagnie de deux de leurs petites-filles : Zina, qui venait de fêter ses 21 ans deux jours plus tôt, la copine des jeunes Biegacz et Contenté, elle était alors la petite amie de Samuel Biegacz ; et sa sœur Nadia, 15 ans. La gestapo débarqua à leur domicile sans ménagement et les emmenèrent, tous les quatre, au commissariat de police de Soissons. Ils y furent enfermés quatre jours, coupés de tout contact extérieur. Heureusement, un des agents, encore le policier Charles Létoffé, se chargea de transmettre une lettre griffonnée par Noussen Otchakowski et destinée à son gendre Zacharie, père de Zina et Nadia, vivant à Paris. Il l’informa de leur situation et de leur transfert imminent vers Drancy. Le 2 août, ils furent effectivement transférés dans la cité de la Muette. Le cahier des entrées du camp le prouve.

Extrait cahier mutations drancy 2 aout 44 Otchakowski et Hararov

Cahier des entrées au camp de Drancy, extrait de la page du 2 août 1944. [Archives du Mémorial de la Shoah]

             Informé par le gardien de la paix Létoffé, Zacharie Habarov se présenta au camp munit d’un certificat de baptême prouvant qu’il n’était pas juif, ce qui était vrai car né russe de confession chrétienne malgré son mariage mixte. Il réussit à faire sortir ses deux filles de Drancy le jour de leur arrivée. Quant à Noussen et Lisa Otchakowski, respectivement, 64 et 65 ans, ils restèrent internés à Drancy. Ils durent leur salut aux départs des SS du camp deux semaines plus tard à l’approche des Alliés. Les nazis n’avaient plus de convoi disponible pour un ultime transport vers les camps d’extermination, à part ce dernier train qui partit de Drancy avec leur chef SS, Aloïs Brunner, embarquant 51 juifs otages dans un wagon plombé vers Buchenwald.

Notes :

[1] Michel Laffite. L’UGIF face aux mesures antisémites en 1942. In Les Cahiers de la Shoah, n°9. 2007 : « On connaît, depuis l’ouvrage de Léon Poliakov L’Étoile jaune, paru en 1949, les conditions de fabrication de l’insigne. Dès le 4 mai 1942, Louis Bouelle, le directeur des établissements Barbet, Massin et Popelin, situés au 3 rue Saint-Fiacre à Paris, tient à la disposition de Dannecker 5 000 m2 de tissu ». [En ligne] https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-de-la-shoah-2007-1-page-123.htm

[2] Jean Contenté. L’Aigle des Caraïbes. (Récit recueilli par Robert Vergnes) Ed. Robert Laffont, collection « Vécu », Paris, 1978. p.9

[3] Stéphane Amélineau. La Shoah en Soissonnais : Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire. Ed. Fondation pour la Mémoire de la Shoah/Le Manuscrit. Collection « Témoignages de la Shoah », Paris, 2017. p.101

[4] Jean Contenté. L’Aigle des Caraïbes. (Récit recueilli par Robert Vergnes) Ed. Robert Laffont, collection « Vécu », Paris, 1978. p.10

[5] Henri Wolf, Enoch de son prénom polonais né à Strykov en 1925. C’était le neveu de Golda Spiczak. Sa mère se nommait Régine Wolf, née Spiczak. Après la guerre, Henri donna le prénom de sa mère à sa fille.

[6] Jean Contenté. L’Aigle des Caraïbes. Ed. Robert Laffont, coll. « Vécu ». Paris, 1978. p.11.

[7] Jean Contenté. L’Aigle des Caraïbes. Ed. Robert Laffont, coll. « Vécu ». Paris, 1978. p.13.

[8] Le 9 juin 19444 il y eut effectivement une incursion de la Das Reich entre Bourganeuf et Guéret (D940). Pour en savoir plus, j’invite les lecteurs à consulter l’extrait tiré du livre de Max Hastings. La Division Das Reich. Ed. Taillandier Texto, 2014, [en ligne] http://www.tracesdhistoire.fr/resources/DIGEST+DAS+REICH+R1.pdf

[9] Déposition de Mlle Reine Gueriand, 33 ans, du 28 mars 1944, alors gérante de la Civette (rue du commerce à Soissons) à cette date. Archives Départementales de l’Aisne.

[10] Service Historique de la Défnce, Vincennes. Cote :  GR 16 P 140998

[11] Blog très documenté, sources citées, sur la résistance dans l’Aveyron : L’Aveyron et la Résistance. Le Maquis Antoine, un « maquis Veny » [En ligne] http://club.quomodo.com/aveyronresistance/maquis-antoine-.html

 

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Hommage à Charles Létoffé (1896-1979): Cérémonie d’un Juste parmi les nations – Soissons 10 décembre 2017.

02 Monsieur Saada ministre d'Israel

Cérémonie des Justes parmi les Nations en l’honneur de Charles Létoffé. Hôtel de Ville de Soissons Dimanche 10 décembre 2017.

