Les enfants de la Crèmerie Ardourel Partie I : L’orphelin juif que la mort refusa neuf fois de prendre (chapitre 1)

Avant-propos

La plupart des pages écrites dans ce récit avaient été rédigées lors de la rédaction de mon Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire – la Shoah en Soissonnais à paraître aux éditions FMS/Le Manuscrit, collection Témoignages de la Shoah. En accord avec mon éditeur, elles ont été soustraites du livre car elles sortaient du cadre géographique de mon enquête initiale. Je soumets ces pages aujourd’hui à la lecture publique bien qu’elles soient protégées de toutes autorisations de modification ou de commercialisation. Ces pages seront-elles publiées un jour en format livre ? L’avenir nous le dira mais l’essentiel n’est pas là, seul le souvenir de l’innocence persécutée  ne peut, ne doit être happé dans les replis de l’oubli.

1.

     Juillet 2013, à Crouy, petit village de la modeste banlieue de Soissons. Je rencontre enfin Bernard, 77 ans, fils d’un des personnages singuliers de l’enquête que je mène sur la persécution des juifs de Soissons : l’agent de police Charles Létoffé. Beaucoup de témoignages récoltés louent sa philanthropie, la probité de ses valeurs patriotes et le sauvetage au péril de sa vie de quelques innocents contre les rafles antisémites de l’été 42. Cela fait deux ans que je sillonne les chemins de cette mémoire oubliée du Soissonnais pour préparer mes lycéens de la région à se confronter aux pages tragiques de notre Histoire. J’ai croisé bien des destins insoupçonnables dans ma quête de ce passé à faire passer dans mes projets pédagogiques en tant que professeur documentaliste. Ce que révèle alors mon interlocuteur à la fin de notre entretien dépasse mon entendement. Je n’en reviens toujours pas.
Depuis le début de notre conversation, l’épouse de Bernard Létoffé est discrète, intervenant humblement pour que l’on ne manque de rien entre boissons chaudes et petits biscuits. Pourtant, Ginette avait reçu le 20 mai 2012 à Crouy, à titre posthume, pour son oncle et sa tante Henri et Solange Ardourel, la médaille des Justes parmi les nations : la plus haute distinction civile de l’État d’Israël. Ils avaient caché et sauvé un enfant juif : Albert Szerman. Je sursaute en entendant ce nom pour l’avoir rencontré dans un livre, à en tomber à la renverse. J’invite mes hôtes à m’en raconter davantage sur leur oncle et leur tante Ardourel ainsi que cet orphelin qu’ils sauvèrent de la déportation.

     J’écoute une histoire édifiante, même si j’en connais les grandes lignes. Ginette Létoffé, qui avait perdu sa mère à l’âge de 11, m’explique qu’elle était très proche de sa tante n’ayant jamais pu avoir d’enfant. Bernard poursuit :

    – Là aussi, on ne savait rien de cette histoire. On avait su qu’Henri et Solange Ardourel avaient recueilli un enfant juif sans en connaître les détails. Et on n’avait aucun contact avec Albert Szerman. Il a fallu qu’il engage à faire un dossier auprès du Yad Vashem. Il avait dit : « Un jour je vais disparaître, ces gens-là je ne peux les ignorer ! ». Il y a plusieurs mois, poursuit Bernard, j’ai eu un coup de téléphone :  – « Bonjour, vous êtes bien Bernard Létoffé ? Voilà, je suis monsieur Szerman, le jeune juif que votre oncle et tante ont sauvé pendant la guerre ». Ça m’a fait drôle, me confie mon interlocuteur, je connaissais un peu son existence mais c’est lui qui nous a tout appris. C’est phénoménal son histoire. Il a échappé neuf fois à la mort ! Avant il vivait sur Paris. Ses parents, c’était des Juifs polonais. Ils ont été arrêtés dans la rafle du Vel d’Hiv’. Lui n’étant pas là à ce moment-là, il était chez sa nourrice… Mais ne pouvant plus être payée, la nurse confia l’enfant  à un pensionnat de l’UGIF. Il en a fait plusieurs. Jusqu’au jour où il a été à La Varenne, à l’orphelinat du 30, rue Saint-Hilaire…

