De la Shoah (à Soissons) au « Che » ou Jean Contenté « L’Aigle des Caraïbes »

     Je compris, au cours de mes travaux et de la rédaction de mon livre[1] que, lorsqu’ils seraient publiés, je risquais de recevoir des réactions pour les compléter ou les corriger. D’où la création de ce site internet en 2013. Mais jamais je n’aurais pensé que :

1°) des questions soulevées dans mon livre trouveraient des réponses juste trois semaines après sa sortie à partir d’un témoin contemporain et victime juive de cette époque, vivant aujourd’hui quelque part en région parisienne.

2°) et, non des moindres, qu’une des personnes évoquées dans mon bouquin (Isaac/Jean Contenté de Soissons, né juif de parents turcs, âgé de 17 ans en 1942, chapitre 41 p.425-430), serait liée de très très près, après la Shoah, à l’icône révolutionnaire du XXe siècle : Che Guevara. Ce dernier le considérait comme un frère puisque Jean le forma et l’accompagna dans ses combats.

     Il serait trop long ici d’évoquer les circonstances qui m’ont amené à retrouver ce témoin et à répondre (enfin !) à des questions posées dans mon ouvrage sur la famille Contenté depuis le début de mon enquête en 2012.

Ce témoin clé s’appelle Pauline. Dans mon livre, elle a 10 ans en 1943 avant que je perde sa trace archivistique dans une vingtaine de documents consultés. Une certitude, je savais qu’elle et sa famille n’étaient pas dans les listes des convois de déportation et que ces archives analysées me laissaient penser qu’ils s’étaient cachés quelque part en France, a priori dans la Creuse, mais rien de plus.

     Aujourd’hui elle a 84 ans. C’est la petite sœur d’Isaac/Jean (aujourd’hui décédé, intrépide combattant des tyrans d’après-guerre, du Maquis creusois jusque dans les Caraïbes en passant par le Moyen-Orient dans les années 1947-1948 lors des conflits de la création de l’État d’Israël). Elle m’apprend qu’un livre sur la vie de son frère avait été publié sous la plume de Roger Vergnes : L’Aigle des Caraïbes.[2]

Couverture Jean Contenté

Couverture de l’édition de 1978.

      Pauline était aussi émue que moi pendant notre première conversation. Elle, parce qu’un « jeune homme » s’intéresse à l’histoire de sa famille et de ses amis d’enfance jusqu’à écrire un livre en connaissant par cœur les prénoms et les dates de naissance de ses deux frères aînées (Charles et Jean), de son papa (Moïse) et de sa maman (Rebecca). Moi, parce que je ne croyais jamais savoir ce qu’elle était devenue ou si elle était encore en vie.

     Toutes lectures cessantes, je venais de recevoir ce fameux livre paru en 1978. Je l’ai trouvé d’occasion sur Internet pour deux euros mais qui est pour moi d’une valeur inestimable sur la vie de ce juif d’origine turque qui vécut son enfance et son adolescence à Soissons et dans le maquis de la Creuse à partir de 1942.

     Incroyable ! Et je ne faisais que lire les premières pages. Quatre ans que je cherchais la réponse sur les conditions d’arrestation de Samuel Biegacz (né en 1922 et proche ami d’enfance de Jean Contenté et de son frère aîné, Charles Contenté), le 27 juin 1942, à Soissons, embarqué par les Allemands. Et j’ai la réponse dans le prologue du livre ! Ce jour-là, ce n’était pas la rafle, mais on avait dénoncé Samuel car il ne portait pas l’étoile jaune que les autorités imposaient aux juifs à compter du 6 juin 1942.

Il raconta, sous la plume de Robert Vergnes :

1942, Soissons, rue Richebourg.

[ Les Contenté vivaient au n°1 et les Biegacz au n° 20, j’avais pris en photo la maison de ces derniers en 2012, au début de mon enquête ] :

20 rue richebourg Famille BIEGACZ

2O rue Richebourg à Soissons [2012, Stéphane Amélineau].