    Il y a des jours, ou plutôt des heures suspendues, où se percutent passé, présent, futur, où se chahutent sensations et commémorations. Cette heure intemporelle, j’ai eu le privilège de la vivre lors de la cérémonie d’un Juste parmi les nations en ce dimanche 10 décembre 2017, à 11 h. dans la grande salle de l’Hôtel de Ville de Soissons. On décernait, à titre posthume, la médaille des Justes à Charles Létoffé (1896-1979), policier, sauveur de Juifs dans la cité du Vase pendant l’Occupation nazie.
C’était la troisième cérémonie à laquelle j’assistais depuis 2013. Mais celle-ci avait une intensité particulière puisqu’en 2015 j’avais déposé le dossier de ce gardien de la Paix au comité Yad Vashem à Paris puis à Jérusalem pour que son nom soit gravé dans notre Mémoire collective. Titre suprême validé en décembre 2016, la cérémonie était programmée pour ce dimanche 10 décembre 2017.

   Comme à chacune de ces cérémonies, le prélude entonnait la chanson de Jean Ferrat « Nuit et Brouillard ». S’ensuivait un mot du maire Alain Crémont. Bernard Létoffé, 81 ans, fils de l’agent honoré, évoqua ensuite avec une sobriété et une dignité à l’image de son père, l’histoire de son papa, soldat de 14-18, son parcours de policier entre les deux guerres et son engagement dans le Résistance pendant l’Occupation. Lui-même et les représentants du Yad Vashem me firent l’honneur de prendre la parole et de raconter les faits qui justifièrent le titre de Juste à Charles Létoffé. Devant une salle remplie d’une centaine de personnes, entouré de 18 portes-drapeaux aux couleurs tricolores et du drapeau d’Israël, en présence de Daniel Saada (Ministre et directeur du Service économique et scientifique de l’Ambassade d’Israël), du député de la circonscription soissonnaise, Marc Delatte, de Bernard Létoffé et de son épouse Ginette, de Claudine Katz, née Knoll, enfant cachée et sauvée, je relatais l’histoire des familles juives Knoll, Glas et Otchakowski qui durent leur salut aux actes du policier et de sa conscience révoltée.

     Puis, Claudine Katz-Knoll prit la parole,émue jusqu’aux larmes. Son émotion mise à nue pénétra chaque personne présente dans la vaste salle.

05 Claudine K enfant sauvé

Discours de Claudine Katz, née Knoll.

     J’avais à peine glissé mon mouchoir humidifié dans ma poche qu’on appela mon ancienne élève, Manon qui participa à l’un de mes itinéraires de Mémoire en 2015/2016 : Des enfants dans la Nuit. Elle s’approcha du pupitre pour faire lecture d’une lettre que j’avais reçue la semaine dernière, d’outre-Atlantique. Elle fit lecture d’un hommage bouleversant de l’une des filles de Claudine qui vit au Canada et ne put se joindre à nous aujourd’hui.

     Lettre diaporama de Patricia Loeb Katz, Montréal – Canada. Petite-fille de Charles et Hélène Knoll, fille de Claudine et Jacques Katz.

     Puis, c’était autour de Narjiss, une de nos élèves de terminale. Elle lut le poème « Le Badge » d’Albert Pesse. Le ton et l’éloquence de son verbe étaient si exceptionnel que je  ressortis mon mouchoir submergé.

La clôture de la cérémonie enchaina Le Chant des Partisans, l’Hatikvah (l’hymne national israélien) et La Marseillaise.

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Conférence à Soissons : Dimanche 17 décembre 2017 – 15 h (Auditorium du Mail au centre culturel)

visuel reseaux sociaux conférence 17 déc 2017

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Cérémonie, conférence et publications

       Dimanche 10 décembre 2017, Yad Vashem et la ville de Soissons honoreront la mémoire du policier Charles Létoffé (1896-1977) en son Hôtel de ville. C’est le 68è Juste parmi les nations des forces de Police et de Gendarmerie de France qui sera élevé à la plus haute distinction civile de l’État d’Israël.

          Le Comité français du Yad Vashem m’invite à prononcer quelques mots sur les faits qui m’ont permis d’instruire ce dossier à partir de mes recherches archivistiques depuis 2012 et ma rencontre avec des témoins bénéficiaires de ces sauvetages ainsi que du propre fils de l’agent salvateur, Bernard Létoffé, né en 1936. Sa confiance en mes travaux et son amitié sincère ont décuplé mon énergie à rendre justice à cette conscience révoltée contre la déportation d’innocents.

         Toujours à la demande du Comité, une élève de terminale scolarisée dans mon lycée, courageuse et méritante, m’accompagnera pour lire un poème : Le badge d’Albert Pesses. Nous aurons aussi l’immense honneur d’entendre la dernière bénéficiaire encore en vie du sauvetage de Charles Létoffé, Claudine Katz, née Knoll. C’était un bébé en juillet 1942 quand le policier prévint son papa de fuir sur le champ avant une arrestation imminente.

Carton d'invitation

Carton d’invitation du Comité français du Yad Vashem et de la Ville de Soissons pour la Cérémonie de remises du diplôme et de la Médaille des Justes parmi les nations, à titre posthume, à Charles Létoffé : Dimanche 10 décembre 2017.

Dimanche 17 décembre 2017, la Société Archéologique et Historique de Soissons m’invite à faire une conférence à partir de 15h. à l’auditorium du centre culturel du Mail. J’aurais l’immense plaisir d’être accompagné de Philippe Weyl, responsable de la collection « Témoignages de la Shoah » pour la Fondation pour la Mémoire de la Shoah qui a édité et publié mon livre en juin 2017.

