Les enfants de la Crèmerie Ardourel Partie I : L’orphelin juif que la mort refusa neuf fois de prendre (chapitres 2 à 4)

Suite du récit Les enfants de la crèmerie Ardourel

2.

     Le drame des 28 enfants Juifs de l’orphelinat et de la pension Zysman à La Varenne-Saint-Hilaire, arrêtés et déportés en juillet 1944, m’est depuis longtemps connu. Et aujourd’hui, je retrouve sur mon chemin de manière inattendue le destin de ce 29è enfant échappé des griffes de la rafle ! Seul survivant des deux centres de l’UGIF dans cette boucle de la Marne, Albert Szerman avait 8 ans quand les SS s’emparèrent de ses camarades à l’aube du 22 juillet 1944.

     Nous plongeons ici dans l’abîme la plus insondable de l’horreur. A l’instar de Klaus Barbie à Izieu, Aloïs Brunner dirigea lui-même cette vaste opération dans les orphelinats Juifs de la capitale et de sa banlieue entre les 21 et 25 juillet, de Louveciennes à Neuilly, de Montreuil à Saint-Mandé, de Paris à La Varenne, un mois avant l’arrivée des Alliés ! Le IIIe Reich était inéluctablement perdu mais les SS étaient insatiables dans leur volonté meurtrière de tuer encore et toujours. Ils étaient enragés comme des loups sanguinaires après l’attentat que venait juste de manquer le colonel von Stauffenberg à l’encontre de leur Führer dans sa tanière[1]. En tout, 250 enfants ont été transférés à Drancy et déportés dans le dernier grand convoi vers Auschwitz le 31 juillet 1944. Le plus jeune avait 3 ans, Bernard Bounan, et le plus âgé avait 20 ans, la jeune Ida Rechnic. Sur ces 250 enfants, 15 d’entre eux furent envoyés à Bergen-Belsen parce qu’ils étaient fils ou fille de prisonniers de guerre Juifs. Seulement 47 étaient encore vie en 1945[2].

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  Je soustrais de ma bibliothèque mon vieux livre écorné des Orphelins de La Varenne 1941-1944 écrit par le Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli dans une édition de 1995. Que nous apprend-il exactement sur Albert Szerman ? Je relis, vingt ans après, son discours prononcé le 6 novembre 1994 lors d’une réunion commémorant le 50e anniversaire de cette rafle. Certains passages m’émeuvent toujours autant qu’ils me questionnent :

[…] Ces mots que je prononce devant vous il y a très longtemps que j’avais envie de les dire, car bien peu parmi vous me connaissent réellement. Je pense que pour la grande majorité, je ne suis qu’un visage entrevu lors de nos réunions annuelles.

Pour moi ce n’est encore qu’un nom sans visage mais je pressens un homme dont je veux apprendre.

Pour mieux comprendre ce qui va suivre, je me dois d’ajouter ceci : sans une chance insensée, un jour de juillet 1944, je ne serai qu’un nom figurant parmi ceux d’enfants morts en déportation, des noms d’enfants gravés sur une plaque, apposée sur un mur triste. Szerman, Albert 8 ans. Qui se soucieraient de moi aujourd’hui ? Qui pourrait seulement imaginer ce qu’a pu ressentir un petit garçon confronté à la peur et à la cruauté des hommes ?

     Quelles réalités dissimulent cette chance insensée ? Je ne peux avoir la prétention d’imaginer car personne ne peut concevoir les affres qui gravèrent la chair et l’âme d’un petit garçon terrorisé par la violence des grands.

