Des mots pour le dire

    Ma bibliothèque personnelle dégorge de textes rédigés par mes élèves qui ont participé depuis 2008 à mes ateliers de découverte sur le Shoah et qui, par quatre fois, ont suivi mes itinéraires de Mémoire jusqu’à nous rendre à chaque fois sur le site d’Auschwitz-Birkenau. Ce n’est pas sans une certaine nostalgie que je replongeais ces jours-ci dans ce premier voyage en 2009 et ce premier ouvrage que nous avions réalisé ensemble : « Convoi n°67, encore vivront-ils un tout petit peu… »
Ils avaient entre 12 et 22 ans le 3 février 1944 quand ils furent entassés dans les wagons à bestiaux du convoi n° 67 pour une destination inconnue. Parmi eux j’ai choisis, 23 noms au hasard de cette liste interminable de déportés. Mon seul critère était leur jeunesse, cette même jeunesse que mes 23 élèves volontaires. En 2008 comme aujourd’hui, mes lycéens ont tous ce dénominateur commun : transcender les mots et les illustrations de leur manuel scolaire.

Elèves du lycée Saint-Rémy, Itinéraire de Mémoire en 2008-2009. Edwige est au premier rang, première à gauche.

Élèves du lycée Saint-Rémy, Itinéraire de Mémoire en 2008-2009. Edwige est au premier rang, première à gauche.

    

A l’époque, après des mois à étudier des témoignages récoltés ou entendus, à fouler les lieux de Mémoire entre la Cité de la Muette et le centre de mise à mort d’Auschwitz je tenais à ce que mes élèves écrivent librement, et sous la forme qui leur convenait le mieux, un texte qui pouvait se rapprocher au mieux de ce qu’avaient pu subir ou ressentir ces enfants déportés parce que nés Juifs. Je me souviens comme si c’était hier lorsque Edwige, l’une de mes élèves de terminale, me fit lire son récit. Je fus littéralement bouleversé par l’intensité de son écriture et par l’oppressante dramaturgie de sa narration pour se représenter les terribles angoisses d’une adolescente de 17 ans en 1944, Ruth Lazar.
Aujourd’hui, Edwige est en sixième année de médecine et c’est avec son accord qu’elle m’autorise à reproduire son texte dans ce blog, sept ans après la publication de notre livre : « Convoi n°67, encore vivront-ils un tout petit peu… »

Mars 2009. Mes élèves marchant vers Birkenau depuis la Judenrampe.

Mars 2009. Mes élèves marchant vers Birkenau depuis la Judenrampe.

Ruth LAZAR, 17 ans.

Du bruit dans la rue, des portes qui claquent, un bruit de moteur… Je suis réveillée, mon cœur a déjà accéléré. Le moteur s’arrête sous la fenêtre, nouveaux claquements de portes et je comprends. Une boule chaude se forme dans mon ventre, j’agrippe le drap en serrant les poings, j’ai peur. Je n’ose pas y croire, je n’ose pas réaliser. En cascade, je revois ce qui nous a menés jusqu’ici.

La maison à Illingen [Allemagne], la famille unie, le déménagement en France, les gens plus distants, l’inquiétude de papa, le sourire voilé de maman, la naissance de Francine, et juste après, la guerre !
A partir de là, les souvenirs sont plus précis : la prise de conscience de ce qu’est l’antisémitisme nazi, les angoisses de papa et maman, l’agression de papi et mamie, la France vaincue et le régime de Vichy. Ensuite la situation se dégrade pour nous : l’obligation de se cacher pour ne pas se faire interner, la multiplication « d’ordonnances » contre les Juifs, les rumeurs sur une possible « déportation vers l’Est » et le début des arrestations. Novembre 1942 : l’occupation du Sud de la France par les nazis, l’arrestation à laquelle nous échappons en passant la nuit chez un contact de papa, le stress quotidien, les restrictions alimentaires, la peur du lendemain, et cette nuit…