Société historique de Soissons

            Pour information, deux médias, de la presse professionnelle (Enseignement Catholique Actualités) et de la presse locale (Le Vase Communiquant), ont publié ces deux articles en novembre 2017. Merci de leur sincère soutien à cette Mémoire.

Article ECA du 14 novembre 2017

Le Vase Communiquant n°238

Le Vase Communiquant n°238 du 20 novembre 2017.

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Les copains de la rue Richebourg (Soissons) : Partie 2.

Avant-Propos

Partie 1. Avant 1939

2.

1939-1942

          Été 1939. Les enfants étaient en vacances depuis le 15 juillet et reprenaient les bancs de l’école au 1er octobre. La petite Pauline Contenté et sa camarade voisine, Esther, 6 ans toutes les deux, firent leur première rentrée scolaire à l’école primaire des filles. Esther Buliba[1], fille unique d’un couple juif d’origine roumaine, habitait dans le même immeuble que les Contenté, à l’angle de la rue Richebourg et de la rue des Cordeliers depuis le début des années 30. Charles Contenté, le frère aîné de Pauline, avait eu son bac. Il entreprit des études de Droit et commença à travailler chez un notaire. Quant au frère Jean, il venait d’avoir son certificat d’études et n’aspirait qu’à quitter l’école pour trouver un boulot. Il voulait se former à l’école de la vie, autodidacte invétéré.

          La France était en guerre déclarée depuis un mois sans que rien ne bouge notoirement sur la frontière franco-allemande alors que les armées d’Hitler avançaient comme un rouleau compresseur sur la Pologne ; terre natale de bien des Juifs prenant la route des casernes françaises. Moïse Contenté et Jacques Ehrenkranz encouragèrent leurs coreligionnaires à s’engager avec eux dans les bureaux de recrutement de Laon et de Paris en tant que volontaires étrangers.

– Pauline, comme beaucoup de Juifs étrangers arrivés à Soissons dans les années 30, pour ne pas dire quasiment tous, les hommes en âge de se battre se sont engagés volontaires dans l’armée française après la déclaration de guerre en septembre 1939, recrutés dans les 21è, 22è et 23è RMVE (Régiment de Marche des Volontaires Etrangers). Des archives que j’ai consultées démontrent que votre père et ses amis s’étaient engagés dans l’armée française en novembre 1939.

– Oui, il était à Barcarès. Je me rappelle, il avait un uniforme qui datait de la guerre de 14.

          Le papa de Pauline fut affecté au 22è RMVE (rattaché à la 19è Division d’Infanterie) avec ses amis Jacques/Jacob Ehrenkranz, Adolphe/Avraham Liwer et Victor Buliba. Ils étaient regroupés pour leur préparation militaire au camp de Barcarès dans les Pyrénées-Orientales actuelles sous les ordres du Lieutenant-Colonel Villers-Moriane. Ces régiments constitués d’étrangers se composaient dans les proportions suivantes pour le 22è : 25% Espagnols, 30% Juifs polonais ou roumains, 45% Belges, Suisses, Polonais, Luxembourgeois, Roumains, Norvégiens, Portugais, Hongrois, Russes, Yougoslaves, Autrichiens. En février 1940, à 220 km au nord de Barcarès, ils effectuèrent également une période d’instructions au camp du Larzac situé sur la commune de La Cavalerie dans l’Aveyron.

extrait engagés volontaires 1939

Extrait du registre des volontaires se présentant au bureau du district militaire de Laon en novembre 1939. En février 1940 les 1er, 2è et 3è Régiments Étrangers deviendront les 21è, 22è et 23è RMVE. Ces registres des archives du Service Historique de la Défense sont consultables en ligne sur le site « Mémoire des hommes » : http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/article.php?larub=227&titre=engages-volontaires-etrangers-en-1939-1940

2b 1939 Barcarès Moîse C Alphonse L Jacques E tous debout

Camp de Barcarès, 1939-1940 : Debout de gauche à droite : Jacques Ehrenkranz, Adolphe Liwer et Moïse Contenté. Les deux personnes assises n’ont pas été identifiées mais il est fort probable que l’un deux soit Victor Buliba. Des uniformes de fortune, « ceux de la guerre de 14 ». [Collection particulière].

          Début mai, ils quittèrent le camp de Barcarès pour se rendre dans la région de Mulhouse où ils arrivèrent le 8 mai 1940. Le 19 mai, en raison des percées de l’armée allemande depuis neuf jours, ils embarquèrent de Dannemarie (Haut-Rhin) pour monter au front dans la Somme. Ils mirent trois jours à atteindre l’Isle-Adam (Val-d’Oise) à cause des bombardements aériens allemands entre Creil et Compiègne. De là, ils montèrent dans des camions vers Estrées-Saint-Denis (Oise, 56 km au nord-est de l’Isle-Adam) d’où ils continuèrent le mouvement à pied vers l’ennemi à travers champs. Le soir-même ils étaient à Conchy-les-Pots (Oise, 22 km au nord d’Estrées). Les premiers signalements de l’ennemi, des troupes motorisées, les localisèrent sur la route nationale Amiens-Saint-Quentin. Le 23 mai, ils arrivèrent à Tilloloy (Somme, 6 km au nord de Conchy-les-Pots). Le lendemain, le régiment fit son baptême du feu lorsqu’ils attaquèrent les villages de Berny-en-Santerre et Villers-Carbonnel au sud de Péronne, dans la Somme.

