Les copains de la rue Richebourg (Soissons) : Avant-propos

Le récit qui va suivre sera publié en feuilleton. Je voudrais particulièrement remercier :  Régine Wolff-Socquet, Pauline Contenté et son neveu Michael Neuman, Michel Rosenstein ainsi que René Verquin, sans qui ces lignes n’auraient pu voir le jour et compléter mes itinéraires de Mémoire sur la Shoah en Soissonnais.

Avant-propos

     Au siège de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, avenue Percier dans le 8e, j’avais rendez-vous avec Philippe Weyl, responsable éditorial de la collection « Témoignages de la Shoah » qui accepta, ce 18 juillet 2017, de m’accompagner à mon rendez-vous chez Serge Klarsfeld, rue de la Boétie, à quelques pas de là. Rien que pour cette raison, ce fut pour moi une journée inoubliable.

       Ce que je ne savais pas encore, c’est qu’une seconde rencontre allait s’inscrire dans le calendrier de mes jours mémorables. Sans prévenir, comme souvent, une porte allait s’ouvrir sur un champ d’investigation dont je ne pensais ne jamais retrouver. En attendant donc Philippe, dans le hall d’entrée, madame Régine Wolff-Socquet de la Fondation se présenta à moi et m’offrit un café avant de me demander :

– Vous êtes l’auteur du livre sur la Shoah en Soissonnais, n’est-ce pas ?

– Oui, enchanté, Stéphane Amélineau.

– J’ai des membres de ma famille qui vivaient à Soissons à cette époque. Connaissez-vous les Neuman ou les Contenté ? Je suis moi-même fille d’Henri Wolff, déporté et survivant d’Auschwitz, décédé en 2005[1].

– Oui, répondis-je spontanément alors qu’intérieurement je fus foudroyé par un éclair d’incrédulité. J’évoque, poursuivi-je en tentant de garder une certaine contenance, la famille Contenté dans mon livre dont le nom m’est apparu dans plusieurs archives mais je n’ai pu trouver des témoins. Quant aux Neuman, je n’ai eu qu’un témoignage d’un vieux monsieur de Soissons qui a évoqué ce nom dans plusieurs de nos entretiens mais je n’ai trouvé aucune trace archivistique. D’après ce témoin, les Neuman auraient survécu à la guerre puisque, jeune garçon, il vivait à Corcy comme eux. Je ne dis rien de la famille Neuman dans mon livre par manque d’indices dans les listes de recensement en 1940-41, les rapports de la sous-préfecture de Soissons ou de la gendarmerie pendant l’Occupation. Je suppose qu’au moment de l’exode, ils étaient restés quelque part en France et n’étaient jamais revenus à Soissons tant que les Allemands étaient là.

– Oui tout à fait. De plus Pauline Neuman, née Contenté, vit toujours.

      Pauline Contenté ! C’est incroyable ! La petite fille que j’ai quitté en finissant mon livre avait 11 ans en 1944. Elle, ses deux frères et ses parents s’étaient, semble-t-il, cachés dans la Creuse. Mais je ponctuai le sort de cette famille par un point d’interrogation en me doutant qu’ils avaient survécu sans savoir ce qu’ils étaient devenus. Je tombais des nues, encore une fois, étourdi par ces rencontres imprévues pour aboutir à un témoin clé de mon enquête. Deux jours après, grâce également à son neveu, Michael Neuman, j’avais les coordonnées de Pauline Neuman-Contenté, 84 ans.

     C’était le début de plusieurs entretiens téléphoniques passionnés et passionnants jusqu’à notre première rencontre à son domicile dans la banlieue ouest de Paris. Je lui suis très reconnaissant de son enthousiasme à témoigner et elle m’encouragea sans hésiter à publier ces lignes. Elle a des montagnes de souvenirs très précis sur cette tragique période. Des anecdotes à la pelle sur ses deux grands frères, en particulier sur Jean Contenté, le baroudeur des Caraïbes dès les années 1950  comme s’il sortait des plus grands romans d’aventure à vous couper le souffle, tel un Aigle volant au-dessus de cette région du monde comme l’œil perçant prêt à fondre sur les velléités des juntes militaires à prendre le pouvoir dans ces pays.

     Pauline conserve précieusement de vieilles photographies des jours d’avant la Catastrophe. Ce qu’elle me révéla dès le début de nos échanges téléphoniques ne put contenir mes larmes d’émotion car je pensais ne jamais mettre un visage sur deux jeunes ados juifs de Soissons qui ont hanté plusieurs de mes nuits lors de la rédaction de mon livre : les frères Biegacz, broyés par la machine de destruction nazie, l’un assassiné, l’autre meurtri à vie jusqu’à son décès en 2008.

      Pauline et ses frères étaient très proche de la famille Biegacz dont les deux parents et un des deux fils périrent à Auschwitz. Elle me montra les visages de la jeunesse de Samuel et de Bernard Biegacz, les copains de la rue Richebourg à Soissons de Charles et Jean Contenté jusqu’à l’irréparable année 1942.

     Lors de notre rencontre le 25 août 2017, Pauline effaça des points d’interrogation qui ponctuèrent quelques lignes de mon livre (cf. chapitres 20 et 41) : Quel était le véritable motif de l’arrestation de Samuel Biegacz, 20 ans, le 27 juin 1942, trois semaines avant le première rafle des juifs de la ville qui embarqua ses parents vers Auschwitz ? La famille Contenté se trouvait-elle dans la Creuse en 1943 comme semblaient l’affirmer les rapports de gendarmerie de l’époque ? Pourquoi le père, Moïse, malgré les interdictions faites aux juifs de travailler, avait pu être embauché dans un café de Soissons jusqu’en 1943 ? Comment cette famille avait-elle, a priori, survécu puisque nous ne retrouvons aucune trace de leurs noms dans les convois juifs de déportation vers les camps de la mort ?

      Le récit qui va suivre résulte de nos nombreux entretiens pendant l’été 2017, entre chassés par des éclaircissements révélés par d’autres témoins ou lors de mes recherches archivistiques depuis 2012 sur les familles Biegacz et Contenté de la rue Richebourg à Soissons.

[1] Henri Wolff est le neveu de la belle-Mère de Pauline Neuman-Contenté, Golda Spiczak. J’y reviendrai plus tard dans ce récit.

Les copains de la rue Richebourg (Soissons) : Partie 1

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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