Je suis l’unique rescapé d’une terrible tragédie qui a eu pour épilogue le départ, à tout jamais, d’enfants dont le plus jeune avait à peine 4 ans, l’âge de mes petits-enfants, dans les autobus programmés pour Auschwitz, et ce, sous l’œil bienveillant, pour ne pas dire complice, de gens qui, aujourd’hui, dorment du sommeil du juste. Depuis mes nuits sont traversées par une cohorte de fantômes, les hurlements de terreur me réveillent et je sais que j’aurais pu perdre la vie tant de fois mais le destin ne l’a pas voulu. La malnutrition, la maladie, conséquences de toutes ces épreuves, ne m’ont pas fait perdre mon enthousiasme. […] Nous qui sommes au crépuscule de notre existence, avons-nous encore en mémoire les visages de ces enfants pour qui amour et confiance ne furent que des vains mots ? Ils avaient dans leur regard ce reste d’innocence que leur détresse a défloré, ils croyaient jusqu’alors qu’un simple sourire, des jeux innocents, une douce caresse, étaient des trésors que savaient offrir le monde des adultes. Quelle erreur !! Privés qu’ils étaient de l’amour de leurs parents, disparus dans la tourmente, ils tendaient leurs mains aux grands, à ceux qui les ont fait monter dans les autobus de la honte. Ces enfants si semblables à nos propres enfants ils sont en nous et nous vivons à travers leur souvenir […] Les oublier ce serait les tuer une seconde fois. […] A l’instant de conclure, je voudrais remercier ceux qui ne sont plus là aujourd’hui, ces hommes et femmes merveilleux sans qui je ne serais rien. Ils m’ont soigné, guidé, conseillé, aimé ; ils m’ont appris à respecter l’autre, à être plus tolérant ; ils m’ont enseigné les valeurs qui font un Homme, et m’ont appris à être fier de ce que je suis, avec mes qualités, mes défauts, mes doutes et ma foi en l’avenir.

     Dans les derniers mots de son discours, je devine l’identité qui se cache derrière ces hommes et femmes merveilleux. Entre autres, les époux Ardourel, visages de la bonté humaine sans laquelle rien ne pourrait éveiller la foi en l’avenir pour ceux qui ont perdu tout le reste.

     Je reprends dans l’ouvrage collectif les faits relatés sur cette nuit du 21-22 juillet et le moindre détail sur ce que je peux apprendre sur le jeune Albert. La rafle frappe en effet l’Orphelinat au 30, rue Saint-Hilaire, la nuit même où elle s’abat sur la pension Zysman. Au 57 de la rue Georges Clémenceau se trouvaient encore 10 enfants et deux adultes, la directrice Mlle Levy et la cuisinière, Lucie Lithuac. Elle se produit dans un climat de plus grand effroi : l’Orphelinat est cerné et les SS ordonnent son évacuation, mais les enfants, gagnés par la panique, refusent de descendre. Alors les SS, pour montrer leur détermination tirent sur la façade à l’arme automatique. (La trace des balles marqua le bâtiment jusqu’à sa destruction en 1982). Dix-huit enfants terrorisés sortent de l’Orphelinat. On les fait monter dans un autobus, ainsi que cinq femmes membres du personnel. Cependant, l’une d’elle persuade les Allemands qu’elle n’est pas juive. On l’autorise à partir[3]Deux pages plus loin : Cependant, cachés à l’infirmerie, deux enfants échappent à la rafle. L’un d’eux, âgé de 8 ans, s’appelle Albert Szerman.

     Le fil des événements de ce 22 juillet et des jours qui suivent pour le jeune garçon m’ont été esquissés par Bernard Létoffé dont la présence d’un second enfant traqué, confié à une cliente des crémiers Solange et Henri Ardourel, deux ou trois jours après la rafle. Cette cliente livra aux autorités ce jeune garçon au nom inconnu avant d’être condamnée et exécutée à la Libération. Cet autre destin s’enveloppe aussi d’un autre mystère…

     Suis-je prêt à en entendre davantage ? Se questionna l’homme que je suis. Voudra-t-il m’en dire plus sur le factuel ? S’interrogea l’historien que je tente d’être. J’aurais pu perdre la vie tant de fois… Neuf fois m’a-t-on dit. J’en sais désormais trop et pas assez pour laisser choir cette nouvelle trace sur les sombres sentiers de la Shoah. Je ressors mon fidèle calepin rouge où j’avais noté son numéro de téléphone. Je veux en avoir le cœur net et saisir à la source son témoignage.