          Bien que chaque soldat du 22è RMVE portait une arme, ils manquèrent de tout au niveau de leurs équipements. Dès les premiers combats, les Allemands avaient baptisé ce régiment, régiment ficelle, soulignant le déficit visible en matériel : pas de jugulaires de casque, pas de bretelles de fusils, remplacés par des ficelles. Pas de cartouchières dorsales (nécessaire pour l’équipement d’ancien modèle) ce qui obligea à utiliser de nouveau de la ficelle pour attacher la bretelle de suspension au ceinturon. Grand déficit de courroies au bidon, nouvel emploi de ficelles. Pas de havresacs [sac à dos du fantassin], les hommes firent des prélèvements sur leur toile de tente. Absence complète de jumelles, ce qui gêna évidement les observations à tous les échelons : du régiment à la section[2].

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Sur cette photographie prise au camp de Barcarès, 1939-1940, Jacques Ehrenkranz (2è rang, 2è en partant de la gauche, avec une barbe) et les hommes de cette section ont tous un fusil, sans bretelle! [Collection particulière, Fonds Lisette Gal-El].

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Carte réalisée par Éric Abadie, extrait de son article de janvier 2016 « Le 22e Régiment de Marche de Volontaires Étrangers (1ère partie) ». Note aux lecteurs I/22 signifie Ier Bataillon du 22è Régiment. http://aaleme.fr/index.php/articles/2016/10554-2016-02-05-05-27-53

Entre les 24 et 25 mai, la commune de Villers-Carbonnel était prise, perdue et reprise. Le lendemain ils durent à nouveau laisser le village, impuissants face à une ruée de chars allemands. Ils se replièrent 5 km plus au sud, à Marchélepot. L’ordre était le suivant : « Organiser, occuper et défendre sans idée de recul le sous-secteur de Marchélepot » sur une ligne située à trois kilomètres au nord : Fresnes, Mazancourt, Misery. La Défense s’organisait lorsque que Paul Hermann, issu du 41è R.I., prit le commandement du régiment et succéda au lieutenant-colonel Villers-Moriane le 3 juin 1940. Le régiment se constituait alors de 74 officiers et de 2400 hommes de troupe. Un déficit de plus de 700 hommes par rapport aux effectifs de départ dans la Somme, suite aux durs combats de Villers-Carbonnel.  L’idée, en ce début juin, était de reprendre le village, sans chars. Le régiment pouvait s’appuyer sur l’artillerie divisionnaire mais une intense circulation de l’ennemie sur les routes au nord et au sud de la Somme présageait de l’imminence d’une offensive. Il devint urgent de se préparer à résister. Le 5 juin, sous le déluge de feu des chars Allemands et de leur aviation, et malgré une incroyable résistance des hommes, le 22è RMVE en infériorité et subissant de lourdes pertes, disparu entièrement des cartes des états-majors français. Quelques-uns, comme Moïse Contenté, échappèrent à la nasse entre les 5 et 6 juin, beaucoup périrent quand d’autres, comme Adolphe Liwer, Victor Buliba et Jacques Ehrenkranz furent faits prisonniers. Ce dernier déclara juste après la guerre : « Après de durs combats, une petite partie restant de ma compagnie (la 1ère compagnie du Ier bataillon du 22è RMVE), 11 hommes, ont été faits prisonniers »[3]. Le régiment recevra le 5 décembre 1941 une citation à l’ordre de l’Armée par le général Huntziger, Secrétaire d’État à la guerre sous le gouvernement de Vichy. Maudite ironie de l’Histoire, cette Citation n’empêchera pas ces braves soldats juifs qui ont survécu à ces batailles et défendu le sol français d’être déportés dans les camps de la mort une fois démobilisés ou rapatriés d’un stalag ! Ce 5 décembre 1941, cela faisait trois mois que l’ami de Moïse Contenté, Adolphe/Avraham Liwer, était interné au camp de Drancy après avoir été rapatrié de son stalag suite au décès de sa femme pendant l’été 40 après l’arrivée des Allemands à Soissons.

– Votre père vous a-t-il raconté cette expérience du combat pendant les violents affrontements en juin 40 dans la Somme ?

– Oui, plus ou moins. Quelques évènements qu’il avait subi avec son Lieutenant. Il parlait souvent de son Lieutenant, il l’aimait beaucoup. Il avait beaucoup d’admiration pour lui, il était plus jeune que mon père. Lors d’un combat, ils se sont réfugiés dans une église. Dans cette église, il a trouvé un petit livre, couverture en bois, écrit en hébreu. « Ça m’a porté chance », disait-il. Quant à son Lieutenant il est mort peu après[4].

          Moïse Contenté fut officiellement démobilisé le 18 août 1940 et revint à Soissons retrouver sa femme et ses trois enfants.

– Venons-en à l’occupation allemande de Soissons dès le 8 juin 1940. Premières mesures antijuives dès septembre, et le recensement obligatoire des Juifs en octobre.

– Oui, si je me souviens, on devait se déclarer à la gendarmerie.

19401023 Déclaration CONTENTE

Déclaration de Moïse Contenté du 23 octobre 1940 à Soissons lors de l’obligation faite aux juifs de se recenser auprès des autorités françaises. [Archives départementales de l’Aisne].

