Sur les traces du convoi n°51 du 6 mars 1943 : Drancy – Sobibor – Majdanek.

     L’enrichissement personnel vient souvent des rencontres et des échanges, dans des circonstances pas complètement fortuites, qui jalonnent nos parcours. Lié à nouveau à mes travaux sur la Shoah, le contact inopiné est souvent la conséquence des ondes d’une pierre que j’ai jeté en 2012 dans un océan de recherche. L’ourlet glissant sur les eaux sombres de la Hurbn (forme yiddish du terme Shoah) atteignait de nouveau les interrogations d’une fille de déporté juif de France.

     Elle s’appelle C.F. (je préfère garder son anonymat car je ne me sens pas en droit de révéler son nom et les méandres créatrices d’un livre en gestation sans son autorisation. Elle accepta cet anonymat pour cet article). Elle est donc écrivain avec plusieurs titres déjà publiés. Elle est née en 1943, juste après la mort de son père arrêté en février et assassiné dans un camp d’extermination nazi en Pologne. Elle veut écrire son histoire mais l’historiographie révèle parfois des contradictions. Et c’est le cas concernant l’itinéraire du convoi de déportation raciale renfermant son papa.

     Ce convoi était le 51ème, parti de Drancy le 6 mars 1943. Ce convoi est l’un des deux, avec le 50ème du 4 mars, où les historiens se sont longtemps interrogés sur sa destination exacte. Ce qui est sûr, ces convois du mois de mars (50, 51, 52, 53) n’ont pas été dirigés vers la destination habituelle : Auschwitz-Birkenau. Ces capacités d’assassinats dans ses installations de mise à mort étaient, à ce moment-là, dépassées. Adolf Eichmann, à Berlin, dérouta ces convois vers d’autres lieux d’extermination, dans le district de Lublin : Sobibor et Majdanek. Si la question peut paraître secondaire (mais elle ne l’est jamais quand elle touche directement des proches en quête de vérité), elle se pose sous cette forme depuis la fin de la guerre : le convoi 51 avait-il été dirigé d’abord à Majdanek (camp à la fois de concentration et d’extermination comme Auschwitz) ou à Sobibor (camp d’extermination où l’intégralité des convois était directement acheminée vers les chambres à gaz, exceptée quelques poignées d’hommes sortis des colonnes condamnées pour être intégrées dans des kommandos – tri des affaires des arrivants, inhumation puis incinération des corps dans des conditions que le vocabulaire humain peine à décrire).

     Revenons aux circonstances qui ont amené C.F. à « frapper à ma porte ». Dans mes travaux sur la persécution et la déportation des Juifs de Soissons, il y a le destin de Martin Herszlikowitz qui fut déporté dans ce convoi 51. J’avais publié sur le net, dans ce blog, un complément d’enquête pour ses descendants qui s’interrogeaient sur le véritable sort de « l’oncle Motti » après son arrestation en février 1943 : Martin Herszlikowitz 1910-1943 Après une investigation minutieuse, confronté aux contradictions sur la destination finale de ce convoi à partir des sources disponibles et aux conclusions des historiens spécialistes, je finis par conclure que ce convoi de 1000 Juifs de France arriva d’abord à Majdanek où les SS sélectionnèrent quelques déportés pour travailler dans le camp (une cinquantaine) avant que tous les autres soient acheminés, toujours en train un peu plus loin dans le district, vers une mort certaine à Sobibor (si l’on suit le trajet du train de Drancy à Sobibor, Majdanek se trouve plus à l’ouest d’une cinquantaine de kilomètres – il semblerait plus logique que ce transport s’arrêta donc d’abord à Majdanek mais la logique des SS n’est pas une science exacte, loin s’en faut !).

conv51b

Carte et légende extraites du site de l’écrivain Christian Béchir, auteur du roman « Ania, une enfance brisée » dont le personnage principal et fictif de l’œuvre est déporté dans le convoi 51) : Le trajet emprunté par les convois 50 et 51 : Gare du Bourget-Drancy, Épernay, Bar-le-Duc, Novéant-sur-Moselle (changement d’escorte), Metz, Saarbrücken, Mannheim, Frankfurt am Main, Fulda, Erfurt, Apolda, Leipzig, Dresde, Görlitz, Breslau (Wroclaw), Czestochowa, Kielce, Radom, Lublin, Cholm (Chelm), Sobibor. Plus de 1’900 kilomètres parcourus, apparemment en une bonne centaine d’heures. En orange, et par comparaison, figure le trajet des trains français à destination d’Auschwitz (Oswiecim). http://www.anialeroman.net/evenements/convoi51.htm

     C’est en lisant mon article sur Martin Herszlikowitz que C.F. décide de me contacter pour exprimer son désaccord sur ma conclusion. Elle pense que le convoi a été d’abord acheminé à Sobibor, puis ensuite à Majdanek. Elle s’appuie sur le témoignage de l’un des cinq survivants de ce convoi et le seul encore en vie aujourd’hui : Maurice Jablonsky (92 ans). Dans un documentaire filmé, il racontait en compagnie de Serge Klarsfeld  que le convoi s’était d’abord arrêté à Sobibor. Sur la rampe, il comprît en allemand ce que recherchaient des SS : des volontaires pour porter des rails. « Je parlais un peu l’allemand, j’ai compris que ceux qui avaient la force de soulever un rail devaient se présenter. Ça m’a sauvé. » témoigna-t-il, dont la citation fut relayée dans le Figaro (édition du 12 mai 2009).

jablonski

Photo extraite d’un article de Claude Bochurberg, publié dans le n° 1247 d’Actualité Juive du 7 mars 2013.

