Les enfants de la Crèmerie Ardourel Partie I : L’orphelin juif que la mort refusa neuf fois de prendre (chapitre 5)

Résumé des chapitres précédents : L’auteur-enquêteur rencontre durant l’été 2013, dans le cadre de ses recherches sur la persécution des Juifs du Soissonnais, monsieur Létoffé qui lui révèle à la fin de son entretien, le lien qui existe entre son épouse et le seul survivant de la rafle des orphelins de La Varenne le 22 juillet 1944 perpétrée sous les ordres du SS Aloïs Brunner : Albert Szerman. L’auteur connaît cette tragédie, située à 120 km de Soissons, puisqu’il a grandi dans les environs de cette banlieue parisienne dans les années 1980-90, et se met en contact avec le centre communautaire juif de Saint-Maur où se situait l’orphelinat. Après cette visite, le mercredi matin du 23 octobre 2013, l’auteur de ces lignes, cet après-midi là, se dirige vers le 11è arrondissement parisien pour rencontrer pour la première fois Albert Szerman à son domicile.

5.

     Je sonne au premier étage d’un immeuble haussmannien. Une femme accueillante, que je suppose être madame Szerman, m’invite à entrer dans l’étroit vestibule de l’appartement. Albert, stature imposante de bucheron nuancée par la fragilité de sa santé, me salue cordialement et m’invite à m’assoir. Je me sens un peu fébrile en découvrant l’enfant-homme qui préoccupe mes pensées depuis des semaines. Mon regard embrasse la pièce : le temps semble s’être figé sur les nombreux souvenirs qui la décorent. Autour de la table, Estelle Szerman attentive et souriante, Albert Szerman disponible et réceptif.  Rapidement nous en venons à l’objet de notre entrevue. Je raconte mon itinéraire, les raisons qui motivent cet entretien et lui montre les travaux que j’ai entrepris. Son geste d’assentiment et la lumière rouge de mon dictaphone me signalent que nous pouvons commencer à dérouler l’histoire de ses « neuf vies ».

20131023_153908

Albert et Estelle Szerman à leur domicile le 23 octobre 2013 [D.R.].

– Monsieur Létoffé m’avait stupéfié en parlant de votre histoire et de ces neuf événements qui auraient pu sceller votre vie. Acceptez-vous que nous les reprenions comme le fil conducteur de notre entretien ?

– C’était des circonstances différentes qui ne sont pas toutes forcément liées à la guerre. Mais en comptabilisant tout jusqu’à maintenant, ça fait beaucoup ! Je considère en effet que j’ai échappé neuf fois à la mort.

– C’est d’abord le 17 juillet 1942. Vous étiez chez une nourrice alors que votre mère Rywka, 33 ans, et votre père Joseph, 34 ans, tous les deux d’origine polonaise, tailleurs de profession, étaient arrêtés à leur domicile au 29, avenue du Général Michel Bizot, Paris 12e dans le cadre de la Rafle du Vel’ d’Hiv’. Ils sont déportés dans le convoi n° 9 cinq jours plus tard.

albert-szerman-et-ses-parents

Albert enfant et ses parents avant la Rafle. [D.R.].

– Oui, le fait que je n’étais pas chez mes parents, j’ai inévitablement échappé à la mort pour la première fois. J’étais en nourrice chez l’adjoint au maire d’Orsay. Nous étions à côté de Villacoublay. Il gardait des enfants. Je me rappelle de lui. Il ressemblait à Landru, avec une grande barbe, le genre de type qui fait peur ! On était six enfants. Je me souviens qu’on dormait trois au pied et trois à la tête dans un lit. Et puis pissait au lit qui voulait ! Vous voyez ce que je veux dire… On avait eu une peur bleue aussi à cette époque. Villacoublay avait été bombardée. On était sur le pas de la porte et je vois encore ce ciel tout rouge, c’était incroyable.

Monsieur Szerman se rapporte probablement à un souvenir qui correspond à l’offensive des Allemands en mai-juin 40 bombardant les sites stratégiques de l’armée française. L’autre salve d’obus venant des airs qui terrassa cette fois la flotte aérienne nazie à Villacoublay eut lieu à partir de juin 1943[1]. A cette date, le jeune Albert n’était plus à Orsay.