– Il y a les premières mesures en 1940-1941 sur l’aryanisation des biens et des commerces juifs. Dans les archives que j’ai consultées concernant le commerce de votre père, dès le 15 janvier 1941, il a été vendu à madame veuve Chrétien par l’intermédiaire d’un administrateur provisoire, monsieur Jolbard ou Jollard…

– Je crois que c’est Jollard. Mon père le connaissait. Il était, me semble-t-il, commerçant aussi. En tout cas c‘était quelqu’un de connu. Madame Chrétien était très connue aussi à Soissons. Oui, on était obligé de vendre.

– Quelle perception, à ce moment-là, avait votre famille de cet antisémitisme d’État ?

– Je n’ai pas tellement de souvenir de conversation entre mes parents sur cela. On se disait surtout que c’était la faute des Allemands. On ne pensait pas que l’État français était parfois à l’initiative de ces mesures. Pour mes parents, les fautifs c’était les Allemands, en tout cas au début.

– De janvier 1941 jusqu’à votre départ à Corcy en mars 1942, sur quelles ressources viviez-vous puisque le travail vous était désormais interdit ? De plus, le commissaire de police note dans un rapport sur les juifs étrangers de la ville de Soissons, le 20 mai 1941 ; je cite : Au début de la guerre Moïse Contenté s’est engagé dans l’armée française et a entraîné un certain nombre de ses coreligionnaires à en faire autant. Est très bien considéré à tout point de vue.

– Maman continuait à faire la couturière. Et puis mon père à trouver une place de garçon de Café, à la Civette.

– Oui, cet emploi m’avait fortement interrogé lorsque j’ai découvert cela dans les archives, au moment où les gendarmes, dans un rapport de fin 1943, recherchaient votre père et qu’ils apprirent que jusqu’à l’été de cette même année il avait été embauché par le patron de ce café alors qu’il était interdit d’employer des Juifs.

– Mon père et ce patron se connaissaient. Mais je ne sais pas pourquoi il a continué à l’employer. En plus il y avait souvent des soldats allemands qui venaient boire un coup à la Civette. Elle n’était pas si éloignée de la Kreiskommandantur, en face de la Cathédrale. Je revois toujours le drapeau nazi qui trainait jusque parterre. Je revois toujours cette croix gammée jusqu’en bas. Je crois que quelqu’un avait voulu le déchirer. Il y eut une histoire à ce propos.

          Dans l’immense et courageuse générosité de Pauline à replonger dans les années noires de son enfance, en cet été 2017, elle m’offrait en partage ces trésors immortalisés par des photographies. L’une d’entre elles me bouleversa aux larmes. Elle symbolise ces « copains de la rue Richebourg », prise sur la Grande Place à Soissons pendant l’hiver 1941/42. Depuis le début de mon enquête en 2012 je m’échinais, étayé uniquement par des archives, à retracer les itinéraires des enfants Contenté, Biegacz et de deux jeunes filles nommées Habarov sans pouvoir mettre un visage sur chacun d’entre eux. Leurs figures juvéniles me semblaient à jamais perdues dans mes représentations. Cette photographie entre mes mains plongea mon regard dans les leurs malgré une strate temporelle épaisse de 75 ans. J’aurais aimé avoir un pouvoir surnaturel pour les tirer de cette photo et de les emmener à l’abri des meurtres de masse qui s’annonçaient.

1i Soissons 1941 Charles Contenté Samuel Biegacz Zina Pauline Contenté

De gauche à droite : Charles Contenté, Zina Habarov et Samuel Biegacz posant ses mains sur les épaules de Pauline Contenté. 1941/1942, Soissons. [Collection particulière].

Sur cette photo nous connaissons, à travers ce récit, Charles Contenté, Samuel Biegacz et bien sûr Pauline. Quand mon interlocutrice me précisa que la jeune fille entre son frère et Samuel s’appelait Zina, mais qu’elle ne se souvenait plus de son nom de famille, j’étais persuadé que c’était Zina Habarov, petite-fille d’un couple juif très âgé, les Otchakowski, Noussen et Lisa. Ils vivaient dans un appartement du 20 rue Richebourg, comme les Biegacz. Les investigations que j’engageais dans la foulée de cette rencontre en rouvrant mon dossier Otchakowski/Habarov me donnèrent raison.

Je découvris le nom de Zina, ainsi que sa sœur Nadia, lors de la rédaction de mon livre[5], dans des rapports de police et le cahier des entrées au camp de Drancy en 1944. Cela faisait également six ans que je cherchais des traces supplémentaires sur Zina, Nadia et leurs grands-parents. La patience est souvent maîtresse de toutes les révélations. Ma rencontre avec Pauline était encore une fois déterminante. Elle me menait, il y a un mois de cela, à retrouver Zina, âgé de 94 ans, grâce à sa belle-sœur, Renée. Toutes les deux vivent aujourd’hui dans le Val-de-Marne. Leurs témoignages confirment et raniment l’amitié de ces jeunes gens de la rue Richebourg.