     Ma conversation téléphonique avec le survivant de l’orphelinat de La Varenne est le point de départ d’une nouvelle rencontre et de bien d’autres mystères à dévoiler dans les replis de ses souvenirs douloureux. Qui aurait cru que mes recherches sur la persécution des Juifs dans le Soissonnais me mèneraient à retourner dans cette banlieue cossue du Val-de-Marne d’où je conserve bien des souvenirs de ma jeunesse ?[4]

3.

    Le nom de Bernard Létoffé est comme un sésame de confiance lorsque j’avertis monsieur Szerman au téléphone de l’origine et des raisons de mon appel :

– Je ne connais pas monsieur Létoffé depuis longtemps mais sa compagnie m’est tellement agréable que j’ai l’impression de le connaître depuis toujours, me déclara-t-il.

      Au bout du fil, mon interlocuteur à la voix légèrement érayée, presque rauque, tremblante encore du souvenir de la tragédie. L’expression est bien ciselée, franche, propre à la gouaille parisienne. L’homme septuagénaire est loquace, généreux dans ses propos, n’éludant aucune de mes questions. Je m’accroche d’une main au téléphone pendant que l’autre note frénétiquement sur une feuille les grandes lignes de son histoire et ces neuf faits qui lui ont valu  d’avoir la vie miraculeusement sauve : son absence lors de l’arrestation de ses parents ; ces femmes militaires allemandes qui l’emmenaient à l’école sans savoir qu’il était Juif ; son départ de l’orphelinat Lamarck-Secrétan à Paris la veille d’une rafle , ses coliques au matin de l’arrestation à La Varenne ;  le choix d’une cliente de Mme Ardourel pointant du doigt le second enfant plutôt que lui pour l’emmener et finalement le dénoncer…

Monsieur Szerman, l’interrompis-je, vous rappelez-vous du nom ou du prénom de ce deuxième garçon dans l’arrière-boutique de la crèmerie ?

Non. Ce dont je me rappelle c’est qu’il était un peu plus âgé que moi, 10 ans, 13 ans tout au plus.

– Venait-il aussi de l’orphelinat ?

– Ah non, de cela j’en suis sûr. Venait-il de la pension Zysman ou d’ailleurs ? Je ne saurai vous dire.

J’écoute abasourdi le récit de cette enfance trahie par les adultes, contrebalancée par une chance insensée !

– Je ne crois pas en Dieu monsieur Amélineau. Un jour j’ai demandé à un rabbin « Pourquoi moi et pas les 28 autres enfants ? Qu’avais-je de mieux que les autres ? Avaient-ils commis des fautes pour avoir mérité ce châtiment ? » Le rabbin n’a pas su me répondre. Vous savez, cela me fait du bien de retourner à La Varenne devant la plaque des noms des enfants déportés de l’orphelinat et de la pension. Comme c’est écrit par ordre alphabétique, je regarde toujours la place où aurait dû figurer mon nom, entre Swalberg Madeleine 8 ans et Tabak Jacques 8 ans.

-Voilà une heure que nous bavardons, constata monsieur Szerman en poursuivant son monologue, et malgré que vous m’ayez fait replonger dans ce passé douloureux, j’ai eu beaucoup de plaisir à bavarder avec vous. J’aurais aimé que mes petits enfants s’intéressent comme vous à mon histoire.

      Il me confie également son désir d’en parler désormais. Il en ressent le besoin sans trop savoir par où commencer. Il sollicite mon aide d’enseignant pour le mettre en contact avec des écoles. Je l’encourage vivement dans cette démarche courageuse et salutaire. Raconter ce que l’enfant au fond de lui a conservé d’ineffaçable pour le restituer à ceux d’aujourd’hui.

