L’orphelin de la Crèmerie Ardourel Partie I : L’orphelin juif que la mort refusa neuf fois de prendre (chapitres 2 à 4)

Suite du récit L’orphelin de la crèmerie Ardourel

2.

     Le drame des 28 enfants Juifs de l’orphelinat et de la pension Zysman à La Varenne-Saint-Hilaire, arrêtés et déportés en juillet 1944, m’est depuis longtemps connu. Et aujourd’hui, je retrouve sur mon chemin de manière inattendue le destin de ce 29è enfant échappé des griffes de la rafle ! Seul survivant des deux centres de l’UGIF dans cette boucle de la Marne, Albert Szerman avait 8 ans quand les SS s’emparèrent de ses camarades à l’aube du 22 juillet 1944.

     Nous plongeons ici dans l’abîme la plus insondable de l’horreur. A l’instar de Klaus Barbie à Izieu, Aloïs Brunner dirigea lui-même cette vaste opération dans les orphelinats Juifs de la capitale et de sa banlieue entre les 21 et 25 juillet, de Louveciennes à Neuilly, de Montreuil à Saint-Mandé, de Paris à La Varenne, un mois avant l’arrivée des Alliés ! Le IIIe Reich était inéluctablement perdu mais les SS étaient insatiables dans leur volonté meurtrière de tuer encore et toujours. Ils étaient enragés comme des loups sanguinaires après l’attentat que venait juste de manquer le colonel von Stauffenberg à l’encontre de leur Führer dans sa tanière[1]. En tout, 250 enfants ont été transférés à Drancy et déportés dans le dernier grand convoi vers Auschwitz le 31 juillet 1944. Le plus jeune avait 3 ans, Bernard Bounan, et le plus âgé avait 20 ans, la jeune Ida Rechnic. Sur ces 250 enfants, 15 d’entre eux furent envoyés à Bergen-Belsen parce qu’ils étaient fils ou fille de prisonniers de guerre Juifs. Seulement 47 étaient encore vie en 1945[2].

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  Je soustrais de ma bibliothèque mon vieux livre écorné des Orphelins de La Varenne 1941-1944 écrit par le Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli dans une édition de 1995. Que nous apprend-il exactement sur Albert Szerman ? Je relis, vingt ans après, son discours prononcé le 6 novembre 1994 lors d’une réunion commémorant le 50e anniversaire de cette rafle. Certains passages m’émeuvent toujours autant qu’ils me questionnent :

[…] Ces mots que je prononce devant vous il y a très longtemps que j’avais envie de les dire, car bien peu parmi vous me connaissent réellement. Je pense que pour la grande majorité, je ne suis qu’un visage entrevu lors de nos réunions annuelles.

Pour moi ce n’est encore qu’un nom sans visage mais je pressens un homme dont je veux apprendre.

Pour mieux comprendre ce qui va suivre, je me dois d’ajouter ceci : sans une chance insensée, un jour de juillet 1944, je ne serai qu’un nom figurant parmi ceux d’enfants morts en déportation, des noms d’enfants gravés sur une plaque, apposée sur un mur triste. Szerman, Albert 8 ans. Qui se soucieraient de moi aujourd’hui ? Qui pourrait seulement imaginer ce qu’a pu ressentir un petit garçon confronté à la peur et à la cruauté des hommes ?

     Quelles réalités dissimulent cette chance insensée ? Je ne peux avoir la prétention d’imaginer car personne ne peut concevoir les affres qui gravèrent la chair et l’âme d’un petit garçon terrorisé par la violence des grands.

Je suis l’unique rescapé d’une terrible tragédie qui a eu pour épilogue le départ, à tout jamais, d’enfants dont le plus jeune avait à peine 4 ans, l’âge de mes petits-enfants, dans les autobus programmés pour Auschwitz, et ce, sous l’œil bienveillant, pour ne pas dire complice, de gens qui, aujourd’hui, dorment du sommeil du juste. Depuis mes nuits sont traversées par une cohorte de fantômes, les hurlements de terreur me réveillent et je sais que j’aurais pu perdre la vie tant de fois mais le destin ne l’a pas voulu. La malnutrition, la maladie, conséquences de toutes ces épreuves, ne m’ont pas fait perdre mon enthousiasme. […] Nous qui sommes au crépuscule de notre existence, avons-nous encore en mémoire les visages de ces enfants pour qui amour et confiance ne furent que des vains mots ? Ils avaient dans leur regard ce reste d’innocence que leur détresse a défloré, ils croyaient jusqu’alors qu’un simple sourire, des jeux innocents, une douce caresse, étaient des trésors que savaient offrir le monde des adultes. Quelle erreur !! Privés qu’ils étaient de l’amour de leurs parents, disparus dans la tourmente, ils tendaient leurs mains aux grands, à ceux qui les ont fait monter dans les autobus de la honte. Ces enfants si semblables à nos propres enfants ils sont en nous et nous vivons à travers leur souvenir […] Les oublier ce serait les tuer une seconde fois. […] A l’instant de conclure, je voudrais remercier ceux qui ne sont plus là aujourd’hui, ces hommes et femmes merveilleux sans qui je ne serais rien. Ils m’ont soigné, guidé, conseillé, aimé ; ils m’ont appris à respecter l’autre, à être plus tolérant ; ils m’ont enseigné les valeurs qui font un Homme, et m’ont appris à être fier de ce que je suis, avec mes qualités, mes défauts, mes doutes et ma foi en l’avenir.

     Dans les derniers mots de son discours, je devine l’identité qui se cache derrière ces hommes et femmes merveilleux. Entre autres, les époux Ardourel, visages de la bonté humaine sans laquelle rien ne pourrait éveiller la foi en l’avenir pour ceux qui ont perdu tout le reste.

     Je reprends dans l’ouvrage collectif les faits relatés sur cette nuit du 21-22 juillet et le moindre détail sur ce que je peux apprendre sur le jeune Albert. La rafle frappe en effet l’Orphelinat au 30, rue Saint-Hilaire, la nuit même où elle s’abat sur la pension Zysman. Au 57 de la rue Georges Clémenceau se trouvaient encore 10 enfants et deux adultes, la directrice Mlle Levy et la cuisinière, Lucie Lithuac. Elle se produit dans un climat de plus grand effroi : l’Orphelinat est cerné et les SS ordonnent son évacuation, mais les enfants, gagnés par la panique, refusent de descendre. Alors les SS, pour montrer leur détermination tirent sur la façade à l’arme automatique. (La trace des balles marqua le bâtiment jusqu’à sa destruction en 1982). Dix-huit enfants terrorisés sortent de l’Orphelinat. On les fait monter dans un autobus, ainsi que cinq femmes membres du personnel. Cependant, l’une d’elle persuade les Allemands qu’elle n’est pas juive. On l’autorise à partir[3]Deux pages plus loin : Cependant, cachés à l’infirmerie, deux enfants échappent à la rafle. L’un d’eux, âgé de 8 ans, s’appelle Albert Szerman.

     Le fil des événements de ce 22 juillet et des jours qui suivent pour le jeune garçon m’ont été esquissés par Bernard Létoffé dont la présence d’un second enfant traqué, confié à une cliente des crémiers Solange et Henri Ardourel, deux ou trois jours après la rafle. Cette cliente livra aux autorités ce jeune garçon au nom inconnu avant d’être condamnée et exécutée à la Libération. Cet autre destin s’enveloppe aussi d’un autre mystère…

     Suis-je prêt à en entendre davantage ? Se questionna l’homme que je suis. Voudra-t-il m’en dire plus sur le factuel ? S’interrogea l’historien que je tente d’être. J’aurais pu perdre la vie tant de fois… Neuf fois m’a-t-on dit. J’en sais désormais trop et pas assez pour laisser choir cette nouvelle trace sur les sombres sentiers de la Shoah. Je ressors mon fidèle calepin rouge où j’avais noté son numéro de téléphone. Je veux en avoir le cœur net et saisir à la source son témoignage.

