Les copains de la rue Richebourg (Soissons) : Partie 4.

Avant-propos                                                                                              Partie 2. 1939-1942

Partie 1. Avant 1939                                                                                 Partie 3. 1942-1944

4.

Après la Libération

          Moïse Contenté, le papa de Pauline, Jean et Charles, était toujours affecté comme infirmier à l’hôpital Sainte-Claire à Villefranche-de-Rouergue (Aveyron) au grade de Sergent-chef. Il y restait jusqu’au 1er mars 1945 avant d’être transféré dans la 16è section d’Infirmiers militaires à Lunel (Hérault) d’où il fut démobilisé le 29 août 1945[1].

1a Charles Contenté 1945

Charles Contenté dans l’armée régulière française en 1945. [Collection particulière].

Charles, le plus âgé des deux frères, après ses combats dans la résistance durant l’été 44, s’engagea dans l’armée régulière en 1945. Il a été aussi en Algérie cette même année, témoin de l’innommable massacre de Sétif du 8 mai 1945 (sic!) qui s’inscrit encore trop timidement, du sang d’innocents algériens, dans notre Mémoire française. Charles se rendit à la vie civile avant de partir au Brésil fin 1946. Il y décéda soudainement, d’un arrêt cardiaque, en 1953, à 31 ans.

Il serait trop long ici pour raconter le parcours de Jean Contenté après la guerre. Son histoire après 1945 pourrait noircir des centaines de pages d’un livre. Par chance, ce livre a le mérite d’exister. Dans un style digne des grandes fresques épiques, l’histoire véritable racontée dans ce récit, L’Aigle des Caraïbes, est époustouflante, à rendre le lecteur béat d’admiration jusqu’à l’incrédulité. Il est impossible de décrocher de cet ouvrage tant que la dernière page n’est pas lue[2]. Revenons toute fois sur les quelques mois qui précédèrent 1946, avant son départ de France pour des aventures stupéfiantes autour du monde et en particulier dans les Caraïbes ; sorte de Corto Maltese des années 1950-60.

         Jean était entré dans la guerre comme un jeune garçon, il en ressortit affecté par la mort qu’il donna et la perte de proches qu’il ne put soustraire à la grande faucheuse des années noires. De plus, une infection pulmonaire l’affaiblit au cours des mois qui suivirent la Libération. Son lointain désir de travailler dans le dessin industriel s’était évaporé dans les déflagrations de l’Occupation.  J’avais été arraché à quelque chose que je voyais comme un rêve et qui était mon passé. J’étais un autre, un homme plein de curiosité pour l’avenir, décidé à ne m’attacher à rien, avide de voyager, d’apprendre la vie, de jouir de la vie. Prêt à appareiller pour je ne sais quel pays. Pas le mien… [3] Après d’innombrables situations périlleuses dans sa vie agitée, mercenaire de la Liberté, chercheur d’or et de Cités perdues, crooner au timbre charmeur, il se maria avec Rosa.

[Pour la légende de ces photographies appartenant à Pauline Neuman-Contenté, passez votre curseur sur ces images.]

– Je me souviens, reprit Pauline dans notre conversation, de la Libération dans la Creuse. Il y avait des drapeaux américains, anglais, etc., en papier. Alors mon frère Jean m’avait photographié avec ces drapeaux sur moi. En novembre 1944 nous sommes retournés dans notre maison à Corcy (Aisne). Nous y sommes restés jusqu’en 1947. Date à laquelle nous sommes allés habiter au 96 rue d’Aboukir dans le 2ème arrondissement de Paris. Papa était alors représentant en textile et maman continuait la couture.

– C’est fin 44, reprit Pauline, que mon beau-père Chaïm Neuman, est allé récupérer son fils Robert, mon futur époux. Il était à Paris (cf. Les copains de la rue Richebourg, partie 3). Il avait portée l’étoile et tout… Il a vécu de ces trucs… Il avait 12 ans ! Il a eu du mal à s’adapter mais ma belle-mère a été bien. Plus tard, il l’appela « Maman ». Mais tous les ans il allait au cimetière sur la tombe de sa mère naturelle. Mon mari me racontait cette Libération à Paris. Il y avait des miliciens qui tiraient encore, sur la place de la République. C’était quelque chose la Libération de Paris !

        Des cousins du papa de Pauline avaient été arrêtés à Marseille sous l’Occupation. C’étaient Moussa Contenté et sa femme Rachel, ainsi que leurs trois enfants, Esther (19 ans), Isidore (8 ans) et Jacques (14 ans). Ils ont tous été déportés dans le convoi n°72 du 29 avril 1944.

– Quand mes parents se sont séparés vers 1954-55, me précisa-t-elle, mon père est parti habiter à Nice. Il parait qu’un jour, un monsieur est venu, il s’appelait Contenté. Ça devait être un fils d’un autre cousin germain à mon père. Quand ils ont quitté la Turquie, ils ont d’abord débarqué à Marseille, et donc certains sont restés là-bas.

– Quand est-ce que vos parents sont décédés ?

– Mon père et ma mère sont décédés en 1977.

– En 1977 ? Mais c’est la même année que le décès de votre frère Jean !

– Oui, ma mère le 23 février, mon père le 18 mars, et Jean le 10 avril je crois. Vous voyez, en six semaines, tous partis ! Heureusement que Jean est décédé après mes parents, terrassé par un cancer. Cela aurait été dur pour des parents de partir après leurs enfants.