     Avec le temps, les souvenirs peuvent se déformer, se confondre, s’altérer. Loin de moi l’idée de mettre en doute sa parole, aussi effarante qu’elle soit, mais l’expérience acquise au cours de mes nombreux entretiens avec des témoins m’encourage à proposer un second entretien pour se protéger des inexactitudes et raviver des détails occultés par le temps. Je lui suggère de nous rencontrer pour faire plus ample connaissance et l’enregistrer pour ne pas omettre ou dénaturer un seul mot de son récit.

– D’accord, me dit-il, venez donc nous rendre visite mercredi prochain. L’après-midi vous convient-il ?

     En raccrochant, je décide d’organiser la matinée de ce mercredi pour arpenter les lieux de l’ancien Orphelinat, devenu depuis 1985 le centre Hillel de la communauté juive de Saint-Maur-La Varenne. Monsieur Szerman venait de me conseiller de m’y rendre pour voir la plaque et essayer de rencontrer Monsieur Dluto, le président et coauteur du livre. J’avais griffonné ses coordonnées sur la feuille encombrée de mes notes. Je décroche à nouveau mon téléphone.

     Cette seconde conversation téléphonique me met à nouveau en relation avec un interlocuteur d’une grande gentillesse. Fils de déporté, son père fut embarqué de Compiègne dans le premier convoi vers Auschwitz le 27 mars 1942. Il est agréablement surpris de l’entretien que je viens d’avoir avec monsieur Szerman et des révélations sur sa vie.

– Au moment de la rédaction du livre, me dit-il, il était assez réservé sur son parcours et l’histoire du second enfant qui ne viendrait pas de l’orphelinat est une nouveauté pour moi. Vous m’affirmez qu’il serait d’accord pour témoigner, de faire une conférence ? Il faut absolument que nous organisions cela pour le 70e anniversaire de la rafle. Venez donc mercredi matin à 10 h, nous bavarderons de vos travaux. Je vous ferai visiter le centre et vous montrerai le bassin dans le square de la rue Saint-Hilaire où se trouve une statue à la mémoire des enfants déportés de La Varenne.

4.

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14, rue Saint-Hilaire Saint-Maur La Varenne (en 2013).

Mémoire des lieux, mémoire des hommes, je m’imprègne de leurs échos, j’entends leurs souvenirs pour restituer au mieux ce que nous ne devons entretenir. Je reprends ma sacoche, mes notes et ma tablette, direction la banlieue parisienne en ce mercredi d’octobre 2013. Connaissant bien La Varenne, je rejoins aisément la rue Saint-Hilaire, perpendiculaire à la longue avenue du Bac et artère principale de ce quartier de Saint-Maur qui se prolonge vers la côte de Chennevières. Je m’arrête au n°14, l’adresse où se trouvait la crèmerie des Ardourel. La devanture du magasin a depuis longtemps changé d’enseigne. J’essaye de me représenter ce qu’elle fut en imaginant le petit Albert, calfeutré à l’intérieur sous la protection de ce couple. Quelques mètres plus loin en direction du square, derrière de hauts murs qui dissimulent le centre Hillel, je sonne au portail en me présentant. On prévient monsieur Dluto. Il arrive rapidement et me salue chaleureusement. La bonhomie se lit sur son visage. La moustache épaisse, les yeux étirés au regard bienveillant derrière des lunettes sans monture au-dessous d’un front haut cerclé de cheveux peu épais mais d’une blancheur parfaite. Il me souhaite la bienvenue d’une voix posée et m’invite à entrer dans son bureau. Monsieur Dluto écoute avec attention et intérêt les circonstances qui m’ont amené à contacter le seul survivant de l’orphelinat. De Crouy à La Varenne, les routes empruntées par mon itinéraire ont parfois des carrefours surprenants. Je lui montre un manuscrit de mes travaux de recherches. En échange il me fait don de la seconde édition des Orphelins de La Varenne, publiée cette fois-ci par L’Harmattan en novembre 2012. Reprenant notre conversation à propos du second enfant, je me reporte à la page 120 du livre et relis cette phrase :