– Il y avait, poursuivit-il, une caserne de femmes allemandes en face qui tous les jours venaient emmener les enfants à l’école maternelle. Elle se trouvait juste au bout de la rue où nous étions. Elles nous emmenaient puis nous ramenaient chez les parents nourriciers. Je me vois très bien tenu par les mains, une femme soldat de chaque côté. Si elles avaient pu savoir que j’étais Juif, je n’aurai jamais pu aller jusqu’à l’école. Pour la seconde fois j’ai pu échapper à la déportation et à une mort certaine.

– Étaient-ce des femmes de la Wehrmacht ? Questionnai-je naïvement comme si un enfant de 5-6 ans pouvait se rappeler d’une telle distinction !

– C’était des femmes en uniforme !  C’est un peu flou dans ma mémoire mais à cette période-là, une fois par semaine, un homme venait ; cela devait être mon père. Des fois c’était une femme ; cela devait être ma mère. Un dimanche c’était l’un, un dimanche c’était l’autre. Ils venaient me voir et quand ils ont été déportés, ma foi, plus personne venait payer les parents nourriciers.

– Ces parents nourriciers jusqu’en 42, savaient-ils que vous étiez Juif ?

– Je ne voudrais pas spéculer mais oui, je suppose. Y avait-il d’autres Juifs parmi les cinq autres enfants ?  Je ne sais pas. En tout cas je suis parti du cadre de ces gens chez qui j’étais. Ne touchant plus aucun émolument, la Croix Rouge est venue me chercher ; et de 1942 à 1944 j’ai été baladé dans quantité d’orphelinats ou de maisons d’enfants.

– Au téléphone vous m’aviez évoqué ceux d’Andrésy, Montreuil, Paris, La Varenne…

– Oui, 15 jours-là, trois mois ici. J’ai fait deux ans dans des établissements qui se succédaient aux autres.

– Avez-vous le souvenir d’avoir réclamé vos parents ?

– Notez bien que j’ai été très peu chez mes parents. Je suis né en 1936 et ils ne m’ont pas gardé longtemps. Je me souviens par contre d’avoir été opéré à l’hôpital Trousseau des amygdales. J’étais encore chez mon père et ma mère. J’étais tout petit. C’est curieux, je ressens encore la peur ressentie à l’époque. On n’opérait pas comme on opère maintenant. Je me vois encore avec un grand drap blanc, avec plein de sang sur ce drap. Vous voyez, j’ai des flashes comme ça ! Donc ils m’ont gardé très peu. J’ai un souvenir flou de mes parents… je vois mon père… je vois ma mère… comme ça mais pas grand-chose… c’est fugitif. Toujours est-il qu’ils travaillaient dans des conditions difficiles en tant qu’étrangers pour gagner leur vie et payer la nourrice pour moi.

– Quand vos parents sont-ils arrivés en France ?

– Ils sont arrivés au début des années 30. Ils avaient une vingtaine d’années. Ils n’étaient pas vieux. Ils ont traversé toute l’Europe pour fuir les pogroms et ils sont venus ici. C’est ce que je dis souvent : ils sont repartis mourir à trente kilomètres d’où ils étaient partis. Ils étaient de la région de Cracovie. Ils sont venus en France et partis mourir à Auschwitz. C’est quelque chose que je n’arrive pas bien à comprendre. Je ne sais pas comment interpréter ça. Est-ce qu’ils étaient croyants ? S’ils étaient croyants ils ont dû se dire : pourquoi le bon Dieu nous a fait mourir sur la terre que nous avons quittée après avoir goûté à la liberté en France ? Je trouve cela épouvantable ! Je n’arrive pas à trouver une explication logique. Je ne vois pas comment les choses ont pu se passer comme cela. Je ne suis pas croyant, pas pratiquant. J’ai peut-être une version simpliste. Un croyant dirait : Dieu a voulu patati patata… Il m’a pris ici, m’a ramené là…

– Je souhaiterais revenir sur votre passage dans l’orphelinat Lamarck[2] de Paris en 1943. On vous a transféré vers l’orphelinat de La Varenne parce que vous étiez souffrant échappant ainsi pour la troisième fois à une arrestation, n’est-ce pas ?

– Oui, Lamarck, dans le 18e arrondissement. J’avais une pleurésie et je fus envoyé à La Varenne parce que l’orphelinat était doté d’une infirmerie. Le lendemain de mon départ, tous les enfants ont été arrêtés. Des enfants qui étaient avec moi. Il y a une plaque là-bas, comme il y a une plaque à La Varenne. Je suis le seul rescapé de là et de là !