     Ma conversation téléphonique avec le survivant de l’orphelinat de La Varenne est le point de départ d’une nouvelle rencontre et de bien d’autres mystères à dévoiler dans les replis de ses souvenirs douloureux. Qui aurait cru que mes recherches sur la persécution des Juifs dans le Soissonnais me mèneraient à retourner dans cette banlieue cossue du Val-de-Marne d’où je conserve bien des souvenirs de ma jeunesse ?[4]

3.

    Le nom de Bernard Létoffé est comme un sésame de confiance lorsque j’avertis monsieur Szerman au téléphone de l’origine et des raisons de mon appel :

– Je ne connais pas monsieur Létoffé depuis longtemps mais sa compagnie m’est tellement agréable que j’ai l’impression de le connaître depuis toujours, me déclara-t-il.

      Au bout du fil, mon interlocuteur à la voix légèrement érayée, presque rauque, tremblante encore du souvenir de la tragédie. L’expression est bien ciselée, franche, propre à la gouaille parisienne. L’homme septuagénaire est loquace, généreux dans ses propos, n’éludant aucune de mes questions. Je m’accroche d’une main au téléphone pendant que l’autre note frénétiquement sur une feuille les grandes lignes de son histoire et ces neuf faits qui lui ont valu  d’avoir la vie miraculeusement sauve : son absence lors de l’arrestation de ses parents ; ces femmes militaires allemandes qui l’emmenaient à l’école sans savoir qu’il était Juif ; son départ de l’orphelinat Lamarck-Secrétan à Paris la veille d’une rafle , ses coliques au matin de l’arrestation à La Varenne ;  le choix d’une cliente de Mme Ardourel pointant du doigt le second enfant plutôt que lui pour l’emmener et finalement le dénoncer…

Monsieur Szerman, l’interrompis-je, vous rappelez-vous du nom ou du prénom de ce deuxième garçon dans l’arrière-boutique de la crèmerie ?

Non. Ce dont je me rappelle c’est qu’il était un peu plus âgé que moi, 10 ans, 13 ans tout au plus.

– Venait-il aussi de l’orphelinat ?

– Ah non, de cela j’en suis sûr. Venait-il de la pension Zysman ou d’ailleurs ? Je ne saurai vous dire.

J’écoute abasourdi le récit de cette enfance trahie par les adultes, contrebalancée par une chance insensée !

– Je ne crois pas en Dieu monsieur Amélineau. Un jour j’ai demandé à un rabbin « Pourquoi moi et pas les 28 autres enfants ? Qu’avais-je de mieux que les autres ? Avaient-ils commis des fautes pour avoir mérité ce châtiment ? » Le rabbin n’a pas su me répondre. Vous savez, cela me fait du bien de retourner à La Varenne devant la plaque des noms des enfants déportés de l’orphelinat et de la pension. Comme c’est écrit par ordre alphabétique, je regarde toujours la place où aurait dû figurer mon nom, entre Swalberg Madeleine 8 ans et Tabak Jacques 8 ans.

-Voilà une heure que nous bavardons, constata monsieur Szerman en poursuivant son monologue, et malgré que vous m’ayez fait replonger dans ce passé douloureux, j’ai eu beaucoup de plaisir à bavarder avec vous. J’aurais aimé que mes petits enfants s’intéressent comme vous à mon histoire.

      Il me confie également son désir d’en parler désormais. Il en ressent le besoin sans trop savoir par où commencer. Il sollicite mon aide d’enseignant pour le mettre en contact avec des écoles. Je l’encourage vivement dans cette démarche courageuse et salutaire. Raconter ce que l’enfant au fond de lui a conservé d’ineffaçable pour le restituer à ceux d’aujourd’hui.

     Avec le temps, les souvenirs peuvent se déformer, se confondre, s’altérer. Loin de moi l’idée de mettre en doute sa parole, aussi effarante qu’elle soit, mais l’expérience acquise au cours de mes nombreux entretiens avec des témoins m’encourage à proposer un second entretien pour se protéger des inexactitudes et raviver des détails occultés par le temps. Je lui suggère de nous rencontrer pour faire plus ample connaissance et l’enregistrer pour ne pas omettre ou dénaturer un seul mot de son récit.

– D’accord, me dit-il, venez donc nous rendre visite mercredi prochain. L’après-midi vous convient-il ?

     En raccrochant, je décide d’organiser la matinée de ce mercredi pour arpenter les lieux de l’ancien Orphelinat, devenu depuis 1985 le centre Hillel de la communauté juive de Saint-Maur-La Varenne. Monsieur Szerman venait de me conseiller de m’y rendre pour voir la plaque et essayer de rencontrer Monsieur Dluto, le président et coauteur du livre. J’avais griffonné ses coordonnées sur la feuille encombrée de mes notes. Je décroche à nouveau mon téléphone.

     Cette seconde conversation téléphonique me met à nouveau en relation avec un interlocuteur d’une grande gentillesse. Fils de déporté, son père fut embarqué de Compiègne dans le premier convoi vers Auschwitz le 27 mars 1942. Il est agréablement surpris de l’entretien que je viens d’avoir avec monsieur Szerman et des révélations sur sa vie.

– Au moment de la rédaction du livre, me dit-il, il était assez réservé sur son parcours et l’histoire du second enfant qui ne viendrait pas de l’orphelinat est une nouveauté pour moi. Vous m’affirmez qu’il serait d’accord pour témoigner, de faire une conférence ? Il faut absolument que nous organisions cela pour le 70e anniversaire de la rafle. Venez donc mercredi matin à 10 h, nous bavarderons de vos travaux. Je vous ferai visiter le centre et vous montrerai le bassin dans le square de la rue Saint-Hilaire où se trouve une statue à la mémoire des enfants déportés de La Varenne.

4.

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14, rue Saint-Hilaire Saint-Maur La Varenne (en 2013).

Mémoire des lieux, mémoire des hommes, je m’imprègne de leurs échos, j’entends leurs souvenirs pour restituer au mieux ce que nous ne devons entretenir. Je reprends ma sacoche, mes notes et ma tablette, direction la banlieue parisienne en ce mercredi d’octobre 2013. Connaissant bien La Varenne, je rejoins aisément la rue Saint-Hilaire, perpendiculaire à la longue avenue du Bac et artère principale de ce quartier de Saint-Maur qui se prolonge vers la côte de Chennevières. Je m’arrête au n°14, l’adresse où se trouvait la crèmerie des Ardourel. La devanture du magasin a depuis longtemps changé d’enseigne. J’essaye de me représenter ce qu’elle fut en imaginant le petit Albert, calfeutré à l’intérieur sous la protection de ce couple. Quelques mètres plus loin en direction du square, derrière de hauts murs qui dissimulent le centre Hillel, je sonne au portail en me présentant. On prévient monsieur Dluto. Il arrive rapidement et me salue chaleureusement. La bonhomie se lit sur son visage. La moustache épaisse, les yeux étirés au regard bienveillant derrière des lunettes sans monture au-dessous d’un front haut cerclé de cheveux peu épais mais d’une blancheur parfaite. Il me souhaite la bienvenue d’une voix posée et m’invite à entrer dans son bureau. Monsieur Dluto écoute avec attention et intérêt les circonstances qui m’ont amené à contacter le seul survivant de l’orphelinat. De Crouy à La Varenne, les routes empruntées par mon itinéraire ont parfois des carrefours surprenants. Je lui montre un manuscrit de mes travaux de recherches. En échange il me fait don de la seconde édition des Orphelins de La Varenne, publiée cette fois-ci par L’Harmattan en novembre 2012. Reprenant notre conversation à propos du second enfant, je me reporte à la page 120 du livre et relis cette phrase :

 – Cependant, cachés à l’infirmerie, deux enfants échappent à la rafle. Il semblerait, précisai-je, que d’après l’affirmation de monsieur Szerman il était le seul à se retrouver à l’infirmerie. L’autre garçon se trouvait bien chez les Ardourel mais il ne venait pas de l’orphelinat. Ce que je viens d’apprendre également c’est qu’il avait entre 10 et 13 ans. Toujours d’après le témoignage de monsieur Szerman et celui rapporté dans votre ouvrage par Nelly Wolf[5], la cliente sans scrupules l’aurait livré à la Gestapo. Alors qu’est-il devenu ensuite ? Dans votre livre vous vous posez également cette question à la page 122 : L’a-t-on envoyé à Drancy rejoindre les autres ? C’est plausible car dans les souvenirs d’Albert, il a passé une journée ou deux avec ce garçon. Que ce jeune inconnu soit ensuite envoyé à Drancy avant le départ du dernier grand convoi du 31 juillet 44 est loin d’être improbable. Dans cette hypothèse cela signifierait que son nom est quelque part dans la liste des 1300 déportés vers Auschwitz ce jour-là. Je pense qu’il faudrait déjà consulter cette liste, repérer les garçons âgés entre 10 et 13 ans, disons 9 et 14 pour l’élargir, donc nés entre 1930 et 1935 et portant un nom de famille sans éponyme.