 – Cependant, cachés à l’infirmerie, deux enfants échappent à la rafle. Il semblerait, précisai-je, que d’après l’affirmation de monsieur Szerman il était le seul à se retrouver à l’infirmerie. L’autre garçon se trouvait bien chez les Ardourel mais il ne venait pas de l’orphelinat. Ce que je viens d’apprendre également c’est qu’il avait entre 10 et 13 ans. Toujours d’après le témoignage de monsieur Szerman et celui rapporté dans votre ouvrage par Nelly Wolf[5], la cliente sans scrupules l’aurait livré à la Gestapo. Alors qu’est-il devenu ensuite ? Dans votre livre vous vous posez également cette question à la page 122 : L’a-t-on envoyé à Drancy rejoindre les autres ? C’est plausible car dans les souvenirs d’Albert, il a passé une journée ou deux avec ce garçon. Que ce jeune inconnu soit ensuite envoyé à Drancy avant le départ du dernier grand convoi du 31 juillet 44 est loin d’être improbable. Dans cette hypothèse cela signifierait que son nom est quelque part dans la liste des 1300 déportés vers Auschwitz ce jour-là. Je pense qu’il faudrait déjà consulter cette liste, repérer les garçons âgés entre 10 et 13 ans, disons 9 et 14 pour l’élargir, donc nés entre 1930 et 1935 et portant un nom de famille sans éponyme.

– Attendez, dit monsieur Dluto en se dirigeant vers la bibliothèque de son bureau. J’ai cette liste du convoi n°77, je vais vous la photocopier.

     Pendant que la machine ronronnait ces reproductions, le président du centre Hillel me fait part de ses recherches approfondies pour écrire une biographie sur Madame Renée Vérité, une employée du Beiss yeissoïmin, nom hébraïque de l’orphelinat.  En février 1943, elle prit sous son aile quatre enfants de l’orphelinat pour les cacher dans sa maison de la Somme dans le village de Rogeant. Ils survécurent jusqu’à la Libération.

       Je range mes copies de la liste du convoi n°77 dans mon cartable puis monsieur Dluto me conduit vers le square. En quittant le centre, je prends quelques photos de ces lieux chargés d’histoires d’enfants. Avant de franchir le portail, je relis la plaque commémorative en repensant aux propos dictés par le cœur d’Albert Szerman : Vous savez cela me fait du bien de retourner à La Varenne devant la plaque des noms des enfants déportés de l’orphelinat et de la pension. Comme c’est écrit par ordre alphabétique, je regarde toujours la place où aurait dû figurer mon nom, entre Swalberg Madeleine 8 ans et Tabak Jacques 8 ans.

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Plaque commémorative à l’intérieur de l’enceinte du centre Hillel, ex-orphelinat de La Varenne (2013).

     En quelques pas nous nous retrouvons dans le square. Approchant du bassin, mon guide m’explique les raisons qui ont amené le Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli à choisir cette création, Hommage du sculpteur Pierre Lagénie pour l’élever au milieu de cette pièce d’eau[6]. La portée symbolique de cette œuvre est saisissante. Ecoutons-la dans les paroles mêmes de son créateur[7] :

Le monument se compose de trois parties principales sur le thème de la « Rafle » du 22 juillet 1944. Dans la première partie se trouvent deux enfants encastrés comme si leurs silhouettes se découpaient des murs qui font penser à des parties de wagons ou à des éléments de murs des chambres à gaz ; ils ne peuvent pas s’échapper, car des fils barbelés les retiennent prisonniers.  Ces silhouettes sont différentes comme l’âge des enfants emmenés cette nuit-là.

– On peut ajouter, me souligna monsieur Dluto, que ces silhouettes représentent aussi cette croissance stoppée. L’âge adulte que ces enfants n’atteindront jamais !