Le 10 février 1943, une vaste rafle est organisée dans les établissements de l’UGIF : hospice, hôpitaux, orphelinat. Une fois de plus la police française s’enfonce davantage dans l’irréparable. Quelques jours auparavant, à la demande des autorités allemandes, elle avait donné les adresses et les effectifs de ces centres et se chargera elle-même des arrestations. Parmi eux, celui de l’orphelinat de la rue Lamarck où se trouvait encore la veille le jeune Albert. La police livrera au camp de Drancy 22 enfants de 4 à 15 ans[3].

– Cette arrestation eut lieu le 10 février 1943, lui rappelai-je, et dans votre témoignage écrit, et publié en 1995 par le Groupe Saint-Maurien Contre l’oubli, vous précisiez : On m’a transféré à l’orphelinat [de La Varenne] où j’ai vécu de début 1943 au juillet 1944. Donc, vous avez quitté l’établissement parisien le 9 février 1943.

– Oui ça doit être ça car je suis resté au moins une année à La Varenne. D’une grande partie de 43 à juillet 44. J’ai des images floues mais je me rappelle que les monitrices étaient très maternelles, très gentilles. Elles nous faisaient chanter. Cela a été une période calme, plus sereine jusqu’au jour des arrestations.

– Pour les évènements du mercredi matin 22 juillet 1944, je voudrais reprendre, si vous le permettez, votre témoignage : j’ai eu la chance d’en réchapper parce que j’étais à l’infirmerie. Une personne non juive, employée à l’Orphelinat, m’a emmené chez elle…Pouvons-nous revenir sur les circonstances et la manière dont vous avez été soustrait, pour la quatrième fois, d’une arrestation ?

– Cette femme qui était une employée non juive de l’orphelinat habitait au-dessus. Elle m’a pris dans la file des enfants qui attendait pour monter dans les autobus parce que j’étais souffrant ; j’avais des coliques. Elle m’a emmené chez elle pour me soigner rapidement en disant que quand j’irai mieux je redescendrais pour me remettre avec les autres. Mais comme je n’ai pas été mieux tout de suite, il lui a fallu certainement qu’elle me garde plus longtemps que prévu. Et entre temps les enfants sont partis. La voilà l’explication ! Moi, je les ai vus partir dans ces autobus par la fenêtre de chez cette dame, c’était sur une hauteur. C’est là que j’ai eu mes cheveux blancs en une nuit tellement j’ai hurlé de peur. J’ai vu et entendu les autres enfants qui hurlaient. Les SS tiraient, emmenaient les meubles, ils emmenaient tout…

– D’autres témoignages parus dans le livre disent que les Allemands tiraient pour effrayer les enfants qui ne voulaient pas descendre… c’est abominable !

– Mais oui, absolument ! Le directeur du centre Hillel, quand j’y suis allé dans les années 1970, il ne voulait pas croire que j’étais le seul rescapé parce que pour lui tout le monde était mort. Je lui avais dit : « Vous n’avez qu’à regarder sur la façade, au-dessus de la porte d’entrée, vous allez voir des impacts de balles ». Alors il a pris son échelle, il a été voir et il a vu les impacts de balles. Il m’avait répondu : « Je vous crois ». En plus je lui avais déjà décrit les lieux. Je lui avais dit qu’il y avait une salle qui s’enfonçait dans la terre. On voyait une vitre qui allait diminuant. Il y avait des graviers tout autour et c’était la salle de réfectoire. La particularité c’est qu’il y avait dans cette salle de réfectoire, au mur, une trappe qui s’ouvrait. C’était de la cuisine d’où on faisait rentrer les chaudrons. Il confirmait mes propos : « Oui, il y a toujours cette trappe ». Il voulait avoir une preuve plus forte. Je lui précisais qu’à l’arrière de l’orphelinat il y avait une autre entrée qui était condamnée avec un cadenas rouillé sur une porte. Personne ne pouvait ni entrer ni sortir. « Oui, c’est vrai », répondit-il. Cette porte existait toujours. Il avait admis que je ne fabulais pas. Pour lui, tout le monde était mort ! Pas de rescapé ! Personne !  Alors moi je lui ai déclaré de but en blanc que je suis le seul rescapé. Il pensait au départ que je lui racontais des salades. Mais à propos des impacts de balles, alors ça il n’en revenait pas.