– Attendez, dit monsieur Dluto en se dirigeant vers la bibliothèque de son bureau. J’ai cette liste du convoi n°77, je vais vous la photocopier.

     Pendant que la machine ronronnait ces reproductions, le président du centre Hillel me fait part de ses recherches approfondies pour écrire une biographie sur Madame Renée Vérité, une employée du Beiss yeissoïmin, nom hébraïque de l’orphelinat.  En février 1943, elle prit sous son aile quatre enfants de l’orphelinat pour les cacher dans sa maison de la Somme dans le village de Rogeant. Ils survécurent jusqu’à la Libération.

       Je range mes copies de la liste du convoi n°77 dans mon cartable puis monsieur Dluto me conduit vers le square. En quittant le centre, je prends quelques photos de ces lieux chargés d’histoires d’enfants. Avant de franchir le portail, je relis la plaque commémorative en repensant aux propos dictés par le cœur d’Albert Szerman : Vous savez cela me fait du bien de retourner à La Varenne devant la plaque des noms des enfants déportés de l’orphelinat et de la pension. Comme c’est écrit par ordre alphabétique, je regarde toujours la place où aurait dû figurer mon nom, entre Swalberg Madeleine 8 ans et Tabak Jacques 8 ans.

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Plaque commémorative à l’intérieur de l’enceinte du centre Hillel, ex-orphelinat de La Varenne (2013).

     En quelques pas nous nous retrouvons dans le square. Approchant du bassin, mon guide m’explique les raisons qui ont amené le Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli à choisir cette création, Hommage du sculpteur Pierre Lagénie pour l’élever au milieu de cette pièce d’eau[6]. La portée symbolique de cette œuvre est saisissante. Ecoutons-la dans les paroles mêmes de son créateur[7] :

Le monument se compose de trois parties principales sur le thème de la « Rafle » du 22 juillet 1944. Dans la première partie se trouvent deux enfants encastrés comme si leurs silhouettes se découpaient des murs qui font penser à des parties de wagons ou à des éléments de murs des chambres à gaz ; ils ne peuvent pas s’échapper, car des fils barbelés les retiennent prisonniers.  Ces silhouettes sont différentes comme l’âge des enfants emmenés cette nuit-là.

– On peut ajouter, me souligna monsieur Dluto, que ces silhouettes représentent aussi cette croissance stoppée. L’âge adulte que ces enfants n’atteindront jamais !

Dans la seconde partie, c’est un enfant qui s’évade et court vers la liberté. Deux sauveteurs, homme et femme qui symbolisent la vie, face à l’espoir devant l’avenir, debout, droits comme les piliers d’une architecture « humaine », reconstruisant avec leur soutien le ciment de la fraternité.

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Hommage de Pierre Lagénie (sculpture de face)  dans le square (2013).

      Et c’est cet enfant que je pars rejoindre à Paris après avoir quitté monsieur Dluto avec la promesse de nous recontacter rapidement dans la perspective du 70e anniversaire de cette tragédie.

     Ayant deux heures devant moi avant mon rendez-vous, je m’installe à la terrasse d’un café sur le parvis de la gare RER de Saint-Maur-Créteil. J’étale devant moi l’inventaire révoltant du convoi n°77. Je pense qu’il faudrait déjà consulter cette liste, repérer les garçons âgés entre 10 et 13 ans, disons 9 et 14 pour élargir, donc nés entre 1930 et 1935 et portant un nom de famille sans éponyme avais-je suggéré à mon hôte du centre Hillel tout à l’heure. Après avoir égrené très attentivement les 1300 dates de naissances dactylographiées sur la liste du 31 juillet 1944, j’en retire 5 noms n’étant accompagnés d’aucune parenté et qui correspondraient à la fourchette d’âge de ce garçon inconnu caché chez les Ardourel :

FINKELSTEIN Victor 30.03.31 à Bucarest [13 ans]

MIKALOVIC Bernard 15.04.30 à Paris [14 ans]

NIEVIADOMSKI Marcel 12.05.34 à Sedan [10 ans]

VAINER Léon 23.12.32 à Paris [11 ans ½]

WIESEL Justin 19.01.33 à Thionville [11 ans]

         Je les griffonne sur mon calepin. Peut-être que l’évocation d’un de ces prénoms, rallumera chez monsieur Szerman l’étincelle d’une réminiscence ? Quoiqu’il en soit, je me suis mis en tête de retrouver l’identité de cet enfant. Au préalable, il faudrait certainement identifier cette ignoble cliente. Il doit forcément exister des traces de son châtiment sommaire et expéditif lors de l’épuration qui accompagna la Libération[8] de la ville. Peut-être des archives ou des témoignages d’époque donneraient le nom de ce garçon qu’elle a livré à la Gestapo ? Nous verrons bien. Il est temps d’embarquer dans les transports en commun pour me rendre dans le 11e arrondissement parisien et entendre l’intégralité des souvenirs de l’enfant miraculé.

[à suivre…]creative-c-logo

[1] 20 juillet 1944 à Rastenburg en Prusse-Orientale.

[2] Klarsfeld, Serge. Le Calendrier de la persécution des Juifs en France 1940-1944. FFDJF, 1993. p.1056-1076.

[3] Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli Les Orphelins de La Varenne 1941-1944. Edité par la Société d’Histoire et d’Archéologie Le Vieux Saint-Maur, 1995. p.118.

[4] Je suis né à Nogent-sur-Marne, grandi et vécu jusqu’à 35 ans entre Le Perreux, Champigny, Saint-Maur, Joinville-le-Pont et Maisons-Alfort.

[5] Femme très active dans la communauté juive de Saint-Maur avant et après la guerre. Témoignages retranscris dans le livre Les Orphelins de la Varenne 1940-1944.

[6] Inaugurée le 19 novembre 2000.

[7] Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli. Les Orphelins de la Varenne 1941-1944. 2è éd. L’Harmattan, coll. Mémoires du XXe siècle, 2012. p.173-174.

[8] Les Allemands sont chassés de la ville le 21 août 1944. Bulletin de la Société historique et Archéologique de Saint-Maur-des-Fossés. Le Vieux Saint-Maur. p.18-19. Janvier 1947. 25è année, N° 2 (série 5).

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L’orphelin de la Crèmerie Ardourel Partie I : L’orphelin juif que la mort refusa neuf fois de prendre (chapitre 1)

Avant-propos

La plupart des pages écrites dans ce récit avaient été rédigées lors de la rédaction de mon Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire – la Shoah en Soissonnais à paraître aux éditions FMS/Le Manuscrit, collection Témoignages de la Shoah. En accord avec mon éditeur, elles ont été soustraites du livre car elles sortaient du cadre géographique de mon enquête initiale. Je soumets ces pages aujourd’hui à la lecture publique bien qu’elles soient protégées de toutes autorisations de modification ou de commercialisation. Ces pages seront-elles publiées un jour en format livre ? L’avenir nous le dira mais l’essentiel n’est pas là, seul le souvenir de l’innocence persécutée  ne peut, ne doit être happé dans les replis de l’oubli.

1.

