A Nathan-Michel Lewkowicz (1931-2022)

Aujourd’hui, un ami, un frère d’une fratrie de huit enfants, un oncle, un enfant juif, caché, traqué, sauvé pendant la Shoah, fils de Robert et Rose Lewkowicz arrêtés à Soissons, assassinés à Auschwitz respectivement les 13 aout et 2 septembre 1942, parce que nés JUIF, nous a quittés à l’âge de 90 ans. Ma rencontre avec lui, ses sœurs, ses proches lors de mes travaux sur les persécutions des juifs du Soissonnais débutés en 2012, fut plus qu’une découverte historique et entreprise mémorielle, ce fut la rencontre d’un homme BON qui m’accorda sa confiance et ses confidences.

Trop de souvenirs chaleureux remontent de nos rencontres. J’en retiendrais une qui me marqua et me marquera toute ma vie. Nous sommes le 9 février 2016. Avec mes élèves et Nathan, après trois heures de marche dans l’immense cimetière sans sépulture de Birkenau, le jour déclinait. Je les emmenais au fond du camp, près des fondations de ce qu’il reste du Bunker 2 (chambre à gaz provisoire qui fonctionna en 1942, puis au printemps 1944), face à une clairière entourée d’un bois de bouleaux. C’est là, précisément, que Rose, la maman de Nathan et de ses sœurs, émit son dernier souffle de vie. Nathan put enfin se recueillir. Il dit des mots forts qui pénétrèrent indélébiles dans nos fors intérieur. Puis, il prit dans sa main un morceau de la glaise de cette terre de misère qu’il porta à son front pour ce signer. Il se dirigea ensuite vers moi, placé à ses côtés, et me serra fort dans ses bras me glissant des mots qui n’appartiennent qu’à lui et à moi. Ce fut le première fois que mes digues lâchèrent et que je ne pus contenir mes larmes devant mes élèves…

Nathan près du Bunker 2 de Birkenau, 9 février 2016 [Collection particulière]

Il y a cet autre temps fort,deux mois auparavant, ce 18 décembre 2015, dans mon CDI du lycée Saint-Rémy à Soissons lorsque Nathan était venu rencontrer pour la première fois mes élèves. Nous travaillions alors depuis un an, sous mon enseignement, sur l’histoire de la famille Lewkowicz à partir d’archives que j’avais récoltées depuis 2012. Une équipe de journalistes de France 3 Picardie vint également et en fit un reportage diffusé le soir même dans leur Journal Télévisé.

Nathan, c’est une goutte d’eau dans un océan de victimes de la Shoah, mais en son coeur elle révèle un vie toute entière, avec ses heurs et malheurs, ses désespoirs, ses résiliences et son indéfectible combat pour la bienveillance, la tolérance et la paix.

A la demande de sa famille , une modeste oraison écrite ce jour et qui se lira lors de ses obsèques à Castelsarrasin où il sera inhumé :

A Nathan-Michel Lewkowicz

2/10/1931 – 7/1/2022

« Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? » s’interrogeait Nathan, au soir de sa vie, devant de jeunes élèves et leur professeur qui l’accompagnaient, face à cette clairière entourée d’un bois de bouleaux au fond du camp d’Auschwitz-Birkenau où sa maman et son papa émirent leur dernier souffle de vie en 1942.

« Pourquoi tant de rage pour anéantir des vies humaines ? » poursuivait-il digne et debout sur cette terre de misère, « Pourquoi tant de haine, tant de mensonge, de cynisme, d’indifférence, de mépris, de vol ? Pourquoi ce condensé du mal ? Existerait-il donc comme un Absolu du mal ? Est-ce le prix de la liberté humaine ? Face à cet absolu du mal, y aurait-il un absolu du bien ? Un absolu de l’amour ? Nul ne choisit d’exister en ce monde. Mais nous pouvons tous choisir d’aimer ou de haïr, de construire ou de détruire… Alors choisissons l’amour ! Merci à vous, les jeunes, d’être là et m’avoir permis de faire in situ le deuil de mes parents, de ma famille, de nos amis et de tant d’autres victimes de ce génocide abominable. »

Avec ses sœurs, au temps de leur jeunesse privée des bras affectueux de leur mère, de l’épaule rassurante de leur père, ils ont choisi l’amour malgré l’irréparable absence. Ne pas ressembler aux bourreaux de leurs parents et porter en eux la haine et la vengeance. S’ils ne pardonnèrent jamais, ils s’attachèrent chaque jour, sans relâche, à construire des ponts pour aller vers les autres, tous les autres, quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, pour soigner, assister, accompagner. Nathan-Michel n’avait que pour seule richesse, la parole sage et pour seule noblesse, la tolérance.

Celui qui a rejoint ses parents, ses six sœurs et son petit frère ce 7 janvier 2022 était un homme de cœur qui a nourrit l’homme de foi qu’il est devenu. De ces hommes de foi, non qui sermonnent, mais qui donnent sans rien attendre en retour si ce n’est la paix entre tous. Toutes les vertus qui animaient Nathan-Michel Lewkowicz au cours de sa longue vie et dans tous les lieux qu’il foula de son pas mesuré n’avaient que pour seul horizon : l’Amour.

Nathan, en Pologne, entouré de mes élèves, février 2016 [Collection particulière, Stéphane Amélineau]

Rappel historique : Robert-Simon et Rose Lewkowicz, juifs polonais arrivés en France, à Paris, en 1920-1921, s’installèrent comme tailleur à Soissons en 1932. Ils eurent 8 enfants. Rose et Robert furent arrêtés par deux gendarmes français lors d’une rafle qui concernait alors que des juifs étrangers ou apatrides âgés de 18 à 55 ans et exécutée dans le même cadre que la rafle dite du Vel’ d’hiv à Paris, à l’aube du 20 juillet 1942, à leur domicile. Les enfants, dont Nathan alors âgé de 10 ans, furent confiés à sa soeur aînée qui était mariée à un non-juif. Rose était souffrante des séquelles d’un accouchement prématuré (7 mois) qui tourna mal et perdit son huitième enfant, Alain, qui ne survécut que quelques minutes. Les parents furent emmenés dans un centre de regroupement à Laon qui rassemblait des juifs arrêtés dans toute la Picardie. Trop souffrante et intransportable, Rose fut envoyée à l’hôpital et fut séparée de son mari. Robert, envoyé à Drancy, fut déporté vers Auschwitz le 29 juillet 1942 et y fut assassiné le 13 aout. Quant à Rose, une fois « rétablie », elle fut transférée à Drancy le 25 aout et déportée à Auschwitz le 31. A son arrivée au camp le 2 septembre, elle fut immédiatement dirigée avec environ 400 femmes de son convoi vers les chambres à gaz du Bunker 2 de Birkenau.

En hommage à Nathan : chapitre 40 extrait du livre : « La Shoah en Soissonnais, journal de bord d’un itinéraire de Mémoire », Stéphane Amélineau, éditions Le Manuscrit/Fondation pour la Mémoire de la Shoah, Paris, 2017″

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste : Lycée ITG Val-de-Beauté à Joinville-le-Pont (94 - Val-de-Marne) de 1994 à 2001. Lycée Françoise Cabrini à Noisy-le-Grand (93 - Seine-Saint-Denis) de 2001 à 2007. Lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne) de 2007 à 2018. Collège-Lycée Saint-Joseph à Château-Thierry (02 - Aisne) depuis 2018.
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