     Les Allemands emmenèrent donc ces enfants dans des autobus vers Drancy, grossir les effectifs des vagues d’arrestation anti-juive perpétrées entre les 21 et 25 juillet 1944. Le petit Albert passa la nuit du mercredi à jeudi chez l’employée de l’orphelinat mais au petit matin, par peur des Allemands qui patrouillaient, cette dame m’a mis dehors[4]. Le garçon abandonné se retrouva assis sur un trottoir de la rue Saint-Hilaire lorsque des mains secourables se tendirent vers lui. J’ai été découvert par un couple de commerçants qui allait chercher des bidons de lait[5]. Ce couple qui allait le cacher dans leur boutique, c’était Solange et Henri Ardourel.

– Lorsque je reprends les affirmations portées dans le livre, continuai-je, à la page 120 écrites en caractère gras : deux enfants échappent à la rafle. D’après vous, c’est une confusion ?

– Ce deuxième enfant était déjà chez les Ardourel quand ils m’ont caché mais il n’était pas issu de l’orphelinat. Il se trouvait dans l’arrière-boutique. Quand moi je suis rentré dans la crèmerie, je le revois très bien. Je l’ai découvert quand il était là ! Moi j’avais 8 ans… Il avait peut-être 10-12 ans…. En tout cas il était plus grand que moi. Je m’en rappelle nous chuchotions tous les deux pour ne pas éveiller les soupçons. Ils ne l’ont pas gardé longtemps, deux ou trois jours, jusqu’à ce qu’arrive cette cliente que madame Ardourel pensait de confiance. Elle a dit : « Il y en a un autre ! Je ne peux pas garder deux enfants, ici ce n’est pas grand ». Je la revois encore cette cliente. Elle a pointé son doigt. Elle m’a regardé puis elle a regardé l’autre enfant et elle a dit : « Je prends celui-là, il est en meilleur santé ». J’entends encore ses mots : « il est en meilleur santé ! ». Moi, j’étais rachitique, j’étais sous-alimenté et finalement ça a été ma chance, ma cinquième chance. La cliente livra directement ce garçon aux Allemands et dénonça qu’il y en avait un deuxième dans la crèmerie. Les Ardourel décidèrent judicieusement de fermer leur boutique. C’était bien barricadé avec de grands panneaux en bois. Rapidement, ils sont arrivés et ça tambourinaient : « Ouvrez, ouvrez, ouvrez » !

– Et ils n’ont pas réussi à rentrer ? Me demandai-je emporté par l’intensité de son récit.

– Oh non vous savez, c’était bien barricadé. En haut, en bas, c’était bien fermé. Et puis comme on ne bougeait pas, on n’entendait pas un bruit. C’était comme ça. Rendez-vous compte, ils ont fermé leur boutique alors qu’ils auraient pu gagner quelques francs car à l’époque tout le monde manquait de tout ! La libération est arrivée un mois après vous savez.

Mais quel feu haineux animait cette cliente pour s’acharner à donner des enfants et les vouer aux gémonies de la SS ? Qu’est-il advenu à cet autre garçon dont le nom s’est perdu dans l’oubli ?

– L’histoire de ce deuxième enfant est un mystère, se désola monsieur Szerman. Moi je reste sur ma version.

– On n’aura peut-être jamais de réponse sur l’histoire de ce garçon mais…

– Il est mort. Elle l’a dénoncé. Il est parti, il est mort !

– Il est fort probable qu’il fut emmené dans le convoi n° 77.

– Oui. Certainement.

– Alors je voudrais vous soumettre les premiers pas de ma recherche sur son éventuelle identité.

J’explique à monsieur Szerman ma démarche et les cinq noms de garçons ressortis de la liste du convoi n°77, d’après sa description sur l’âge de cet enfant disparu. Je lui propose de les entendre. J’admets que cela reste une piètre hypothèse, mais tentons tout de même.

– Si je vous évoque des prénoms, repris-je, peut-être que cela vous dira quelque chose ?

– Oh là, rien du tout ! Je ne vais pas inventer. Ce que je sais c’est ce que je vous ai dit ! Tout le reste serait pure invention.

