Francine Christophe : « Une petite fille privilégiée » (ou les coulisses d’une recherche sur la déportation de Rachel Katz).

 

AFFICHE Une petite fille privilégiée

Affiche de la pièce de théâtre.

Mise en scène par Philippe Hottier et Cyrille Bosce, interprétée par Magali Hélias, je souhaite soutenir de tout cœur cette pièce de théâtre Une petite fille privilégiée. Un spectacle éponyme tiré du récit de Francine Christophe (publié en version poche chez Pocket en 2012) sur son expérience concentrationnaire à Bergen-Belsen lorsqu’elle n’était qu’une enfant. Je ne peux donc que vous encourager à voir ce spectacle s’il passe près de chez vous ou conseiller vivement les salles de théâtre et les écoles à programmer cette œuvre.

 

Magali Hélias joue avec délicatesse, sensibilité, et la juste distance nécessaire, sans aucun pathos. En simple robe grise dans un décor vide, tout passe par l’écriture et la parole. On assiste à l’évolution de l’enfant, de l’innocence à l’horreur. Rarement la barbarie n’aura été dite avec autant de simplicité sans que jamais on ait à se poser la question de sa représentation. (Télérama).

 Dossier « Une petite fille privilégiée »

     Quant à Francine Christophe, beaucoup d’entre vous ont certainement été ému par son témoignage dans Human, le film de Yann Arthus-Bertrand.

Francine Christophe (extrait du film « Human » – 2015)

     J’ai une reconnaissance toute particulière pour Francine Christophe et Jacques Saurel, deux des enfants survivants de Bergen-Belsen. Ils ont eu la patience de répondre à mes questions lors de nos entretiens lorsque j’enquêtais sur Rachel Katz, fromagère de Crouy, et écrivais un chapitre de mon livre sur son parcours : « Où diable allions-nous ?» [Journal de Bord d’un itinéraire de Mémoire : la Shoah en Soissonnais éd. FMS/Le Manuscrit, coll. Témoignages de la Shoah (à paraître septembre-octobre 2016).

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Rachel et Henri Katz le jour de leur mariage en 1932. Rachel, née Wilensky à Jérusalem en 1912, vécut avec ses parents en Moselle dès 1913. Ils s’installèrent dans l’Aisne après la première guerre mondiale.  [(D.R.) Archives privées – famille Katz].

Mes recherches sur Rachel Katz, rare survivante des déportés raciaux de Picardie, m’avaient conduit à découvrir un aspect de la Shoah à peine retenu par la Mémoire collective : la déportation à Bergen-Belsen de 245 femmes et enfants de prisonniers de guerre juifs de nationalité française. Quatre petits convois partis de la gare de l’Est (les 2 mai, 3 mai, 21 et 23 juillet 1944) transfèrent ces détenus « privilégiés » de Drancy vers ce camp de concentration près de Celle en Allemagne du nord. Parce que le mari ou le papa juif était interné dans des camps de prisonniers de guerre (stalags ou oflags) depuis la défaite de juin 1940, les nazis ne destinèrent pas ces mères de famille ou ces enfants vers une extermination immédiate dans les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau. Pourquoi ce « privilège » ? Parce que les conventions de Genève sur le statut des prisonniers de guerre avaient été signées avant le conflit entre les Anglais, les Français et les Allemands. Ces derniers, sous le régime nazi, les respectèrent, même lorsqu’ils internèrent des soldats juifs de l’armée française. Le fait d’être détenu dans des stalags ou oflags jusqu’en 1945 leur sauvèrent la vie. Quel effroyable paradoxe ! Les nazis les épargnèrent, bien que ces soldats aient tué leurs camarades sur le front, alors qu’ils n’hésitèrent pas à assassiner des milliers et des milliers d’enfants juifs qui ne leurs avaient rien fait.

     A travers les témoignages et les entretiens récoltés sur Rachel Katz entre 2012 et 2014, j’avais constaté qu’elle avait laissé peu d’indices sur ses conditions d’internement à Drancy et à Bergen-Belsen mais que sa déportation était liée au sort de ces 168 femmes et ces 77 enfants juifs dans une épreuve bien singulière au milieu des persécutions nazies. N’y avait-il pas parmi ces victimes un écrit, un mot, un fait, un souvenir sur la maman de Jacques, Micheline et Sylvie Katz ? m’interrogeai-je alors. Ces dizaines d’enfants âgés de 6 à 12 ans déportés en mai et juillet 1944 vers ce camp de concentration sont pour la plupart encore en vie aujourd’hui. Les témoignages écrits ou filmés existent. Je ne voyais donc qu’une solution : lire, voir, entendre tout ce que je pouvais regrouper sur le sort de ces femmes et de ces enfants internés à Bergen-Belsen. Noter, analyser, recouper les destins communs à celui de Rachel entre 1944 et 1945. Qui sait si l’un d’entre eux n’aurait pas conservé du camp de l’étoile quelques souvenirs d’une femme de 32 ans, fromagère soissonnaise, brune, parlant allemand ? Je me lançais dans la constitution d’un corpus documentaire grâce aux contacts pris avec l’Amicale des anciens déportés de Bergen-Belsen et ma correspondance avec l’historienne allemande Janine Doerry, préparant une thèse sur les prisonniers de guerre juifs de France. Sans oublier l’aide précieuse de Philippe Weyl, responsable de la collection « Témoignages de la Shoah » et dont il avait fait publier plusieurs récits autobiographiques de ces survivants de Bergen-Belsen. Il put me soumettre quelques numéros de téléphone.