Des gens se sont penchés sur moi et lavent mon visage ensanglanté.
J’avais crié : « Lâche, vendu ! assassin ! » en m’accrochant au gendarme qui à coups de crosse faisait grimper mon ami Sam dans le camion. Je ruais, je mordais. « Assassins ! » Les coups pleuvent sur ma tête. Je roule sur le pavé ; les roues du camion me frôlent, ce camion nazi qui emporte hors du monde Sam
[…]. Sam avait résisté, on l’assomma. Je n’en ai plus entendu parler. Mourut-il ce jour-là ?

     Jean Contenté se demandait donc ce qu’était devenu ensuite son cher ami. Hélas, « L’aigle des Caraïbes » n’est plus de ce monde, mais j’aurais pu à mon tour, lui donner la réponse. Samuel fut déporté avec ses parents à Auschwitz le 29 juillet 1942 dans le convoi n° 12 pour ne jamais revenir. Quelques jours avant, le 20 juillet, Samuel retrouva en prison, à Laon, ses parents qui venaient d’être arrêtés dans la première rafle des Juifs de Soissons. Le lendemain, 21 juillet, ils étaient transférés au camp de Drancy avec huit autres israélites de ville du Vase.

     La vie de Jean Contenté, né à Paris en 1925, ferait pâlir l’imagination des scenarii les plus improbables d’Hollywood. Notre héros n’avait qu’une obsession dont il se fit le serment : consacrer sa vie à lutter contre tous les tyrans du monde. Rien que ça !

     Il est décédé brusquement, terrassé par un cancer, peu de temps avant la publication de « L’aigle des Caraïbes » mais Robert Vergnes (1927-2004, chercheur spécialiste de l’art précolombien) qui avait recueilli les propos de Jean, regretta quelques lacunes sur sa vie Soissonnaise dans son avant-propos.

    En retrouvant très récemment la petite sœur de Jean Contenté, Pauline (aujourd’hui 84 ans), je vais pouvoir combler ces manques… Je me plongeais dans ce récit, d’un trait, à relever le nez qu’à la dernière page tournée. Je n’étais pas au bout de mes surprises. Sa vie est si fascinante, si trépidante, un suspense intenable dans chaque chapitre, qu’il est impossible de décrocher. C’est aussi une passionnante immersion dans l’Histoire des pays des Caraïbes à partir des années 1950 et de cette Légion des Caraïbes que commanda notre héros pour tenter de contrer les dictateurs qui pullulaient dans la région (Saint-Domingue, Nicaragua, etc.) pour renverser les présidents des pays voisins démocratiques aux politiques sociales ou d’obédience communiste.

     Cinq ans avant la révolution cubaine, Jean Contenté aperçut au Guatemala, attablé avec ses amis dans une taverne où le public admirait son autre talent, celui de chanteur (oui, aussi, il avait autant la plastique que le timbre d’un Luis Mariano), un jeune aventurier à bout de souffle sur une moto tout aussi fatiguée qui voyageait depuis l’Argentine : Ernesto Guevara. Cette rencontre aura autant d’impact pour l’un comme pour l’autre…

PS : Nous pouvons trouver sur Internet un lien qui permet d’entendre quelques enregistrements audios des entretiens entre Jean Contenté et Robert Vergnes, dont l’anecdote de la rencontre avec le futur Che : Le site sur Robert Vergnes

[1] Stéphane Amélineau La Shoah en Soissonnais : Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire. Ed. FMS/Le Manuscrit, collection « Témoignages de la Shoah », Paris, 2017.
[2] Jean Contenté L’Aigle des Caraïbes. (Récit recueilli par Robert Vergnes) Ed. Robert Laffont, collection « Vécu », Paris, 1978.

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
Cet article, publié dans Famille Biegacz, Famille Contenté-Neuman, Recherches historiques, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour De la Shoah (à Soissons) au « Che » ou Jean Contenté « L’Aigle des Caraïbes »

  1. Ping : Les copains de la rue Richebourg (Soissons) | itinéraires de Mémoire sur la Shoah

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s