Des pas rapides et brutaux montent les escaliers. Ma respiration se hache, je ne bouge pas. Maman se lève. J’entends ses mouvements précipités, elle a peur, papa n’est pas là. On tambourine à la porte en aboyant un ordre que je ne reconnais pas tout de suite. Je me lève et prends la main de Francine. Kurt se réveille en sursaut. Maman ouvre la porte, une voix autoritaire emplit la pièce voisine. Les pas se déplacent, arrivent derrière notre mur, la porte s’ouvre violemment. Un Allemand en uniforme nazi nous ordonne de sortir, ce que nous faisons. Günter et mon cousin Werner, qui avait réussi à fuir l’Allemagne alors que les frontières étaient déjà fermées, sont aussi dans la pièce principale. Un second soldat fouille dans les meubles tandis que le premier crie sur ma mère en allemand. Je comprends qu’il lui demande où est mon père. Elle prétend ne pas savoir. Il la gifle. Elle baisse les yeux. Il la gifle à nouveau. Elle lève les yeux sur lui et garde la bouche fermée. Il l’empoigne et fait signe à son compagnon que nous pouvons descendre. Je peine à réaliser ce que je suis en train de vivre, ça va trop vite. Le soldat ouvre les portes de la camionnette et nous pousse dedans. Francine fond en larmes, il la fusille du regard, « dreckig Jude ! ». Les portes claquent, nous laissant dans la pénombre avec un couple et son bébé, arrêtés juste avant nous.

La camionnette redémarre. J’ai l’esprit totalement embrumé. Je regarde fixement les lacets de Kurt qui se soulèvent à chaque secousse du véhicule. Le trajet se fait dans un silence hébété. Seuls les pleurs du bébé nous sortent parfois de la torpeur qui nous a tous gagnés. Je ne sais pas combien de temps nous roulons. Nous arrivons dans une prison, et nous nous laissons enfermer sans résistance.
Nous passons huit jours dans une cellule. Maman parle peu, elle est très tendue, mais devant nos geôliers elle se montre très digne. Nous prenons exemple sur elle pour ne pas montrer l’inquiétude qui grandit en nous, et sauver notre orgueil. Moi j’espère que papa réussira à nous faire libérer. Lui qui sait toujours ce qui se trame dans Nyons, qui nous a cachés la nuit de la première rafle… On a déjà réussi à leur échapper une fois, alors pourquoi pas une deuxième ?
Mais ce sauvetage inespéré n’a pas lieu. Un soir, les soldats nous informent de notre départ pour le lendemain. Nous allons être transférés à Paris. L’angoisse monte d’un cran. Quels espoirs pouvons-nous nourrir loin de Nyons ? Que vont-ils faire de nous ?
Nous partons le matin dans un bus de ville. Le trajet dure la journée entière, et je vois les espoirs de maman qui diminuent au fur et à mesure que nous nous éloignons de la région. Les gens sont silencieux, personne ne sait ce qui nous attend à Paris.

Finalement c’est au camp de Drancy que le bus s’arrête. Nous entrons dans une grande pièce où il y a déjà du monde. Des détenus comme nous assurent le secrétariat. Nous sommes recensés, maman donne 110 francs. Maintenant nous sommes complètement démunis. Un coin de pièce avec de la paille nous est désigné pour que nous nous installions, mais nous n’avons plus d’affaires personnelles. Maman est devenue complètement apathique. Elle ne parle pas, mange à peine, et la nuit je vois ses yeux qui restent grands ouverts avant de m’endormir.