     En téléphonant à Jacques Saurel, né Swarcenberg[1](12 ans en 1944), et Francine Christophe (11 ans en 1944) de longues et passionnantes conversations s’étaient échangées entre nous. Évidemment enclins à m’aider, ils étaient presque désolés de ne pouvoir m’apporter un souvenir précis sur Rachel Katz. Ce nom leur était connu mais ils ne pouvaient m’indiquer le moindre fait la concernant. Francine et Jacques ont l’expression si élégante et l’éloquence si vivante que je pouvais les écouter pendant des heures. Je pus prolonger ce plaisir puisqu’ils apparaissent dans deux DVD[2] que j’avais reçu du président de l’Amicale des déportés de Bergen-Belsen, Samuel Pintel. C’était à m’en éclater les yeux ! Autant par la fatigue que par les sanglots qui vous submergent à entendre ou lire ces enfances bafouées. En une semaine j’avalais trois livres, trois récits sur le calvaire de ces déportés « privilégiés » et je visionnais très attentivement six heures de témoignages à travers deux documentaires remarquables.

     C’était d’abord le témoignage unique en son genre d’une mère, Marcelle Christophe, écrit à deux mains avec son mari Robert Christophe, écrivain, historien, lieutenant, prisonnier de guerre juif dans un oflag. C’est toute l’histoire, à la fois tragique et héroïque, d’Une famille dans la guerre (1940-1945), publiée pour la première fois en 1974 aux Presses de la Cité. J’avais pu me le procurer d’occasion sur une librairie en ligne dans une édition de 1995. Écrit par leur fille, le récit de Francine est d’une valeur de tout premier ordre : Une petite fille privilégiée : une enfant dans les camps 1942-1945 est le fruit de ses souvenirs notés dès 1945 jusqu’à livrer un texte final en 1967 qui n’intéressa aucun éditeur à l’époque. Il faudra attendre 1995 pour découvrir le témoignage précoce de cette enfant internée avec sa maman dans sept prisons et camps différents entre l’âge de 9 et 12 ans. C’est écrit au présent avec les mots d’une jeune fille à peine sortie de l’enfer. Ils vous pénètrent, vous ancrent dans une succession d’événements épouvantables jusqu’à l’incroyable dénouement à Tröbitz, au nord de Dresde, un jour de juin 1945. Je sortais essorer de cette lecture. A mettre dans toutes les écoles puisqu’il est désormais disponible en version poche. Il a toute sa place à côté du Journal d’Anne Franck.

     De Drancy à Bergen-Belsen 1944-1945 : souvenirs rassemblés d’un enfant déporté de Jacques Saurel, rédigé au début de notre nouveau siècle, est un hymne à la vie venant d’un garçon de 12 ans confronté à l’horreur. Son témoignage m’était particulièrement précieux puisqu’il fut déporté en même temps que Rachel Katz, le 3 mai 1944.

    Je retrouvais donc Francine et Jacques dans les témoignages filmés parmi d’autres enfants déportés de Bergen-Belsen ou d’enfants cachés dont les parents y furent envoyés comme Samuel Pintel. Je découvrais pour la première fois leur visage. Ils ont à la main une photo d’eux enfant, entouré par les bras affectueux de leur mère ou de leur père avant la tragédie, que la caméra dévoile pudiquement. Ils racontent et se taisent parfois quand un souvenir irrépressible étrangle la parole de ses sanglots. Leur chevelure argentée se détache du décor sombre et noir. Seuls leurs mots nous éclairent, illustrés par des images d’époque. Dans leur regard on devine sans voir. Ils retournent là-bas avec la mémoire de ce qu’ils ont conservé : le froid, la faim, la maladie, la peur et les coups des maudits SS, des kapos délétères ou des sournoises souris grises (surnoms donnés aux gardiennes SS).

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Photo aérienne (1944) pendant un appel à Bergen-Belsen, dans le sous-camp « camp de l’étoile » ou « camp de l’échange ». [Extrait du film de Teri Wehn Damish, Les enfants otages de Bergen-Belsen. 52 min. Cinétévé/France télévisions, 2013].