– Madame Ardourel ne vous a jamais reparlé d’où pouvait venir cet enfant ?

– Non, je n’ai jamais eu l’occasion de leur en reparler.

– Essayons de lui mettre un prénom ? Voulez-vous ? Insistai-je timidement face à l’irritation que je sens gronder crescendo dans la voix de monsieur Szerman.

– Vous pouvez me les réciter si vous voulez mais je ne risque pas de vous dire : Ah ! C’est celui-là ! Je répète, il était là avant moi. D’où venait-il ? Il ne peut pas venir de l’orphelinat, je suis le seul rescapé ! Est-ce qu’il venait de la pension Zysman ou d’ailleurs ? JE N’EN SAIS RIEN ! Je ne veux pas inventer avec les prénoms que vous allez me citer. J’en suis incapable. Vous pouvez me dire les prénoms que vous voulez, qu’est-ce que cela va changer ?

– C’est juste pour essayer d’y mettre un nom, balbutiai-je.

– Et alors ?

– Un nom, c’est déjà une petite trace de vie, un bout de mémoire.

– D’accord, je vous écoute mais ça va être difficile !

Je reprends l’écrin rouge de mes notes et le plus doucement possible, je récite les cinq prénoms : Victor… Bernard…Marcel…Léon…Justin.

– Peut être Bernard. Mais je ne peux absolument rien assurer.

Dans le prolongement d’un soupir de dépit, il m’interroge :

– C’est si loin tout cela… Vous rendez-vous compte ?  C’est si loin. Mettez-vous à ma place. Imaginez, vous avez mon âge. Et on vous demande de fouiller dans vos souvenirs qui remontent à 70 ans ! C’est tout à fait excusable, vous en conviendrez, de pas se rappeler. J’ai des flashes sur certaines choses. Je me rappelle par exemple parfaitement des prières « Notre père qui êtes aux cieux… Je vous salue Marie… » que j’ai dû apprendre pendant le mois resté chez les Ardourel avant la Libération. Je les connais par cœur ! Mais sur d’autres faits, ce n’est pas possible. Et encore, je trouve que c’est encore incroyable d’avoir sauvegardé les souvenirs que j’ai, qui m’ont marqué ! Quand je vous décris les hurlements des enfants, les balles sur la porte d’entrée, tout ça s’est resté, des choses qui se sont fixées dans mon esprit. Mais il y en a d’autres qui ne se sont pas fixées. N’oubliez pas qu’entre 42 et 44 j’avais entre 6 et 8 ans ! Jusqu’à la fin de mes jours je me souviendrai ce dont je viens de vous raconter mais rien d’autres ne surgira. C’est effacé dans ma mémoire. Ah, Ah ! Je vous vois venir, vous voulez m’interroger tous les trois mois : « Et où est-ce que vous en êtes ? » pour tenter de sortir de l’oubli certaines choses.

         Monsieur Szerman me dit tout cela sans animosité ni rancune, presque goguenard, pour me faire comprendre les limites de ce que conservent « les archives » de sa mémoire.

– Vous savez comment est faite la mémoire, lançai-je dans une métaphore. Entre le conscient et l’inconscient il y a des portes battantes et des portes qui se bloquent et parfois elles peuvent se débloquer à l’évocation d’une odeur, d’un son, d’un prénom peut-être ?

– Bernard ça me plait. Oui, Bernard cela me plait bien.

– Et l’identité de cette femme, de cette cliente arrêtée après la Libération, m’aviez-vous dit au téléphone ?

– Cette femme elle a été arrêtée, jugée et fusillée ! A la Libération, je la revois très bien, j’étais au coin de la rue Saint-Hilaire et de l’avenue du Bac. Elle était avec d’autres femmes tondues, une croix gammée sur le crâne. On les avait fait défiler dans une charrette en bois remontant l’avenue vers Chennevières. Ensuite, elles ont été fusillées. Son nom ? Comment pourrait-on procéder pour le retrouver ?

Je lui énumère les lieux possibles de recherche : archives départementales, communales, société historique de Saint-Maur, archives de la préfecture de la police, etc.

– Si cela a été fait juste après la Libération, précisai-je, cela a dû être expéditif comme jugement mais des traces de ce « défilé » ou de cette exécution sont potentiellement trouvables.