     Juillet 2013, à Crouy, petit village de la modeste banlieue de Soissons. Je rencontre enfin Bernard, 77 ans, fils d’un des personnages singuliers de l’enquête que je mène sur la persécution des juifs de Soissons : l’agent de police Charles Létoffé. Beaucoup de témoignages récoltés louent sa philanthropie, la probité de ses valeurs patriotes et le sauvetage au péril de sa vie de quelques innocents contre les rafles antisémites de l’été 42. Cela fait deux ans que je sillonne les chemins de cette mémoire oubliée du Soissonnais pour préparer mes lycéens de la région à se confronter aux pages tragiques de notre Histoire. J’ai croisé bien des destins insoupçonnables dans ma quête de ce passé à faire passer dans mes projets pédagogiques en tant que professeur documentaliste. Ce que révèle alors mon interlocuteur à la fin de notre entretien dépasse mon entendement. Je n’en reviens toujours pas.
Depuis le début de notre conversation, l’épouse de Bernard Létoffé est discrète, intervenant humblement pour que l’on ne manque de rien entre boissons chaudes et petits biscuits. Pourtant, Ginette avait reçu le 20 mai 2012 à Crouy, à titre posthume, pour son oncle et sa tante Henri et Solange Ardourel, la médaille des Justes parmi les nations : la plus haute distinction civile de l’État d’Israël. Ils avaient caché et sauvé un enfant juif : Albert Szerman. Je sursaute en entendant ce nom pour l’avoir rencontré dans un livre, à en tomber à la renverse. J’invite mes hôtes à m’en raconter davantage sur leur oncle et leur tante Ardourel ainsi que cet orphelin qu’ils sauvèrent de la déportation.

     J’écoute une histoire édifiante, même si j’en connais les grandes lignes. Ginette Létoffé, qui avait perdu sa mère à l’âge de 11, m’explique qu’elle était très proche de sa tante n’ayant jamais pu avoir d’enfant. Bernard poursuit :

    – Là aussi, on ne savait rien de cette histoire. On avait su qu’Henri et Solange Ardourel avaient recueilli un enfant juif sans en connaître les détails. Et on n’avait aucun contact avec Albert Szerman. Il a fallu qu’il engage à faire un dossier auprès du Yad Vashem. Il avait dit : « Un jour je vais disparaître, ces gens-là je ne peux les ignorer ! ». Il y a plusieurs mois, poursuit Bernard, j’ai eu un coup de téléphone :  – « Bonjour, vous êtes bien Bernard Létoffé ? Voilà, je suis monsieur Szerman, le jeune juif que votre oncle et tante ont sauvé pendant la guerre ». Ça m’a fait drôle, me confie mon interlocuteur, je connaissais un peu son existence mais c’est lui qui nous a tout appris. C’est phénoménal son histoire. Il a échappé neuf fois à la mort ! Avant il vivait sur Paris. Ses parents, c’était des Juifs polonais. Ils ont été arrêtés dans la rafle du Vel d’Hiv’. Lui n’étant pas là à ce moment-là, il était chez sa nourrice… Mais ne pouvant plus être payée, la nurse confia l’enfant  à un pensionnat de l’UGIF. Il en a fait plusieurs. Jusqu’au jour où il a été à La Varenne, à l’orphelinat du 30, rue Saint-Hilaire…

     – Mais oui, ça y est ! M’exclamai-je en raccordant mes souvenirs de lecture au propos de monsieur Létoffé. Je me rappelle bien l’histoire de cet orphelinat et le drame de ces enfants raflés en juillet 1944, quelques semaines avant la Libération. Le SS Aloïs Brunner est aux orphelinats Juifs de la région parisienne ce que Klaus Barbie a été pour les enfants d’Izieu ; des antisémites forcenés et « jusqu’au-boutistes » de la solution finale de la question juive. Depuis plus de vingt ans j’ai ce livre dans mon bureau, Les Orphelins de La Varenne 1941-1944, écrit par le collectif du Groupe Saint-Maurien contre l’Oubli. Il raconte cette tragédie. Je l’ai lu bien des fois. Incroyable ! Ce sont donc votre oncle et votre tante, m’emballai-je, qui ont sauvé le seul survivant parmi les 29 enfants de cet orphelinat et de la pension Zysman à La Varenne : Albert Szerman ?

     Je n’en reviens pas ! Quel improbable détour prend mon itinéraire de Mémoire ! Comme s’il m’avait fallu 20 ans, sans esquisser l’idée même de m’en charger, pour retrouver ce survivant de la banlieue parisienne en passant par un petit village de l’Aisne. Monsieur  Létoffé accepte sans hésiter de me transmettre les coordonnées d’Albert et de l’appeler de sa part. Bernard me raconte alors les grandes lignes de la vie de l’orphelin sauvé :

      – Lors de la rafle du 22 juillet 1944, vers 6 h. du matin, les Allemands viennent prendre les enfants avec des bus parisiens. Albert est pris de coliques. Une dame du pensionnat l’emmène pour aller au water. Pendant ce temps, les autres enfants sont embarqués et les bus s’en vont. Donc, elle l’a changé puisqu’il avait fait sur lui à cause de la trouille. Elle l’a laissé ensuite dans la rue. Ma tante, qui était crémière dans la rue Saint-Hilaire, est passée, a vu ce gamin-là et l’a recueilli… Il a failli devenir notre cousin parce que personne ne s’occupait de lui, il n’avait plus de famille. Il était trop jeune pour savoir s’il avait encore de la famille. Ma tante lui proposa de l’adopter mais « il faut que tu sois catholique », lui avait-elle dit. Elle l’a envoyé au catéchisme à une église toute proche de l’orphelinat, sur la gauche. Il récitait Notre Père et tout çà… Peu de temps après, il a vécu la Libération : « J’ai vu les Américains arriver ! » C’est poignant. Quand nous avons été à La Varenne avec lui, il s’est remis à l’endroit même d’où il avait vu les Américains. Quand tout s’est un peu décanté, un oncle est arrivé. Albert ne nous a pas donné de détails mais il en a bavé ! « Ils auraient mieux fait de m’adopter… ». C’est la seule chose qu’il nous a dit là-dessus.

     Je suis sidéré par les premières révélations sur l’histoire de ce jeune garçon qui aurait échappé neuf fois à la mort ! Je note avec application le numéro de téléphone de monsieur Szerman.

– C’est vraiment un type succulent, vous verrez. Me confia chaleureusement monsieur Létoffé.

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[à suivre…]

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Rafle des Juifs de Soissons entre 1942 et 1944 : carte des lieux d’arrestations

Dans le cadre de la Solution finale de la question juive en Europe ordonnée par l’Allemagne nazie et exécutée avec la complicité des autorités françaises entre 1942 et 1944, les familles désignées comme « juive » ont été recensées, repérées, marquées avant de subir des arrestations. A Soissons, principalement les 19-20 juillet 1942 et 4 janvier 1944, deux vagues d’arrestation sont organisées par le SD allemand en collaboration avec la préfecture régionale. Une vingtaine de personnes (dont 3 enfants de moins de 13 ans) sur la centaine d’individus que constituait la population soissonnaise de confession juive, ont été déportées. Seulement un couple reviendra miraculeusement de Birkenau et de Monowitz.

Nota bene : Le lecteur averti notera que la vague d’arrestation du 9-10 octobre 1942 n’est pas mentionnée concernant Soissons puisque les Allemands et la gendarmerie française n’ont pu mettre la main sur les personnes juives de nationalités étrangères déportables à ce moment là.

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La musique, fidèle compagne de la solitude de l’écrivain mémorialiste

     La musique, fidèle compagne de la solitude de l’écrivain mémorialiste. Surtout quand cet apprenti écrivain-historien n’a jamais été raccroché dans sa propre histoire personnelle aux wagons des déportés de la Shoah.

Commémoration Bergen-Belsen Père-Lachaise 11 mai 2014 Photos Philippe Weyl (11)

Stéphane Amélineau au cimetière du Père Lachaise (Paris), commémoration du 70è anniversaire de la  déportation de 4 convois de Juifs de France du camp de Drancy vers Bergen-Belsen (Photo de Philippe Weyl, éd. FMS, 2014).