           Zina, née en 1923, est la fille aînée de Dora Otchakowski et de Zacharie Habarov. Ce dernier est issu d’une riche famille russe orthodoxe qui possédait au XIXe siècle des serfs[6]. Il a fui la Russie pour la France, convaincu de communisme. Il s’était toujours senti culturellement proche de ces Juifs de l’est qu’il côtoyait depuis son enfance. Il ira jusqu’à apprendre le yiddish et épouser Dora, de confession juive. Zina avait un frère, Paul, né en 1924 et une sœur, Nadia, née en 1929. Ils vécurent avec leurs parents, depuis leur naissance, à Paris. Le week-end, ils rendaient visite à leurs grands-parents maternels à Soissons. En 1940, lorsque les Allemands occupèrent la capitale, Zacharie décida de confier sa femme et ses enfants à des amis à Soissons et aux grands-parents Otchakowski, rue Richebourg. La rencontre de Zina avec les jeunes Biegacz et Contenté avant 1942 était inéluctable, à un âge où l’on aime se retrouver entre amis ou s’amouracher.

          En regardant cette photographie, j’interrogeais à nouveau la petite fille aux chaussettes blanches et au cache colle, chouchoutée par ses frères et leurs amis du quartier :

– Pauline, étiez-vous toujours à l’école ?

– Je suis allée à l’école à Soissons jusqu’au mois de mars 42. Mes parents avaient acheté une maison à Corcy, en 1934 je crois. Ils ont préféré que l’on aille dans cette maison en avril 1942. Ils avaient dû vendre le commerce car les Juifs n’avaient plus le droit d’exercer. Nous n’avions plus le droit de faire grand-chose. « Ce sera moins dangereux », disait mon père, pour faire face aux éventuelles arrestations. Il rêvait un peu, Corcy, c’est juste à 18 km de Soissons !  A Corcy je suis un peu allée à l’école. A l’époque il y avait un instituteur qui s’appelait monsieur Paoli. Il était Corse d’origine. Je me souviens, il avait trois enfants.

          Je soumis à madame Pauline Contenté-Neuman cette lettre écrite le 17 mars 1942 par son père et que j’avais pu consulter dans les archives départementales. Lettre à la fois poignante et étonnante. Naïveté ou amitié confiante de Moïse Contenté auprès du sous-préfet de Soissons qu’il connaissait bien jusqu’à lui préciser où se trouvait sa famille exactement ? Les risques d’arrestation étaient de plus en plus évidents après les trois rafles parisiennes à l’encontre des Juifs en 1941 ou lors d’interpellation dans la rue pour celles et ceux qui ne respectaient pas les ordonnances allemandes. De plus, son ami Adolphe/Avraham Liwer avait été pris à Paris lors de la rafle du 20 août 1941, et interné à Drancy depuis.

19420317 CONTENTE au sous préfet AD021753

Lettre de Moïse Contenté au sous-préfet de Soissons du 17 mars 1942. [Archives départementales de l’Aisne].

– Pourriez-vous m’évoquer juin 42, lorsque vous étiez à Corcy, au moment de l’ordonnance sur le port obligatoire de l’étoile jaune ?

– Moi, je ne l’ai pas portée. J’aurais dû la porter puisque française mais on n’est jamais allé la chercher. Nous étions à Corcy. Quant à mes frères, de nationalité turque, les turcs n’avaient pas à porter l’étoile.

          Effectivement, dans un additif de cette 8è ordonnance allemande, il était stipulé que, concernant les Juifs étrangers, le port du « signe distinctif » était obligatoire pour les apatrides, les ressortissants du gouvernement général de Pologne, des Territoires occupés de l’Est (Pays-Baltes, Biélorussie, Ukraine, Russie), Slovaques, Croates, et anciens Yougoslaves, Roumains, Hollandais et Belges[7].

            Quelques semaines après, à partir du 16 juillet 1942 à Paris et dans les provinces de la zone occupée, débutèrent les grandes rafles qui alimentèrent à un rythme de trois convois par semaine les trains de déportation des Juifs de France dans le cadre de la « solution finale de la question juive ».

[1]Cachée avec sa maman Marie, Esther survivra à l’Occupation mais décèdera dans le terrible accident de train de Vierzy, le 16 juin 1972 : 108 morts et 111 blessés.
[2] Archives du Service Historique de la Défense à Vincennes, cote 34N191.
[3] Archives des Victimes des Conflits Contemporains – Caen.
[4] Les lieutenants du régiment mentionnés comme tués dans les archives du SHD sont : Jacquet, Clery, Tiedrez et Carpentier.
[5] Stéphane Amélineau. La Shoah en Soissonnais : Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire. Editions Fondation pour la Mémoire de la Shoah/Le Manuscrit. Paris, 2017. p.358-359.
[6] Personnes attachées à une terre depuis le Moyen-Age, dont les biens et le travail appartiennent au propriétaire de cette terre (seigneur, roi, communauté religieuse) envers qui elle a des obligations. Le servage fut aboli en Russie en 1861.
[7] Instructions du Gouvernement de l’Etat Français auprès des préfets de la zone occupée. Lettre du 30 mai 1942. Archives départementales de l’Aisne – cote 11251.

Les copains de la rue Richebourg (Soissons) : Partie 3.

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Les copains de la rue Richebourg (Soissons) : Partie 1.

Avant-Propos

1.