Dans ce camp il y a beaucoup de monde, et nous sommes libres de circuler dans l’enceinte. Je préfère ceci à la petite cellule où nous étions enfermés. Nous dormons sur la paille et mangeons dans des gamelles. Certains reçoivent des colis de nourriture, nous pas.
En six jours nous avons le temps d’apprendre les dures réalités de la condition d’interné : impossible de savoir où, avec qui, et dans quelles conditions nous serons le lendemain. Drancy est un camp de transit, nous attendons en fait d’être déportés vers l’Est, à Pitchipoï. Personne ne sait trop où c’est, ni ce qu’on va y faire, mais ça sera notre prochaine destination. Avec Gunther et Werner qui ont 16 et 15 ans, on imagine des scénarios dans lesquels on réussirait à échapper aux nazis et à retrouver papa, puis à se cacher dans l’attente d’une libération. Ce n’est pas toujours très réaliste, mais on rêve de raconter un périple pareil à notre père. Lire sa fierté sur son visage, et puis redonner la vie à maman qui ne parle plus du tout depuis que nous sommes arrivés ici. Elle erre sans but tel un fantôme tandis que nous explorons Drancy pour glaner des informations, et fuir son désespoir.

Un soir nous apprenons qu’un convoi part le lendemain. Nous sommes sur la liste. Nous ne sommes pas prêts. Apparemment le transport se déroule dans des wagons à bestiaux. Werner réussit à se procurer de la nourriture aux cuisines en prévision, parce que pour venir à Drancy, nous n’avions pas eu de repas de midi. Le soir nous réfléchissons à une stratégie pour s’échapper entre la sortie de Drancy et l’arrivée à la gare. Mais plus nous y pensons, et moins la fuite nous paraît réalisable.
Cette dernière nuit est très angoissante. Le visage de maman ne bouge pas, plus rien ne semble l’affecter. J’ai envie de la secouer pour qu’elle cherche avec nous, mais je ne dis rien. La nervosité est palpable parmi les autres détenus.

Le lendemain matin, nous devons nous rassembler dans la cour. Il y a énormément de monde. C’est la cohue, mais les soldats nous surveillent avec des chiens et ils gardent le contrôle de la situation. Il me semble impossible de fuir maintenant, d’autant plus que nous sommes prévenus : quelqu’un s’évade et tout le wagon est fusillé. Cette menace calme nos ardeurs téméraires, et nous restons raisonnables, nous pliant aux ordres. Nous nous entassons dans des bus de ville pour aller jusqu’à la gare. Ce sont bien des wagons à bestiaux qui nous attendent, ainsi que d’autres soldats, toujours accompagnés de gros chiens. Malgré notre grand nombre, ils parviennent à tous nous faire entrer.

C’est quand la porte se ferme que je ressens la peur dans tout mon corps. Les ouvertures sont obstruées par des planches, nous sommes tous enfermés dans le noir, impuissants, à la merci de nos ennemis. Je réalise que le pire commence maintenant. Nos parents nous avaient toujours protégés. Durant les années de rafles, la tension grandissait, la peur était quotidienne, mais le danger ne nous apparaissait que momentanément. Mon père était très au courant, nous avions échappé à une rafle ! Quand je vois le nombre de personnes dans ce wagon, je perçois mieux la haine et la force des nazis. Je comprends violemment le sens réel du mot « extermination ». Jusque-là je refusais presque de croire que la mort pouvait m’arriver à 17 ans, même en temps de guerre, même sous une politique antisémite. Je nous croyais plus malins qu’eux, je pensais qu’on leur échapperait. A Drancy avec les garçons nous prenions presque ça comme un jeu, une chasse mortelle où nous utilisions toutes nos ressources pour échapper à notre prédateur. Nous n’envisagions pas l’échec. Je réalise maintenant que nous n’avons plus de ressources. Nous sommes dans un wagon, offerts à notre ennemi. Nous sommes sans défense car totalement prisonniers. Je comprends que maman avait pressentit ça avant nous. Une fois arrêtés, il est presque impossible d’échapper au sort que nous réservent les nazis, elle avait perçu tout ça avant. Je m’en veux de l’avoir évitée une semaine entière parce qu’elle était amorphe. Je m’en veux de lui avoir fait des reproches intérieurs. Elle avait tout compris avant moi. J’ai une boule dans la gorge, je viens de réaliser l’ampleur de mon impuissance. Notre faiblesse malgré notre grand nombre. Leur haine envers nous. Je n’ose pas espérer que le trajet soit court. Il fait déjà froid, je ne veux pas aller à l’Est, j’ai envie de pleurer. J’ai l’impression d’avoir perdu un combat.