En relisant les épreuves de mon livre (ah ! les contraintes de l’éditeur…), je me demande encore aujourd’hui comment j’ai pu tenir pendant trois années à raconter l’histoire dramatique de dizaines de personnes fauchées par la Shoah sans le soutien discret mais présent de cette ambiance sonore qui recouvrait ces heures de bataille à mettre en mots l’écho de leurs souffrances. Les disques qui m’ont accompagné lors de cet itinéraire de Mémoire raconté me renvoient irrévocablement aujourd’hui à ce parcours. Ces musiciens ne sauront jamais ! Mais sacrebleu, qu’est-ce qu’ils m’ont aidé quand des velléités d’abandon rognaient ma volonté. Lorsque les nuits s’enchainèrent dans les heures silencieuses de l’écriture. Avant chaque levée du jour, je livrai bataille avec mon texte, les phalanges arcboutées sur les touches de mon clavier. Je biffai, je taillai, j’émondai mais toujours j’avançai grâce aux volutes musicales. Je m’étais astreint de plein gré au régime du fantassin de la Mémoire car nul ne commandait mes desseins à part la Générale Fatigue. Dans la pénombre de ces combats quotidiens, je voudrais remercier Dead Can Dance, Lisa Gerrard, Marillion, Dee Expus, Phideaux, Haken, Loreena McKennitt, Mozart et Arjen A. Lucassen.

Lisa Gerrard, Dead Can Dance « Sanvean »

Marillion « Neverland »

DeeExpus « Ptte »

Phideaux « Snowtorch part. 1 »

Haken « Visions »

Loreena McKennitt « Greensleeves »

Mozart « Lacrimosa » (orchestre symphonique de Vienne, dirigé par Karl Böhm).

Arjen Lucassen’s Guilt Machine « Season of denial »

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Lu dans la presse locale de Soissons

Merci au Vase communiquant, bulletin d’infos sur la ville de Soissons, pour ce petit compte-rendu de notre journée de clôture du projet « Des enfants dans la Nuit : Viviane et Nathan » lors de la réception au lycée le 1er juillet 2016.

Le vase commuiquant 211 4 sept2016

Le Vase Communiquant n°211 – 4 sept. 2016.

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Un livre qui n’en finit pas de ne pas sortir…

photo manuscrit

Tapuscrit du « Journal de Bord d’un itinéraire de Mémoire : la Shoah en Soissonnais ».

Un livre qui n’en finit pas de ne pas sortir !
Sous la pression (mais faut pas trop exagérer) de médias locaux ou de sociétés historiques – principalement celle de Soissons – et qui tous les trois mois me relance pour acter une seconde conférence quand le livre sortira.
Je me renseigne une fois de plus auprès de « mon » éditeur :
– Sûr, il sera publié avant la fin de l’année, peut-être même avant.
Alors j’écoute les raisons de cette prolongation de production [pour rappel : le manuscrit, pas fini, a été validé par le comité de lecture présidé par Serge Klarsfeld en septembre 2013, et rendu achevé à l’automne 2014]. Elles sont liées à une volonté de produire un ouvrage des plus aboutis (qualité syntaxique et orthographique, vérification historique, éclairage des notes de bas de page, revue complète des sources étudiées, indexation ultra précise des noms et des lieux cités, un rendu perfectionné et une validation des droits des 200 illustrations qui accompagnent le texte) et des nouvelles contraintes de la maquette dues à un nouveau contrat entre la Fondation de la Mémoire de la Shoah et les éditions Le Manuscrit/ diffusion Hachette. Le format devient un peu plus petit, ce qui porte la pagination de mon livre de 500 à 600 pages.

     Mon interlocuteur, Philippe Weyl, responsable de la collection « Témoignages de la Shoah », gère quasiment seul la production de 10 titres par an. Il fait un travail colossal, pharaonique, dans l’ombre, pour graver à la postérité ces derniers récits de témoins oculaires de la persécution des Juifs d’Europe. S’il n’y avait qu’un passeur de Mémoire à retenir, accaparé 15 heures par jour à lire, relire, vérifier, revérifier, ce serait Lui !

 

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Sur les traces du convoi n°51 du 6 mars 1943 : Drancy – Sobibor – Majdanek.

     L’enrichissement personnel vient souvent des rencontres et des échanges, dans des circonstances pas complètement fortuites, qui jalonnent nos parcours. Lié à nouveau à mes travaux sur la Shoah, le contact inopiné est souvent la conséquence des ondes d’une pierre que j’ai jetée en 2012 dans un océan de recherche. L’ourlet glissant sur les eaux sombres de la Hurbn (forme yiddish du terme Shoah) atteignait de nouveau les interrogations d’une fille de déporté juif de France.

     Elle s’appelle C.F. (je préfère garder son anonymat car je ne me sens pas en droit de révéler son nom et les méandres créatrices d’un livre en gestation sans son autorisation. Elle accepta cet anonymat pour cet article). Elle est donc écrivain avec plusieurs titres déjà publiés. Elle est née en 1943, juste après la mort de son père arrêté en février et assassiné dans un camp d’extermination nazi en Pologne. Elle veut écrire son histoire mais l’historiographie révèle parfois des contradictions. Et c’est le cas concernant l’itinéraire du convoi de déportation raciale renfermant son papa.

     Ce convoi était le 51ème, parti de Drancy le 6 mars 1943. Ce convoi est l’un des deux, avec le 50ème du 4 mars, où les historiens se sont longtemps interrogés sur sa destination exacte. Ce qui est sûr, ces convois du mois de mars (50, 51, 52, 53) n’ont pas été dirigés vers la destination habituelle : Auschwitz-Birkenau. Ces capacités d’assassinats dans ses installations de mise à mort étaient, à ce moment-là, dépassées. Adolf Eichmann, à Berlin, dérouta ces convois vers d’autres lieux d’extermination, dans le district de Lublin : Sobibor et Majdanek. Si la question peut paraître secondaire (mais elle ne l’est jamais quand elle touche directement des proches en quête de vérité), elle se pose sous cette forme depuis la fin de la guerre : le convoi 51 avait-il été dirigé d’abord à Majdanek (camp à la fois de concentration et d’extermination comme Auschwitz) ou à Sobibor (camp d’extermination où l’intégralité des convois était directement acheminée vers les chambres à gaz, exceptée quelques poignées d’hommes sortis des colonnes condamnées pour être intégrées dans des kommandos – tri des affaires des arrivants, incinération puis inhumation des corps dans des conditions que le vocabulaire humain peine à décrire).

     Revenons aux circonstances qui ont amené C.F. à « frapper à ma porte ». Dans mes travaux sur la persécution et la déportation des Juifs de Soissons, il y a le destin de Martin Herszlikowitz qui fut déporté dans ce convoi 51. J’avais publié sur le net, dans ce blog, un complément d’enquête pour ses descendants qui s’interrogeaient sur le véritable sort de « l’oncle Motti » après son arrestation en février 1943 : Martin Herszlikowitz 1910-1943 Après une investigation minutieuse, confronté aux contradictions sur la destination finale de ce convoi à partir des sources disponibles et aux conclusions des historiens spécialistes, je finis par conclure que ce convoi de 1000 Juifs de France arriva d’abord à Majdanek où les SS sélectionnèrent quelques déportés pour travailler dans le camp (une cinquantaine) avant que tous les autres soient acheminés, toujours en train un peu plus loin dans le district, vers une mort certaine à Sobibor (si l’on suit le trajet du train de Drancy à Sobibor, Majdanek se trouve plus à l’ouest d’une cinquantaine de kilomètres – il semblerait plus logique que ce transport s’arrêta donc d’abord à Majdanek mais la logique des SS n’est pas une science exacte, loin s’en faut !).