Avant 1939

      Après deux heures de transports en commun pour traverser la capitale depuis mon village du sud de l’Aisne, je pris une des nombreuses lignes de bus partant de la Défense. J’approchais du but. Il suffit de quinze minutes de trajet et une rue à remonter à pied pour sonner au porche de l’immeuble, à l’adresse que j’avais saisie sur le notebook de mon smartphone. A l’interphone, la voix de madame Neuman-Contenté m’invita à monter au premier étage. En gravissant les marches de ce vieil escalier en bois, elles me chantaient sous le poids de mes pas, cette ritournelle que j’entendais depuis six ans, depuis le début de mon enquête lorsque je me rendais requérir un premier témoignage. Elles avaient le grincement sec d’un cœur serré qui va rencontrer pour la première fois un être révélé d’abord par un nom dans des archives, un(e) enfant caché(e), une survivant(e) de la Shoah. Depuis Nathan, Micheline, Clairette, Jacques, Viviane, Nelly, Lisette, et j’en passe, ces rencontres initiales dans mon enquête sont autant d’inoubliables instants, les premiers pas d’une mémoire à partager, d’une amitié en devenir.

     Pauline m’attendait sur le palier de son petit appartement avant de m’inviter à nous installer dans sa salle à manger. Je tombais sous le charme de cette dame de cœur aux 84 printemps, généreuse dans ces souvenirs. Ce qu’elle a perdu en vélocité du fait de son âge respectable n’entame en rien la vivacité d’un esprit remarquable. Nos sourires partagés, heureux et impatients de faire connaissance en cette fin août 2017, résultaient d’une curiosité saine et réciproque : elle, parce qu’elle était intriguée par un « jeune homme » qui a produit un travail gigantesque sur les juifs de la ville de son enfance ; moi, parce que je n’imaginais pas un jour revoir la petite fille en chair et en os lorsque je racontais la traque de sa famille dans mon livre. Assis autour de la table, nous étions prêts à convoquer les heurs et malheurs d’un passé, pour la mémoire de sa famille, celle des Juifs du Soissonnais et de toutes les victimes des persécutions nazies.

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Pauline Neuman-Contenté, le 25 août 2017 avec les portraits photographiques de ses deux frères, Charles Contenté (à gauche) et Jean/Isaac Contenté (à droite) [Collection particulière].

      Je peux l’affirmer aujourd’hui, Pauline est un témoin clé qui conforte et complète des éléments, des vies et des visages de mon enquête entamée dans le Soissonnais depuis 2012 sur l’effroyable persécution des Juifs entre 1940 et 1944. Alors commençons et retrouvons-nous à la fin du XIXe siècle dans l’empire Ottoman, à l’ouest de la Turquie :

– Votre père Moïse Contenté est né le 18 juillet 1900 et votre mère Rebecca est née Levy, le 8 juillet 1898, n’est-ce pas ?

– Oui mon père est né à Smyrne [aujourd’hui Izmir] et ma mère à Pergame [aujourd’hui Bergama, à 100 km au nord de Smyrne/Izmir].

– Lorsque qu’ils se sont faits recenser en octobre 1940 comme Juifs, sous l’injonction du gouvernement de Vichy et des Allemands, il est indiqué sur leur déclaration qu’ils étaient arrivés en France en mai 1923, avec votre frère aîné, Charles, qui avait 1 an (né le 2 février 1922). Savez-vous pourquoi ont-ils quitté leur pays natal ?

– Il y avait un service militaire très, très dur, instauré en Turquie. Mon père n’a pas voulu le faire. Il a réussi, comme beaucoup d’ailleurs, à partir. Ma mère était restée en Turquie. Elle est arrivée un petit peu après avec Charles, toujours en 1923.

– Malgré une montée de l’antisémitisme en Turquie au début du XXe siècle, sous empire Ottoman, déjà génocidaire contre une autre minorité, les Arméniens en 1915 ; ce n’était donc pas la cause qui motiva l’exil de vos parents ?

– Il y avait une bonne entente avec les Turcs, du moins à Smyrne, ce que me disaient mes parents dans leurs souvenirs.

3c voiture de Moïse Contenté

Moïse Contenté, à droite, dans les années 1920. Lieu inconnu. Les deux autres personnes n’ont pu être identifiées [Collection particulière].

– Vos parents s’étaient d’abord installés à Paris puis à Soissons. Pourquoi ont-ils choisi cette ville ?

– Mon père avait des problèmes de santé. C’est comique cette histoire-là. Les médecins lui disaient, il faut changer d’atmosphère. Il ne faut plus habiter Paris ! Il faut habiter en Province. Pourquoi Soissons, plutôt qu’ailleurs ? Je ne sais pas.

– A priori ils sont arrivés avant 1931 à Soissons, avant votre naissance. Le nom de votre famille apparaît pour la première fois dans les recensements de la ville, qui ont lieu tous les cinq ans, au 20 rue du Pot d’Étain.

– Oui, ils habitaient d’abord rue du Pot Étain à Soissons. Ensuite au 1 rue Richebourg. Notre maison faisait l’angle avec la rue des Cordeliers, au n° 41.

– D’après la cessation du commerce de votre père en janvier 1941 sur ordre de la kommandantur de Laon[1], il tenait un magasin au 5 rue des Chaperons Rouges [Il était voisin du fameux commerce de Charles Knoll, Aux Fruits de France].

– Oui, il vendait du tissu. Le magasin s’appelait Paris Solde.