     – Mais oui, ça y est ! M’exclamai-je en raccordant mes souvenirs de lecture au propos de monsieur Létoffé. Je me rappelle bien l’histoire de cet orphelinat et le drame de ces enfants raflés en juillet 1944, quelques semaines avant la Libération. Le SS Aloïs Brunner est aux orphelinats Juifs de la région parisienne ce que Klaus Barbie a été pour les enfants d’Izieu ; des antisémites forcenés et « jusqu’au-boutistes » de la solution finale de la question juive. Depuis plus de vingt ans j’ai ce livre dans mon bureau, Les Orphelins de La Varenne 1941-1944, écrit par le collectif du Groupe Saint-Maurien contre l’Oubli. Il raconte cette tragédie. Je l’ai lu bien des fois. Incroyable ! Ce sont donc votre oncle et votre tante, m’emballai-je, qui ont sauvé le seul survivant parmi les 29 enfants de cet orphelinat et de la pension Zysman à La Varenne : Albert Szerman ?

     Je n’en reviens pas ! Quel improbable détour prend mon itinéraire de Mémoire ! Comme s’il m’avait fallu 20 ans, sans esquisser l’idée même de m’en charger, pour retrouver ce survivant de la banlieue parisienne en passant par un petit village de l’Aisne. Monsieur  Létoffé accepte sans hésiter de me transmettre les coordonnées d’Albert et de l’appeler de sa part. Bernard me raconte alors les grandes lignes de la vie de l’orphelin sauvé :

      – Lors de la rafle du 22 juillet 1944, vers 6 h. du matin, les Allemands viennent prendre les enfants avec des bus parisiens. Albert est pris de coliques. Une dame du pensionnat l’emmène pour aller au water. Pendant ce temps, les autres enfants sont embarqués et les bus s’en vont. Donc, elle l’a changé puisqu’il avait fait sur lui à cause de la trouille. Elle l’a laissé ensuite dans la rue. Ma tante, qui était crémière dans la rue Saint-Hilaire, est passée, a vu ce gamin-là et l’a recueilli… Il a failli devenir notre cousin parce que personne ne s’occupait de lui, il n’avait plus de famille. Il était trop jeune pour savoir s’il avait encore de la famille. Ma tante lui proposa de l’adopter mais « il faut que tu sois catholique », lui avait-elle dit. Elle l’a envoyé au catéchisme à une église toute proche de l’orphelinat, sur la gauche. Il récitait Notre Père et tout çà… Peu de temps après, il a vécu la Libération : « J’ai vu les Américains arriver ! » C’est poignant. Quand nous avons été à La Varenne avec lui, il s’est remis à l’endroit même d’où il avait vu les Américains. Quand tout s’est un peu décanté, un oncle est arrivé. Albert ne nous a pas donné de détails mais il en a bavé ! « Ils auraient mieux fait de m’adopter… ». C’est la seule chose qu’il nous a dit là-dessus.

     Je suis sidéré par les premières révélations sur l’histoire de ce jeune garçon qui aurait échappé neuf fois à la mort ! Je note avec application le numéro de téléphone de monsieur Szerman.

– C’est vraiment un type succulent, vous verrez. Me confia chaleureusement monsieur Létoffé.

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[à suivre…]

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A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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Un commentaire pour Les enfants de la Crèmerie Ardourel Partie I : L’orphelin juif que la mort refusa neuf fois de prendre (chapitre 1)

  1. pcdrai dit :

    Merci Stéphane pour ce travail que tu accomplis. Merci encore pour ce que tu as fait pour moi.AmitiésPierre Draï

    Envoyé depuis mon smartphone Samsung Galaxy.

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