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Carte et légende extraites du site de l’écrivain Christian Béchir, auteur du roman « Ania, une enfance brisée » dont le personnage principal et fictif de l’œuvre est déporté dans le convoi 51) : Le trajet emprunté par les convois 50 et 51 : Gare du Bourget-Drancy, Épernay, Bar-le-Duc, Novéant-sur-Moselle (changement d’escorte), Metz, Saarbrücken, Mannheim, Frankfurt am Main, Fulda, Erfurt, Apolda, Leipzig, Dresde, Görlitz, Breslau (Wroclaw), Czestochowa, Kielce, Radom, Lublin, Cholm (Chelm), Sobibor. Plus de 1’900 kilomètres parcourus, apparemment en une bonne centaine d’heures. En orange, et par comparaison, figure le trajet des trains français à destination d’Auschwitz (Oswiecim). http://www.anialeroman.net/evenements/convoi51.htm

     C’est en lisant mon article sur Martin Herszlikowitz que C.F. décide de me contacter pour exprimer son désaccord sur ma conclusion. Elle pense que le convoi a été d’abord acheminé à Sobibor, puis ensuite à Majdanek. Elle s’appuie sur le témoignage de l’un des cinq survivants de ce convoi et le seul encore en vie aujourd’hui : Maurice Jablonsky (92 ans). Dans un documentaire filmé, il racontait en compagnie de Serge Klarsfeld  que le convoi s’était d’abord arrêté à Sobibor. Sur la rampe, il comprît en allemand ce que recherchaient des SS : des volontaires pour porter des rails. « Je parlais un peu l’allemand, j’ai compris que ceux qui avaient la force de soulever un rail devaient se présenter. Ça m’a sauvé. » témoigna-t-il, dont la citation fut relayée dans le Figaro (édition du 12 mai 2009).

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Photo extraite d’un article de Claude Bochurberg, publié dans le n° 1247 d’Actualité Juive du 7 mars 2013.

 Une cinquantaine d’hommes fut sortie de la colonne des arrivants pour ce travail et envoyée au camp de Majdanek. Ce choix lui sauva donc la vie avant bien d’autres souffrances dans d’autres camps jusqu’à sa libération en mai 1945. Tous les autres déportés du convoi 51 ont été directement assassinés dans les chambres à gaz de Sobibor. J’avais visionné son témoignage et, pour m’en assurer et peut-être en apprendre davantage, j’avais pu le joindre par téléphone. Aimablement, mais catégoriquement, il refusa de témoigner. Maurice Jablonsky me confia qu’à plus de 90 ans, il était fatigué et aspirait à ne plus retourner en enfer en invoquant ses souvenirs.

     Pour elle, comme pour moi, la question reste sans une réponse catégorique ? Je propose à C.F. de contacter l’incontournable Serge Klarsfeld. Avec sa disponibilité légendaire, il me confirme lors d’une conversation téléphonique les propos de Maurice Jablonsky lorsqu’il l’accompagna sur le site de Majdanek pour témoigner.

     Le Convoi n°51 eut bien pour destination finale le camp d’extermination de Sobibor (centre de mise à mort immédiate comme Belzec et Treblinka) le 10 mars 1943 transportant 1000 déportés (959 hommes de 16 à 65 ans, 39 femmes et 2 enfants). Seule la cinquantaine de déportés évoquée plus haut fut acheminée le jour même vers le camp de Majdanek à quelques kilomètres plus à l’ouest.

      Je transmets à C.F. les éléments nécessaires sur ce tragique épisode de la Shoah pour confirmer sa conviction et étayer son livre de faits réels. Qu’est-il vraiment advenu de son père ? C’est la même question que je me pose encore concernant Martin Herszlikowitz. S’étaient-ils portés volontaires et eurent un destin parallèle à Maurice Jablonsky qui fut emmené à Majdanek jusqu’en juillet 43, passant ensuite dans différents camps nazis, dont Birkenau, avant d’être libéré en mai 1945 au bout des Marches de la mort ? Avaient-ils péri dans d’autres camps ou furent-ils, l’hypothèse la plus probable, assassinés dans les chambres à gaz de Sobibor avec les 900 autres hommes peu de temps après leur arrivée ? Tous ces hommes étaient dans la force de l’âge, capable de travailler, mais à Sobibor l’objectif du camp était l’annihilation systématique de tous les arrivants. De ce qui s’est réellement passé à partir du départ de Drancy le 6 mars 1943 pour le père de C.F. et de Martin, il nous est impossible aujourd’hui de l’écrire sous le sceau de la véracité.

Post-scriptum : C.F., curieuse de mes projets pédagogiques avec mes lycéens, avait tenu à découvrir la dernière publication réalisée avec mes élèves : Des enfants dans la Nuit. Sensible aux parcours de Viviane & Nathan, elle fut particulièrement bouleversée par les motivations et les ressentis des élèves exprimés dans notre livre. L’écho des sanglots de C.F. au bout de la ligne lors de notre dernière conversation téléphonique en dit long sur l’espoir des dernières victimes de la Shoah encore en vie à faire transmettre le Souvenir aux jeunes générations, en ces temps où l’obscurantisme regagne beaucoup trop de terrain.

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Francine Christophe : « Une petite fille privilégiée » (ou les coulisses d’une recherche sur la déportation de Rachel Katz).

 

AFFICHE Une petite fille privilégiée

Affiche de la pièce de théâtre.

Mise en scène par Philippe Hottier et Cyrille Bosce, interprétée par Magali Hélias, je souhaite soutenir de tout cœur cette pièce de théâtre Une petite fille privilégiée. Un spectacle éponyme tiré du récit de Francine Christophe (publié en version poche chez Pocket en 2012) sur son expérience concentrationnaire à Bergen-Belsen lorsqu’elle n’était qu’une enfant. Je ne peux donc que vous encourager à voir ce spectacle s’il passe près de chez vous ou conseiller vivement les salles de théâtre et les écoles à programmer cette œuvre.

 

Magali Hélias joue avec délicatesse, sensibilité, et la juste distance nécessaire, sans aucun pathos. En simple robe grise dans un décor vide, tout passe par l’écriture et la parole. On assiste à l’évolution de l’enfant, de l’innocence à l’horreur. Rarement la barbarie n’aura été dite avec autant de simplicité sans que jamais on ait à se poser la question de sa représentation. (Télérama).

 Dossier « Une petite fille privilégiée »

     Quant à Francine Christophe, beaucoup d’entre vous ont certainement été ému par son témoignage dans Human, le film de Yann Arthus-Bertrand.

Francine Christophe (extrait du film « Human » – 2015)

     J’ai une reconnaissance toute particulière pour Francine Christophe et Jacques Saurel, deux des enfants survivants de Bergen-Belsen. Ils ont eu la patience de répondre à mes questions lors de nos entretiens lorsque j’enquêtais sur Rachel Katz, fromagère de Crouy, et écrivais un chapitre de mon livre sur son parcours : « Où diable allions-nous ?» [Journal de Bord d’un itinéraire de Mémoire : la Shoah en Soissonnais éd. FMS/Le Manuscrit, coll. Témoignages de la Shoah (à paraître en juin 2017).

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Rachel et Henri Katz le jour de leur mariage en 1932. Rachel, née Wilensky à Jérusalem en 1912, vécut avec ses parents en Moselle dès 1913. Ils s’installèrent dans l’Aisne après la première guerre mondiale.  [(D.R.) Archives privées – famille Katz].

Mes recherches sur Rachel Katz, rare survivante des déportés raciaux de Picardie, m’avaient conduit à découvrir un aspect de la Shoah à peine retenu par la Mémoire collective : la déportation à Bergen-Belsen de 245 femmes et enfants de prisonniers de guerre juifs de nationalité française. Quatre petits convois partis de la gare de l’Est (les 2 mai, 3 mai, 21 et 23 juillet 1944) transfèrent ces détenus « privilégiés » de Drancy vers ce camp de concentration près de Celle en Allemagne du nord. Parce que le mari ou le papa juif était interné dans des camps de prisonniers de guerre (stalags ou oflags) depuis la défaite de juin 1940, les nazis ne destinèrent pas ces mères de famille ou ces enfants vers une extermination immédiate dans les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau. Pourquoi ce « privilège » ? Parce que les conventions de Genève sur le statut des prisonniers de guerre avaient été signées avant le conflit entre les Anglais, les Français et les Allemands. Ces derniers, sous le régime nazi, les respectèrent, même lorsqu’ils internèrent des soldats juifs de l’armée française. Le fait d’être détenu dans des stalags ou oflags jusqu’en 1945 leur sauvèrent la vie. Quel effroyable paradoxe ! Les nazis les épargnèrent, bien que ces soldats aient tué leurs camarades sur le front, alors qu’ils n’hésitèrent pas à assassiner des milliers et des milliers d’enfants juifs qui ne leurs avaient rien fait.