– Possible. Cela a pu se faire dans une école des environs, un tribunal vite fait monté, cric-crac, condamnée ! Je la revois encore cette femme dans la boutique, pointer son doigt. C’est curieux, je devais me dire dans mon petit cerveau « pourvu qu’elle ne pointe pas le doigt sur moi ». J’entends encore ses mots : « Celui-là ! Il est en meilleure santé ».

– Les combats pour la Libération de la ville entre les 18 et 21 août 1944 rappellent en vous cette sixième chance insensée.

– Oui. Il y avait les F.F.I qui combattaient contre les derniers allemands retranchés dans La Varenne. Ils se canardaient… Ce qui m’a coupé les échasses ? Allez savoir si c’est une rafale française ou allemande. Ils devaient être cachés dans des recoins de portes ou de fenêtres.

– Vous étiez en train de jouer dans ce parc, près de l’église de Saint-Hilaire ?

– Non, j’étais sur le terre-plein qui est devant l’église, le parvis. Le parc n’existait pas. On jouait là avec ces échasses. Une rafale les cassa juste au-dessous de mes pieds. Sans ces échasses je ne pourrais être là à vous en parler.

– Henri et Solange Ardourel songeaient à vous adopter semble-t-il, juste après la Libération ?

– Ils avaient envisagé de le faire mais ils n’avaient rien organisé. Mon oncle Georges est venu tout de suite, environ un mois après la Libération. C’était le frère de mon père.

– Vous vous rappelez de ce jour où votre oncle est arrivé chez les Ardourel ?

– Oui, je vois un homme. Il me dit : « Viens je t’emmène avec moi ».

– Aucun geste d’affection, d’attention ?

– Oh non, rien du tout… Je l’ai suivi. Les Ardourel ont dit : « Il faut le suivre, c’est ton oncle ». Ils étaient très tristes de me voir partir.

Monsieur Szerman marque un temps de silence et dans un profond soupir rempli de regrets, il fait tomber la sentence :

– Il a récupéré son neveu seulement motivé par le gain de la pension. Seul l’intéressait le pain béni de la pension ! Il avait appris par l’organisme, qui était rue Amelot[6] et qui gérait l’orphelinat, qu’un enfant était chez un commerçant à La Varenne, rue Saint-Hilaire. Et puis voilà, il est venu me chercher.

– Votre oncle était marié à une française, m’aviez-vous dit au téléphone.

 – Mon oncle, c’est le seul à ne pas avoir été déporté comme mon père et un autre de ses frères avec sa femme et ses enfants. Trois autres sœurs restées en Pologne ont été tuées aussi. Mon oncle avait été arrêté en 42, emmené à la Préfecture puis relâché parce qu’il était marié avec une juive française. Ensuite il a dû certainement se cacher.

– Habitait-il à Paris ?

– Oui. Il travaillait dans un atelier de confection de vêtement pour dames.  Je m’en rappelle parce que quand il m’y a emmené, c’était au moment de la Saint-Catherine[7], les catherinettes. C’était donc la fête dans les ateliers de confection. Je revois les machines à coudre, tout ça. Il travaillait dans le métier. A cette époque et à cause de toutes les épreuves subies pendant la guerre, j’avais une incontinence d’urine. Il m’a mis en nourrice dans le Loiret. Il touchait la pension pourtant mais il m’a mis en nourrice ! Si vous saviez le nombre de maman-nourrice que j’ai eu !

     Monsieur Szerman poursuit son témoignage par un septième épisode où il passa très près du trépas.

– Mon oncle m’avait mis d’abord dans un petit hameau à Trézan, à côté de la ville Malesherbes dans le Loiret. J’étais chez une veuve qui gardait des enfants. C’est là qu’il y eut les champignons empoisonnés mangés par deux petites filles. Leur père était un allemand avec une française. C’était deux jumelles. Je les revois très biens, deux petites blondinettes. Elles étaient en nourrice avec moi. Ces champignons mélangés à autre chose pour notre repas, c’était pour elles et moi. Ce jour-là je n’avais pas eu envie de manger des champignons. Elles sont mortes rapidement. Je me rappelle où elles ont été inhumées à même la terre, à un endroit défini que je revois très bien, sous une butte. Tous les deux, trois ans je me rends à Malesherbes, et je passe toujours au cimetière. Là où je marche, je sais qu’elles sont enterrées là.