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Francine Christophe (enfant à gauche, aujourd’hui à droite) dans le documentaire de Teri Wehn Damish, [Capture photographique de mon écran de télévision – 2014].

      « Privilégiés » ! L’adjectif grince toujours à mon entendement. Il revient dans leurs propos comme une litanie voilée d’ironie. Parce que leur père ou leur époux était prisonnier de guerre et protégé par les Conventions de Genève. Parce qu’ils étaient, de 1942 à mai-juillet 1944, parqués à Drancy ou dans d’autres camps de transit pour un temps dans la catégorie des « non déportables ». Parce que leur extermination n’était pas immédiate dans les chambres à gaz de Birkenau. Parce qu’ils pouvaient garder leurs habits et de maigres affaires civiles dans le camp de l’étoile à Bergen-Belsen. Parce qu’ils recevaient des courriers censurés ou des colis à moitié pillés. Mais ne nous y trompons pas. Si c’est une page méconnue du système concentrationnaire allemand, cette poignée de femmes et d’enfants a subi les tourments et les brimades des nazis, avec toujours la mort pour seul décor.

     Léon Placek n’avertit-il pas le téléspectateur : « Il n’y a pas LA déportation, il y a des déportés et chaque déporté a une histoire, différente de celle de l’autre ». Et Francine Christophe n’a-t-elle pas tout dit lorsqu’elle écrivait cette phrase terrifiante dans les dernières pages de son livre : Nous sommes tous des pendus dont la corde a cassé. J’écoutais scrupuleusement les récits d’Albert, Paulette, Rosette, Maurice, Madeleine, Léon, Denise, Victor, Francine, Jacques, Samuel et d’autres encore. En filigrane, j’essayais d’y retrouver l’ombre de Rachel Katz. Ils survivaient dans la même section du camp, la même baraque. Avait-elle partagé avec eux des souffrances, des événements ? Indubitablement. Je m’imprégnais de ce bout de terre de détresse dans les limites de celui qui ne l’a jamais connu. Il m’est évidemment difficile d’expliquer ce qu’est un camp. Il y a deux réalités que les photos ne peuvent montrer et que les mots ne peuvent retranscrire. Francine nous le rappelle avec son verbe si vivant : « Il y a d’abord l’odeur. Un camp ça pue ! L’odeur des corps qu’on brûlait, l’odeur de la pourriture. Nous-mêmes nous prenons l’odeur. Et puis il y a autre chose qui manque dans toutes ces photographies et qui est primordial : C’est le bruit ! Un camp c’est bruyant. Tout le monde hurle et tout le temps. Les SS hurlent de haine, les kapos hurlent de rage, les chiens aboient, les déportés hurlent de souffrance. C’est affreusement bruyant un camp. Ça ne s’arrête jamais ! »

     D’autres survivants tempèrent ce vacarme. Certes leurs souvenirs bourdonnent encore des cris lors des appels ou des ordres éructés mais ils conservent plutôt dans leurs mémoires des échanges murmurés sous la menace des coups et la souffrance endurée. En m’entretenant avec eux, je réalisais vite que des pierres d’achoppement cristallisent parfois de sérieux désaccords. La véracité de certains faits peut être discutée par les uns ou par les autres sans pour autant remettre en cause la responsabilité meurtrière des bourreaux. Faut-il encore rappeler qu’il n’y a pas une mais des expériences concentrationnaires racontées par des victimes dans un fragile équilibre de subjectivité et d’objectivité ? Elles n’enlèvent absolument rien à la tragédie et au traumatisme subis dans un même lieu clos.

    Armés de ces témoignages et des archives rassemblés en les confrontant aux entretiens recueillis du vivant de Rachel Katz et de l’une de ses lettres écrites au camp, je dressai un tableau plus précis de son itinéraire entre Drancy (12 avril 1944) et son évasion du Train fantôme de Bergen-Belsen (13-14 avril 45) pour écrire mon chapitre.

     Le 11 mai 2014, invité par Samuel Pintel et Francine Christophe à prononcer un discours sur Rachel Katz lors d’une commémoration pour les déportés de Bergen-Belsen au cimetière du Père-Lachaise, j’ai eu l’immense honneur de partager leur table au restaurant après cet hommage. Voir article publié dans ce blog sur la cérémonie du 11 mai 2014

[1] Il obtient avec son frère Roger de changer de nom en 1963.

[2] 1. Les enfants de prisonniers de guerre déportés à Bergen-Belsen : intégrale des témoignages. Enregistrés les 21 et 24 octobre 2008. 4h30, 3 DVD. Editions, Amicale des Anciens Déportés de Bergen-Belsen, 2010. 2. Teri Wehn Damish, Les enfants otages de Bergen-Belsen. 52 min. Cinétévé/France télévisions, 2013 (diffusion télé le 28 avril 2013).

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A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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