     A travers les témoignages et les entretiens récoltés sur Rachel Katz entre 2012 et 2014, j’avais constaté qu’elle avait laissé peu d’indices sur ses conditions d’internement à Drancy et à Bergen-Belsen mais que sa déportation était liée au sort de ces 168 femmes et ces 77 enfants juifs dans une épreuve bien singulière au milieu des persécutions nazies. N’y avait-il pas parmi ces victimes un écrit, un mot, un fait, un souvenir sur la maman de Jacques, Micheline et Sylvie Katz ? m’interrogeai-je alors. Ces dizaines d’enfants âgés de 6 à 12 ans déportés en mai et juillet 1944 vers ce camp de concentration sont pour la plupart encore en vie aujourd’hui. Les témoignages écrits ou filmés existent. Je ne voyais donc qu’une solution : lire, voir, entendre tout ce que je pouvais regrouper sur le sort de ces femmes et de ces enfants internés à Bergen-Belsen. Noter, analyser, recouper les destins communs à celui de Rachel entre 1944 et 1945. Qui sait si l’un d’entre eux n’aurait pas conservé du camp de l’étoile quelques souvenirs d’une femme de 32 ans, fromagère soissonnaise, brune, parlant allemand ? Je me lançais dans la constitution d’un corpus documentaire grâce aux contacts pris avec l’Amicale des anciens déportés de Bergen-Belsen et ma correspondance avec l’historienne allemande Janine Doerry, préparant une thèse sur les prisonniers de guerre juifs de France. Sans oublier l’aide précieuse de Philippe Weyl, responsable de la collection « Témoignages de la Shoah » et dont il avait fait publier plusieurs récits autobiographiques de ces survivants de Bergen-Belsen. Il put me soumettre quelques numéros de téléphone.

     En téléphonant à Jacques Saurel, né Swarcenberg[1](12 ans en 1944), et Francine Christophe (11 ans en 1944) de longues et passionnantes conversations s’étaient échangées entre nous. Évidemment enclins à m’aider, ils étaient presque désolés de ne pouvoir m’apporter un souvenir précis sur Rachel Katz. Ce nom leur était connu mais ils ne pouvaient m’indiquer le moindre fait la concernant. Francine et Jacques ont l’expression si élégante et l’éloquence si vivante que je pouvais les écouter pendant des heures. Je pus prolonger ce plaisir puisqu’ils apparaissent dans deux DVD[2] que j’avais reçu du président de l’Amicale des déportés de Bergen-Belsen, Samuel Pintel. C’était à m’en éclater les yeux ! Autant par la fatigue que par les sanglots qui vous submergent à entendre ou lire ces enfances bafouées. En une semaine j’avalais trois livres, trois récits sur le calvaire de ces déportés « privilégiés » et je visionnais très attentivement six heures de témoignages à travers deux documentaires remarquables.

     C’était d’abord le témoignage unique en son genre d’une mère, Marcelle Christophe, écrit à deux mains avec son mari Robert Christophe, écrivain, historien, lieutenant, prisonnier de guerre juif dans un oflag. C’est toute l’histoire, à la fois tragique et héroïque, d’Une famille dans la guerre (1940-1945), publiée pour la première fois en 1974 aux Presses de la Cité. J’avais pu me le procurer d’occasion sur une librairie en ligne dans une édition de 1995. Écrit par leur fille, le récit de Francine est d’une valeur de tout premier ordre : Une petite fille privilégiée : une enfant dans les camps 1942-1945 est le fruit de ses souvenirs notés dès 1945 jusqu’à livrer un texte final en 1967 qui n’intéressa aucun éditeur à l’époque. Il faudra attendre 1995 pour découvrir le témoignage précoce de cette enfant internée avec sa maman dans sept prisons et camps différents entre l’âge de 9 et 12 ans. C’est écrit au présent avec les mots d’une jeune fille à peine sortie de l’enfer. Ils vous pénètrent, vous ancrent dans une succession d’événements épouvantables jusqu’à l’incroyable dénouement à Tröbitz, au nord de Dresde, un jour de juin 1945. Je sortais essorer de cette lecture. A mettre dans toutes les écoles puisqu’il est désormais disponible en version poche. Il a toute sa place à côté du Journal d’Anne Franck.

     De Drancy à Bergen-Belsen 1944-1945 : souvenirs rassemblés d’un enfant déporté de Jacques Saurel, rédigé au début de notre nouveau siècle, est un hymne à la vie venant d’un garçon de 12 ans confronté à l’horreur. Son témoignage m’était particulièrement précieux puisqu’il fut déporté en même temps que Rachel Katz, le 3 mai 1944.

    Je retrouvais donc Francine et Jacques dans les témoignages filmés parmi d’autres enfants déportés de Bergen-Belsen ou d’enfants cachés dont les parents y furent envoyés comme Samuel Pintel. Je découvrais pour la première fois leur visage. Ils ont à la main une photo d’eux enfant, entouré par les bras affectueux de leur mère ou de leur père avant la tragédie, que la caméra dévoile pudiquement. Ils racontent et se taisent parfois quand un souvenir irrépressible étrangle la parole de ses sanglots. Leur chevelure argentée se détache du décor sombre et noir. Seuls leurs mots nous éclairent, illustrés par des images d’époque. Dans leur regard on devine sans voir. Ils retournent là-bas avec la mémoire de ce qu’ils ont conservé : le froid, la faim, la maladie, la peur et les coups des maudits SS, des kapos délétères ou des sournoises souris grises (surnoms donnés aux gardiennes SS).

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Photo aérienne (1944) pendant un appel à Bergen-Belsen, dans le sous-camp « camp de l’étoile » ou « camp de l’échange ». [Extrait du film de Teri Wehn Damish, Les enfants otages de Bergen-Belsen. 52 min. Cinétévé/France télévisions, 2013].

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Francine Christophe (enfant à gauche, aujourd’hui à droite) dans le documentaire de Teri Wehn Damish, [Capture photographique de mon écran de télévision – 2014].

      « Privilégiés » ! L’adjectif grince toujours à mon entendement. Il revient dans leurs propos comme une litanie voilée d’ironie. Parce que leur père ou leur époux était prisonnier de guerre et protégé par les Conventions de Genève. Parce qu’ils étaient, de 1942 à mai-juillet 1944, parqués à Drancy ou dans d’autres camps de transit pour un temps dans la catégorie des « non déportables ». Parce que leur extermination n’était pas immédiate dans les chambres à gaz de Birkenau. Parce qu’ils pouvaient garder leurs habits et de maigres affaires civiles dans le camp de l’étoile à Bergen-Belsen. Parce qu’ils recevaient des courriers censurés ou des colis à moitié pillés. Mais ne nous y trompons pas. Si c’est une page méconnue du système concentrationnaire allemand, cette poignée de femmes et d’enfants a subi les tourments et les brimades des nazis, avec toujours la mort pour seul décor.