3a Magasin Moise Contenté avant 1940 rue des Chaperons Rouges

Magasin « Paris Solde » au 5 rue des Chaperons Rouges à Soissons, avant 1940 [Collection particulière].

– Comment viviez-vous avant l’arrivée des Allemands en 1940 ?

– Il y avait du travail. Ma mère était couturière aussi. Disons que l’on n’a jamais manqué de rien.

– Toujours avant la guerre, est-ce que la politique était un sujet de conversation chez vos parents ?

– Au temps que je me souvienne, non, pas du tout. Mon père ne parlait pas de politique. Il avait beaucoup de copains à Soissons, dont… comment s’appelle-t-il… vous savez, l’agent de police…

–   Charles Létoffé ?

– Oui ! Il était connu comme le loup blanc ce policier. Il s’entendait bien aussi avec le commissaire de police de Soissons. Mon père le connaissait bien. Il parlait souvent du policier Charles Létoffé. Moi j’étais petite, je ne me rappelle plus de l’avoir vu.

– Quels souvenirs avez-vous conservé de cette période d’avant la guerre ? Comme la plupart des familles juives de Soissons que j’ai interrogées, vous sentiez-vous pleinement intégrés ?

– Oui, tout à fait intégrés, aucune démonstration d’antisémitisme. Aucune réflexion, jamais entendu quoi que ce soit. Je ne savais même pas ce que c’était d’être juif. Je me rappelle aussi de madame Kassel[2]. C’était une forte femme. Comme disaient les juifs de Pologne, c’était une « cosaque ». Elle avait une fille, je ne sais pas si elle en avait deux ou trois.

     Madame Kassel était la mère de Thérèse qui décéda en 1940 des suites d’une césarienne, juste après l’arrivée des Allemands. Cette fille épousa Adolphe Liwer (oncle de Lisette Ehrenkranz). Cette « cosaque » qu’évoque Pauline Contenté vivait au 2 rue Bara à Soissons, dans le prolongement de la rue des Cordeliers et en face de la rue Richebourg.

– Vos parents n’étaient pas pratiquants ?

– Si, mon père était pratiquant. Il faisait la prière tous les soirs. Quand il y avait les grandes fêtes comme celle du Grand Pardon, Yom Kippour ou la Pâques juive, ma mère préparait la cuisine et mon père partait la veille de Kippour pour se rendre à Paris à la synagogue car il n’y en avait pas à Soissons. Je conserve encore le Livre de mon père avec les 10 commandements inscrits dessus.

– Quelles étaient vos relations avec vos deux grands frères, Charles né en 1922 et Jean, né en 1925 ?

– J’étais la petite sœur ! J’étais surprotégée par mes frères ou Samuel Biegacz [il habitait au 20 rue Richebourg], l’ami de mes deux frères. J’étais un peu la petite sœur de tout le monde. Samuel avait le même âge que Charles.

     Abram Biegacz, venant de Pologne, fut le premier de sa famille à arriver en France en novembre 1922. Sa femme Gitla put le rejoindre à Paris en février 1923 avec leur premier garçon dans les bras, Samuel, alors âgé de dix mois. Leur second fils, Bernard, naquit dans la capitale le 17 avril 1925. La famille Biegacz apparaît pour la première fois dans le recensement de Soissons en 1936 au 37 rue des Cordeliers. Ils déménagèrent ensuite quelques mètres plus loin, au 20 rue Richebourg. Nul doute que dès leur installation à Soissons les jeunes Samuel, Bernard, Charles et Jean sympathisèrent rapidement, se retrouvèrent à l’école où ils aimaient jouer ensemble dans l’équipe de basket du collège.

2d 19 Jean Contenté 10 Samuel Biegacz 17 Bernard Biegacz basket collège de garçon

Près du collège du Centre, sur un terrain de basket, avant la guerre. Le n°19, tirant la langue, est Jean Contenté, derrière, le plus grand, Samuel Biegacz et tout à droite, le n°17, Bernard Biegacz. Cette photographie a été prise par Charles Contenté [Collection particulière].

– Quel était le tempérament de vos parents ? Comment pourriez-vous les décrire ?

– Mon père c’était un peu l’oriental ! Expansif, oui, un peu mais c’était d’abord un joueur de carte. Les Juifs, en général, ils jouent. Tous les jeux de carte, mon père les connaissait. Le poker, le jacquet, tout ! La belote, je n’en parle même pas. Mon frère Jean c’était pareil. Mon père était un peu autoritaire, évidemment, mais jamais je n’ai reçu de fessées de mon père. De ma mère oui, mais pas de mon père. C’est curieux, hein ?

     Pauline reconnait et se souvient de la plupart des noms évoqués dans mon livre, les Ehrenkranz, les Liwer, les Arouete, les Knoll, les Buliba domiciliés au 41 rue des Cordeliers et dont leur fille Esther avait le même âge que mon interlocutrice.  Son témoignage me confirme que toutes ces familles juives se côtoyaient, les hommes aimaient se retrouver le dimanche autour d’une partie de belote. Il faisait bon vivre, et tous jouissaient de la tolérance de ce pays adoptif et d’une réelle intégration dans cette ville rurale de l’Aisne, avant qu’un orage d’acier allemand foudroyât la Pologne le 1er septembre 1939.

[1] Archives départementales de l’Aisne, Laon – cote 11254.

Les copains de la rue Richebourg : partie 2

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