– Il a fallu, poursuivit monsieur Szerman,  me trouver une autre nourrice. Mon oncle avait connu pendant la guerre des fermiers qui lui avaient dit qu’une dame gardait des enfants. Je suis resté cinq ans chez elle et son mari, monsieur et madame Leblanc. Son mari était meunier et pompier volontaire. Ils étaient adorables, absolument charmants. Ils ont élevé 22 enfants ! Ils n’ont pu en avoir  eux-mêmes. J’étais le 22è. C’était toujours à Malesherbes. J’allais à l’école, c’était une période heureuse de mon enfance.

– Vous m’aviez raconté l’histoire d’une femme qui vous avait sauvé les jambes. Était-ce à ce moment-là dans le Loiret ?

 – Oui, c’était madame Leblanc. J’avais les jambes pleines d’humeurs quand j’étais en nourrice à Malesherbes. C’était dû à la contention entre la sous-alimentation pendant la guerre et le retour à une alimentation normale après. Il était envisagé de m’amputer à l’hôpital de Pithiviers. C’était vers 1947. Ma mère nourricière a dit : « Non, non, ne l’amputez pas, moi je vais essayer de le soigner ». Elle avait, comme on dit, des « remèdes de bonnes femmes ».

Pour la huitième fois le jeune Albert échappa à la mort.

– Elle m’avait entouré les jambes avec des feuilles, les unes après les autres. Après elle avait mis des pansements et ça a bu l’humeur. Mes jambes étaient sauvées. Lorsque j’allais à l’école je me tenais aux murs pour avancer. Je suis resté à Malesherbes jusqu’à mon certificat d’études. Vous savez j’ai appris à lire qu’à 9 ans et à 11 ans j’étais en 6è. Je ne suis jamais allé à l’école avant fin 1944. J’avais donc 8 ans. J’ai appris à lire, à écrire et puis tout s’est enclenché ;  j’ai sauté rapidement des classes. J’ai passé le concours pour l’entrée en 6è car à l’époque ce n’était pas comme maintenant. Il fallait passer un concours. Je n’ai pas pu aller plus loin que la 4è à cause de mon oncle. Le directeur lui a dit de me laisser continuer mes études, que j’étais très doué, qu’il fallait que je fasse des études. « Non, non ! » insista mon oncle. Il ne voulut rien entendre en rétorquant : « Son père était tailleur, il sera tailleur ! ». Et il m’a mis à l’école des tailleurs. Dans cette école on m’a viré au bout de six mois parce que je n’arrivai pas à plier le doigt. Pour coudre il fallait plier le doigt. Il faut inévitablement plier ce doigt là (l’index) pour pousser l’aiguille avec le dé.  Je n’arrivais pas à le plier. Ils m’ont foutu dehors. Je suis donc revenu à Paris. Mon oncle m’a envoyé dans une pension dans le Marais, rue des Rosiers. De là j’allais travailler chez des patrons à tour de rôle. Une fois il m’avait mis chez un type épouvantable. C’était un de ses amis. J’y allais pour y vendre des pull-overs, des chemises au coin de la rue Blondel et du boulevard Sébastopol. C’était dans le quartier des prostituées. Dès que les policiers sifflaient pour les embarquer à la préfecture, et croyez-moi ça sifflait sans arrêt,  elles venaient se cacher sous mes tréteaux à vêtements. J’étais toujours dehors à vendre des vêtements sur des présentoirs. Ce sale type ne m’a jamais payé. J’en ai bavé comme ce n’est pas possible avec ce type. En plus la rue Amelot me fournissait  un trousseau d’habits d’été pour l’hiver, et un trousseau d’hiver pour l’été. Ah j’en ai bu du viandox pour me réchauffer !

      A peine entrevue la lumière du monde à sa naissance, Albert est entré dans la vie comme on lance une boule de flipper. Il a été baladé, bousculé, tourmenté par les bumpers  d’un monde en furie et les targets d’individus de peu de valeurs. L’enfant puis l’adolescent est cabossé et meurtri par la sécheresse du cœur des adultes. Un jour ils veulent vous tuer, un autre ils vous négligent mais toujours ils vous humilient. Ils étaient rares, sur la route du petit Albert, ces gens qui jamais ne vous laissent au bord du chemin.