Dans la seconde partie, c’est un enfant qui s’évade et court vers la liberté. Deux sauveteurs, homme et femme qui symbolisent la vie, face à l’espoir devant l’avenir, debout, droits comme les piliers d’une architecture « humaine », reconstruisant avec leur soutien le ciment de la fraternité.

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Hommage de Pierre Lagénie (sculpture de face)  dans le square (2013).

      Et c’est cet enfant que je pars rejoindre à Paris après avoir quitté monsieur Dluto avec la promesse de nous recontacter rapidement dans la perspective du 70e anniversaire de cette tragédie.

     Ayant deux heures devant moi avant mon rendez-vous, je m’installe à la terrasse d’un café sur le parvis de la gare RER de Saint-Maur-Créteil. J’étale devant moi l’inventaire révoltant du convoi n°77. Je pense qu’il faudrait déjà consulter cette liste, repérer les garçons âgés entre 10 et 13 ans, disons 9 et 14 pour élargir, donc nés entre 1930 et 1935 et portant un nom de famille sans éponyme avais-je suggéré à mon hôte du centre Hillel tout à l’heure. Après avoir égrené très attentivement les 1300 dates de naissances dactylographiées sur la liste du 31 juillet 1944, j’en retire 5 noms n’étant accompagnés d’aucune parenté et qui correspondraient à la fourchette d’âge de ce garçon inconnu caché chez les Ardourel :

FINKELSTEIN Victor 30.03.31 à Bucarest [13 ans]

MIKALOVIC Bernard 15.04.30 à Paris [14 ans]

NIEVIADOMSKI Marcel 12.05.34 à Sedan [10 ans]

VAINER Léon 23.12.32 à Paris [11 ans ½]

WIESEL Justin 19.01.33 à Thionville [11 ans]

         Je les griffonne sur mon calepin. Peut-être que l’évocation d’un de ces prénoms, rallumera chez monsieur Szerman l’étincelle d’une réminiscence ? Quoiqu’il en soit, je me suis mis en tête de retrouver l’identité de cet enfant. Au préalable, il faudrait certainement identifier cette ignoble cliente. Il doit forcément exister des traces de son châtiment sommaire et expéditif lors de l’épuration qui accompagna la Libération[8] de la ville. Peut-être des archives ou des témoignages d’époque donneraient le nom de ce garçon qu’elle a livré à la Gestapo ? Nous verrons bien. Il est temps d’embarquer dans les transports en commun pour me rendre dans le 11e arrondissement parisien et entendre l’intégralité des souvenirs de l’enfant miraculé.

[à suivre…]creative-c-logo

[1] 20 juillet 1944 à Rastenburg en Prusse-Orientale.

[2] Klarsfeld, Serge. Le Calendrier de la persécution des Juifs en France 1940-1944. FFDJF, 1993. p.1056-1076.

[3] Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli Les Orphelins de La Varenne 1941-1944. Edité par la Société d’Histoire et d’Archéologie Le Vieux Saint-Maur, 1995. p.118.

[4] Je suis né à Nogent-sur-Marne, grandi et vécu jusqu’à 35 ans entre Le Perreux, Champigny, Saint-Maur, Joinville-le-Pont et Maisons-Alfort.

[5] Femme très active dans la communauté juive de Saint-Maur avant et après la guerre. Témoignages retranscris dans le livre Les Orphelins de la Varenne 1940-1944.

[6] Inaugurée le 19 novembre 2000.

[7] Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli. Les Orphelins de la Varenne 1941-1944. 2è éd. L’Harmattan, coll. Mémoires du XXe siècle, 2012. p.173-174.

[8] Les Allemands sont chassés de la ville le 21 août 1944. Bulletin de la Société historique et Archéologique de Saint-Maur-des-Fossés. Le Vieux Saint-Maur. p.18-19. Janvier 1947. 25è année, N° 2 (série 5).

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A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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