 Une cinquantaine d’hommes fut sortie de la colonne des arrivants pour ce travail et envoyée au camp de Majdanek. Ce choix lui sauva donc la vie avant bien d’autres souffrances dans d’autres camps jusqu’à sa libération en mai 1945. Tous les autres déportés du convoi 51 ont été directement assassinés dans les chambres à gaz de Sobibor. J’avais visionné son témoignage et, pour m’en assurer et peut-être en apprendre davantage, j’avais pu le joindre par téléphone. Aimablement, mais catégoriquement, il refusa de témoigner. Maurice Jablonsky me confia qu’à plus de 90 ans, il était fatigué et aspirait à ne plus retourner en enfer en invoquant ses souvenirs.

     Pour elle, comme pour moi, la question reste sans une réponse catégorique ? Je propose à C.F. de contacter l’incontournable Serge Klarsfeld. Avec sa disponibilité légendaire, il me confirme lors d’une conversation téléphonique les propos de Maurice Jablonsky lorsqu’il l’accompagna sur le site de Majdanek pour témoigner.

     Le Convoi n°51 eut bien pour destination finale le camp d’extermination de Sobibor (centre de mise à mort immédiate comme Belzec et Treblinka) le 10 mars 1943 transportant 1000 déportés (959 hommes de 16 à 65 ans, 39 femmes et 2 enfants). Seule la cinquantaine de déportés évoquée plus haut fut acheminée le jour même vers le camp de Majdanek à quelques kilomètres plus à l’ouest.

      Je transmets à C.F. les éléments nécessaires sur ce tragique épisode de la Shoah pour confirmer sa conviction et étayer son livre de faits réels. Qu’est-il vraiment advenu de son père ? C’est la même question que je me pose encore concernant Martin Herszlikowitz. S’étaient-ils portés volontaires et eurent un destin parallèle à Maurice Jablonsky qui fut emmené à Majdanek jusqu’en juillet 43, passant ensuite dans différents camps nazis, dont Birkenau, avant d’être libéré en mai 1945 au bout des Marches de la mort ? Avaient-ils péri dans d’autres camps ou furent-ils, l’hypothèse la plus probable, assassinés dans les chambres à gaz de Sobibor avec les 900 autres hommes peu de temps après leur arrivée ? Tous ces hommes étaient dans la force de l’âge, capable de travailler, mais à Sobibor l’objectif du camp était l’annihilation systématique de tous les arrivants. De ce qui s’est réellement passé à partir du départ de Drancy le 6 mars 1943 pour le père de C.F. et de Martin, il nous est impossible aujourd’hui de l’écrire sous le sceau de la véracité.

Post-scriptum : C.F., curieuse de mes projets pédagogiques avec mes lycéens, avait tenu à découvrir la dernière publication réalisée avec mes élèves : Des enfants dans la Nuit. Sensible aux parcours de Viviane & Nathan, elle fut particulièrement bouleversée par les motivations et les ressentis des élèves exprimés dans notre livre. L’écho des sanglots de C.F. au bout de la ligne lors de notre dernière conversation téléphonique en dit long sur l’espoir des dernières victimes de la Shoah encore en vie à faire transmettre le Souvenir aux jeunes générations, en ces temps où l’obscurantisme regagne beaucoup trop de terrain.

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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6 commentaires pour Sur les traces du convoi n°51 du 6 mars 1943 : Drancy – Sobibor – Majdanek.

  1. sduprez dit :

    Bonjour Stéphane

    Comment vas-tu ? As-tu été opéré finalement ?
    J’espère en tout cas que Michèle et toi pouvaient vous reposer.
    Bises à tous les deux

    • Stéphane Amélineau dit :

      Bonjour Stéphanie. Oui l’opération s’est bien déroulée, je récupère bien et serais totalement rétabli pour la rentrée. Merci pour le planning et bonnes vacances à toi et tes proches. Bises.

  2. sduprez dit :

    Je te transfère aussi pour info le planning prévisionnel CDI.

  3. Ping : Félix ou les derniers jours d’un condamné du block 28. HKB d‘Auschwitz I Stammlager, août 1942 | itinéraires de Mémoire sur la Shoah

  4. Ping : Une rencontre chez les Klarsfeld | itinéraires de Mémoire sur la Shoah

  5. szpiro marc dit :

    Avez vous connaissance de mon oncle SZPIRO Benjamin dit Bernard qui était dans ce convoi 51 il était né le 15 10 1923 à VARSOVIE filetait artisan fourreur et Habitait à Paris 11 rue Charlot .il était passé par le Camp de Nexon dans la haute-vienne puis fut transfèré à DRANCY avant de prendre le convoi 51
    Si vous avez des informations sur lui ou sur le devenir des 50 jeunes qui ont du descendre à Sobibor contactez moi sur ma boite mail marcszpiro@gmail.com

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