– J’aurai été plus heureux en restant chez monsieur et madame Ardourel. Ils m’auraient donné l’amour que je n’ai pas eu. J’aurais eu un autre destin. J’ai eu une enfance désastreuse et une jeunesse malheureuse. Le tout réuni, disons jusqu’à l’âge de 16 ans, c’était l’horreur.

     Monsieur Szerman a fait sa carrière dans le commerce  de vêtements professionnels et de robes pour dames âgées. Il se mariera à Estelle Jafet en 1959, juive d’origine turque. Elle fut cachée pendant l’occupation. Ils donnèrent naissance à deux garçons. Employé dans un premier temps, Albert se met à son compte en 1981. Il ne prendra sa retraite qu’en décembre 2012 à l’âge de 76 ans !

– Je suis un jeune retraité maintenant, ironisa-t-il.

Une retraite qu’il faillit ne jamais atteindre.

– J’ai été opéré d’un cancer il y a sept ans à l’hôpital européen Georges Pompidou. Le lendemain, j’ai eu une opération de la jambe. Un caillot s’était formé et heureusement que cela a été détecté à temps, sinon cela me serait monté au cœur. Là aussi j’en ai réchappé. Ça c’était la neuvième fois !

      Le 24 mai 2012 restera une date marquante dans la vie d’Albert Szerman. Il put enfin rendre hommage et tout faire pour que Solange et Henri Ardourel soient reconnus à titre posthume et pour l’éternité : Justes par les nations. C’est à leur nièce Ginette Létoffé que fut remis à Crouy la médaille par madame Saül et monsieur Habif du comité français Yad Vashem.

henri-et-solange-ardourel

Médaille des Justes, Henri et Solange Ardourel [D.R.].

      A la fin de notre entretien, Albert Szerman m’assure de son souhait de témoigner là où on voudrait bien l’entendre.

– Avant, ne souhaitiez-vous pas rencontrer des jeunes dans les écoles ?

– J’y ai pensé mais cela n’a pas franchi les limites de mon cerveau. Et puis je n’étais peut-être pas mûr pour ça.

– Évidemment je vous encourage vivement à le faire. Monsieur Dluto souhaiterait vous accueillir à nouveau au centre Hillel pour faire entendre votre histoire. Comme vous venez de me la raconter. A partir de là bien des contacts pourront se faire avec les établissements scolaires de Saint-Maur comme ceux d’ici, à Paris. Je vous y aiderai.

– Mon parcours personnel, je peux en parler. Mais oui je suis partant. Si je peux faire quelque chose avant de m’envoler pour le dernier voyage. Vous avez mon accord.

      Toute au long de notre entretien, la spontanéité de mon hôte et la bienveillance de son épouse scelleront des souvenirs impérissables dans ma mémoire. En repartant de chez monsieur Szerman, je repensai à ce que m’avait dit son ami Bernard Létoffé : « Vous verrez c’est un homme succulent ! » Je ne pus en dire autant de son café resté au fond de ma tasse pendant nos deux heures de conversations tant je buvais ces paroles criantes d’émotions dans leur vérité brute.

[à suivre]
creative-c-logo
[1] http://www.velizy-villacoublay.fr/fr/decouverte-de-la-ville/histoire-de-la-ville/lancien-velizy-villacoublay-jusquen-1953/velizy-villacoublay-meurtrie-par-les-bombardements.html
[2] Ce centre d’accueil de l’UGIF pour enfants Juifs était d’abord au 16, rue Lamarck (18e), puis au 70, avenue Secrétan (19e) à partir du 21 avril 1944 (Klarsfeld, Serge. Le Calendrier de la persécution des Juifs en France 1940-1944. FFDJF, 1993. p.1066).
[3] Klarsfeld, Serge. Le Calendrier de la persécution des Juifs en France 1940-1944. FFDJF, 1993. p.745.
[4] Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli. Les Orphelins de la Varenne 1941-1944. 2è éd. L’Harmattan, coll. Mémoires du XXe siècle, 2012. p.122.
[5] Ibid.
[6] La Colonie scolaire, Œuvre juive de la protection de l’enfance  fondée en 1928. Elle se trouvait au 36, rue Amelot à Paris, près de la Place de la Bastille.
[7] Patronne des couturières et des modistes.

Enregistrer

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
Cet article, publié dans L'agent Charles Létoffé, Les enfants de la crèmerie Ardourel, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s