          Des copains de la rue Richebourg, les enfants Contenté et leurs parents, les enfants Habarov et leurs grands-parents Otchakowski, avaient pu survivre en célébrant le jour de l’an 45 mais leur ami Samuel Biegacz et ses parents ne sont jamais revenus de leur convoi parti vers l’Est en juillet 42. Le plus jeune des deux frères, Bernard Biegacz, survécu seul, caché. Orphelin inconsolable, il fut néanmoins entouré de ses amis de Soissons et de la femme de sa vie, Rachel Rosenstein, qu’il épousa en 1948 à Paris. Ils décédèrent tous les deux en 2008[4].

– Par rapport à la réalité de la Shoah, quand avez-vous su après la guerre où étaient partis les déportés ? Sur ces innocents disparus que vous connaissiez comme les Biegacz?

– Écoutez, on savait déjà ! Avec ma mère, voyez-vous, on parlait des camps, déjà en 1942. On savait qu’on prenait des juifs pour les envoyer là-bas mais on ignorait l’histoire des chambres à gaz : « On les envoie en Allemagne dans des camps de travail ». Mais bon, quand partaient des petits de deux ans… on se posait des questions ! Et puis après la guerre, les déportés, quand ils sont revenus, on ne les écoutait pas beaucoup. Les gens pensaient que ce n’était pas possible ces exterminations. Il n’y a que les militaires, qui ont libérés les camps, qui savaient vraiment. Plus tard, les Klarsfeld ont fait un sacré boulot. Elle et lui [Beate et Serge] ont du mérite. Grâce à eux, on a vraiment su. D’ailleurs j’ai toujours la première édition de leur Mémorial de la déportation des Juifs de France que j’ai acheté en 1978. Regardez….

Personnellement je tenais pour la première fois avec précaution cette édition originale posée sur la table du salon de Pauline. Lors de notre rendez-vous je fus très impressionné par sa connaissance aigüe de la « littérature » des camps. Sa bibliothèque sur ce sujet est impressionnante. Nous échangions passionnément sur nos lectures respectives jusqu’à cet ouvrage sorti en mars 2015 que je venais de finir de lire : Mémoires de Beate et Serge Klarsfeld, parues aux éditions Flammarion.

– Oui je l’ai lu. Mon mari est mort l’année dernière [2016] au mois de janvier. Il m’avait dit : « Tache de me trouver le livre des Klarsfeld ». J’étais abonné à France Loisirs mais il n’en avait plus. Je suis allé monter à la Défense et je l’ai trouvé. Mais il n’a pas eu la chance de le lire. Moi je l’ai lu quand j’étais en clinique, c’était passionnant.

– Avez-vous remarqué que le père de Serge Klarsfeld était dans le même régiment que votre papa en 1940, le 22è des Marcheurs Volontaires Étrangers ?

– Oui, oui ! J’étais alors dans une maison de rééducation à Courbevoie, à la Cité des Fleurs… Enfin bref, il y avait un médecin à chaque étage. Mon médecin venait d’Algérie. Il était en train de regarder le livre des Klarsfeld que je lisais. Puis, il dit à ses collègues : « Madame Neuman ne mange pas de viande de porc, vous avez compris ? ». À propos de la viande de porc, quand nous étions dans la Creuse pendant l’Occupation ma mère avait élevé deux cochons ! Elle avait dit : « Le bon Dieu me pardonnera ! ». C’était comique, elle les avait surnommés Toto tous les deux. Elle leur donnait à manger le matin avant tout le monde. Les cochons la reconnaissaient. On dit « bête comme un cochon », bah franchement je ne suis pas sûre…

Elle ponctua cette anecdote avec ce rire magique des humbles qui vont toujours de l’avant, de ce rire qui remonte à la prime enfance et des jours heureux de la rue Richebourg, de ceux qui savent rire de tout sans oublier l’essentiel : la dignité, l’altérité, l’altruisme ; malgré tout le reste.

Hommage et remerciements :

Pendant la rédaction de ce récit, Les copains de la rue Richebourg, René Verquin nous a quitté à l’âge de 87 ans. C’était un ami d’enfance de Pauline et Jean Contenté à Corcy et à Soissons juste après la guerre. Je tiens à lui dédier ces pages. Il aurait aimé les lire.

De tout cœur, je voudrais remercier Pauline, Renée, la belle-sœur de Zina Habarov, et Zina elle-même, pour leurs précieux témoignages et leurs sincères amitiés à mon endroit. Bavarder des heures avec elles est d’une richesse sans prix.

A leurs neveux, Michaël Neuman et Michel Rosenstein, sans qui, je n’aurais pu être mis en contact avec ces témoins.

A Régine Wolff-Socquet sans qui ces lignes n’auraient jamais pu être écrites.

[1] Service Historique de la Défense – Vincennes, dossier GR 16 P 140998.
[2] Épuisé depuis longtemps, on peut le dénicher sur des sites de ventes en ligne de livres d’occasion. https://booknode.com/l_aigle_des_caraibes_01738345
[3] Jean Contenté L’Aigle des Caraïbes. Robert Laffont, Paris, 1978, collection Vécu, p.16.
[4] Stéphane Amélineau La Shoah en Soissonnais : Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire. Fondation pour la Mémoire de la Shoah/Le Manuscrit, collection Témoignages de la Shoah, Paris, 2017, p.219-223.

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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