     Léon Placek n’avertit-il pas le téléspectateur : « Il n’y a pas LA déportation, il y a des déportés et chaque déporté a une histoire, différente de celle de l’autre ». Et Francine Christophe n’a-t-elle pas tout dit lorsqu’elle écrivait cette phrase terrifiante dans les dernières pages de son livre : Nous sommes tous des pendus dont la corde a cassé. J’écoutais scrupuleusement les récits d’Albert, Paulette, Rosette, Maurice, Madeleine, Léon, Denise, Victor, Francine, Jacques, Samuel et d’autres encore. En filigrane, j’essayais d’y retrouver l’ombre de Rachel Katz. Ils survivaient dans la même section du camp, la même baraque. Avait-elle partagé avec eux des souffrances, des événements ? Indubitablement. Je m’imprégnais de ce bout de terre de détresse dans les limites de celui qui ne l’a jamais connu. Il m’est évidemment difficile d’expliquer ce qu’est un camp. Il y a deux réalités que les photos ne peuvent montrer et que les mots ne peuvent retranscrire. Francine nous le rappelle avec son verbe si vivant : « Il y a d’abord l’odeur. Un camp ça pue ! L’odeur des corps qu’on brûlait, l’odeur de la pourriture. Nous-mêmes nous prenons l’odeur. Et puis il y a autre chose qui manque dans toutes ces photographies et qui est primordial : C’est le bruit ! Un camp c’est bruyant. Tout le monde hurle et tout le temps. Les SS hurlent de haine, les kapos hurlent de rage, les chiens aboient, les déportés hurlent de souffrance. C’est affreusement bruyant un camp. Ça ne s’arrête jamais ! »

     D’autres survivants tempèrent ce vacarme. Certes leurs souvenirs bourdonnent encore des cris lors des appels ou des ordres éructés mais ils conservent plutôt dans leurs mémoires des échanges murmurés sous la menace des coups et la souffrance endurée. En m’entretenant avec eux, je réalisais vite que des pierres d’achoppement cristallisent parfois de sérieux désaccords. La véracité de certains faits peut être discutée par les uns ou par les autres sans pour autant remettre en cause la responsabilité meurtrière des bourreaux. Faut-il encore rappeler qu’il n’y a pas une mais des expériences concentrationnaires racontées par des victimes dans un fragile équilibre de subjectivité et d’objectivité ? Elles n’enlèvent absolument rien à la tragédie et au traumatisme subis dans un même lieu clos.

    Armés de ces témoignages et des archives rassemblés en les confrontant aux entretiens recueillis du vivant de Rachel Katz et de l’une de ses lettres écrites au camp, je dressai un tableau plus précis de son itinéraire entre Drancy (12 avril 1944) et son évasion du Train fantôme de Bergen-Belsen (13-14 avril 45) pour écrire mon chapitre.

     Le 11 mai 2014, invité par Samuel Pintel et Francine Christophe à prononcer un discours sur Rachel Katz lors d’une commémoration pour les déportés de Bergen-Belsen au cimetière du Père-Lachaise, j’ai eu l’immense honneur de partager leur table au restaurant après cet hommage. Voir article publié dans ce blog sur la cérémonie du 11 mai 2014

 

[1] Il obtient avec son frère Roger de changer de nom en 1963.

[2] 1. Les enfants de prisonniers de guerre déportés à Bergen-Belsen : intégrale des témoignages. Enregistrés les 21 et 24 octobre 2008. 4h30, 3 DVD. Editions, Amicale des Anciens Déportés de Bergen-Belsen, 2010. 2. Teri Wehn Damish, Les enfants otages de Bergen-Belsen. 52 min. Cinétévé/France télévisions, 2013 (diffusion télé le 28 avril 2013).

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Réception de clôture du projet pédagogique Des enfants dans la Nuit : Viviane & Nathan (septembre 2014 – juin 2016)

   Ce 1er juillet 2016, c’était avec beaucoup d’impatience que les élèves du projet attendaient cette rencontre depuis la Pologne en février dernier pour retrouver Viviane (75 ans) et Nathan (85 ans) et recevoir de leurs mains un exemplaire du livre que nous avons rédigé ensemble. Autopublication qui relate à la fois notre itinéraire de Mémoire sur la Shoah à travers l’histoire de ces deux enfants juifs de Soissons, cachés pendant l’occupation nazie, fille et fils de déportés à Auschwitz-Birkenau-Monowitz.

     A quatre jours de leurs résultats du baccalauréat, ils pouvaient mettre entre parenthèse leur angoisse et venir, accompagnés de leurs parents, pour partager un temps de convivialité. La réception que j’organisais était une manière de rendre hommage à leur belle implication dans ce projet sur la Shoah, de partager ensemble les innombrables souvenirs qui ont émaillé nos deux années scolaires riches en émotions.

     Depuis mon arrivée dans ce lycée à Soissons en 2007 et les quatre projets menés à son terme sur ce sujet de la Mémoire à vocation citoyenne (2009-2011-2013-2016) en partageant un verre de l’amitié, c’est toujours avec un pincement au cœur que je dis au revoir à mes élèves volontaires. Tous vont partir dans les différentes voies des études supérieures et construire leur vie de femmes et d’hommes en devenir avec dans un coin de leur tête, les leçons retenues de ces projets (je le tiens des plus anciens élèves qui ont gardé contact avec moi).

Entouré de Viviane et Nathan, je rappelais pendant une petite demi-heure à l’auditoire les grandes étapes de ce projet, illustrées par un diaporama :

Diaporama

     Ils prirent ensuite la parole pour témoigner de cette expérience unique pour eux à rencontrer des élèves s’intéresser et s’impliquer dans la découverte de leur histoire pour mieux comprendre à l’échelle d’une famille, les déflagrations irréversibles de la Shoah. Expérience unique aussi pour Viviane et Nathan : découvrir pour la première fois, entourés de jeunes, les camps d’Auschwitz et Birkenau, plus de 70 ans après la déportation de leurs parents. Viviane me confia son texte sur lequel elle s’était appuyée pour évoquer son ressenti aux personnes présentes à cette réception :

Viviane

Viviane Harif.

Stéphane
Je te connais maintenant depuis plus de trois ans. Nous avons parcouru un chemin à la fois court dans le temps et long l’histoire qu’il raconte à travers les découvertes que tu m’as aidé à faire sur ce passé si douloureux, et qui sans ton travail acharné, ta gentillesse et ta fidélité, seraient restées pour partie dans l’obscurité de l’Histoire avec un grand H. Nous en avons maintenant terminé avec ce voyage en Pologne avec tes chers élèves, Michèle
[mon épouse et collègue enseignante au lycée] et Jérémy [le plus jeune de mes trois enfants, 12 ans] si sensibles et si attentifs aux bruits du passé. Tous je vous remercie de tout cœur d’avoir marché avec moi sur ces sentiers, surtout vous les jeunes pour vous souvenir et transmettre…L’indicible. » (Viviane, 1er juillet 2016).

     Au nom de leurs camarades, Solène et Damien ont exprimé sans filet leurs ressentis sur cette aventure pédagogique et humaine. Ils ont parlé avec la sincérité du cœur.

   Je remercie également monsieur Degryse, notre chef d’établissement, et monsieur Vincent, du Souvenir français, qui ont pris la parole pour féliciter l’admirable travail des élèves. Merci aux parents des élèves, à l’équipe administrative du lycée et aux collègues de leur présence. Nous étions aussi ravis de revoir Christiane Leterrier (et son époux Daniel) et Lyse Huet, nièces de Nathan et petites-filles de déportés qui nous ont accompagnés en Pologne en février 2016. Avant de partager une coupe de champagne et de délicieuses pyramides de chouquettes, il était temps pour Viviane de distribuer aux garçons, et Nathan aux filles, les exemplaires de notre livre.

Un page se tourne, le souvenir demeure.

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Martin Herszlikowicz 1910-1943

L’itinéraire de Martin Herzslikowicz, l’oncle des enfants Lewkowicz, a été longuement abordé dans mon récit-enquête, à paraître en 2017 : Journal de Bord d’un Itinéraire de Mémoire – La Shoah en Soissonnais. Ses derniers jours, entre son arrestation et sa déportation, restaient flous dans la mémoire de sa famille au moment où j’ai remis mon manuscrit à l’éditeur. Néanmoins, et grâce à son neveu, Nathan-Michel, nous avions pu acquérir, ces derniers mois, un premier indice lorsque nous avions eu la certitude de sa déportation dans le convoi n°51 en mars 1943. De là, j’ai pu cibler les archives à consulter et écrire une synthèse sur les dernières traces que le passé a bien voulu nous transmettre pour relire et analyser son itinéraire entre le 23 février 1943 (son arrestation à Saint-Amand-Montrond) et sa déportation de Drancy le 6 mars 1943.

Pour lire l’article, cliquez sur ce lien :

https://drive.google.com/file/d/0B0K-MOmg3kZKbUtLSV9YZ2N0cGc/view?usp=sharing

Publié dans Famille Lewkowicz-Herzslikowitz-Bouldoire, Familles de déportés du Convoi n°51 (Sobibor-Majdanek), Recherches historiques | Tagué , , , , , | 2 commentaires