Quand le convoi s’ébranle, les larmes roulent déjà sur mes joues. J’ai peur de mourir. Tout le monde est silencieux. En guise de toilettes, il y a un bidon près de la porte. C’est long, très long. J’ai déjà perdu la notion du temps. Nous percevons encore le jour qui filtre à travers les interstices du bois. Il fait froid bien que nous soyons collés les uns contre les autres. L’atmosphère est lourde. Je lis sur tous les visages la douleur. Je vois tous ces corps fatigués, écrasés par le poids du désespoir et de la peur mêlés. J’en vois certains prêts à craquer, j’en vois qui pleurent, d’autres qui tremblent. Utiliser les tinettes n’est plus source de honte. Au tout début, personne n’osait choquer la pudeur collective et faire ses besoins entourés d’inconnus. Mais la nature nous a rattrapés depuis, et il est devenu normal de recevoir des excréments tant le wagon est ballotté dans sa course.
Je vois le visage tordu de mon frère, j’ai envie de le soulager, le tenir dans mes bras pour qu’il ait plus chaud, le couvrir de baisers. J’ai une vague d’affection à distribuer, comme si je voulais compenser nos vies prochainement écourtées par une immense tendresse, comme si l’amour pouvait encore nous sauver.
Les heures passent trop lentement. Il fait nuit à présent. Nous n’avons pas mangé de la journée. Je suis épuisée, mais nous ne pouvons pas nous asseoir. Avec ma famille, nous avons formé une étrange chaîne : Günter et Werner étant contre une paroi du wagon lorsque nous sommes partis ; nous échangeons régulièrement nos places pour permettre à deux d’entre nous de s’adosser.
Parfois l’anxiété et la fébrilité ambiante me quittent et je retrouve un petit peu de sagacité. Je me demande où est papa, ce qu’il fait… Je me pose aussi des questions sur notre sort à nous. Pitchipoï… Qu’est-ce que cela signifie ? Certains pensent que nous allons travailler, d’autres que nous allons mourir. Moi je préfère me dire que nous allons travailler, puisque les nazis n’auraient aucun intérêt à nous emmener à des kilomètres de notre lieu d’origine pour nous tuer. Néanmoins, j’évite de trop y réfléchir parce que je vois mal Francine travailler alors qu’elle a quatre ans. Et puis je ne suis plus sûre qu’ils nous considèrent comme une force de travail puisque nous voyageons dans des conditions invivables. De toute façon je ne suis plus sûre de rien. Tout est chamboulé dans ma tête, je n’ai plus de repères, j’ai presque du mal à croire ce que je vis. Pourtant je sens bien tout mon corps endolori, le froid, et l’odeur nauséabonde.

Je crois que j’ai un peu dormi. Je me sens faible. J’ai faim et froid. Le train semble ralentir… Oui il ralentit et s’arrête. Pourtant il n’y a rien autour de nous… Alors Pitchipoï est un endroit désert ? Que vont-ils faire de nous ici ? Quand la porte s’ouvre, la lumière nous agresse les yeux, un vent glacé s’engouffre dans notre réduit, mais c’est merveilleux. Cette irruption de la nature dans notre délire nous rappelle le visage de la réalité… Le temps de vider la tinette seulement. A nouveau enfermée dans le noir, je regrette de n’avoir sauté dehors, quitte à me faire abattre comme du gibier la seconde d’après. Je n’en peux plus de cette prison roulante, je ne supporte plus d’être parquée là-dedans. Nous repartons… Pour combien de temps encore ?
L’attente est insupportable. La démence nous gagne tous, elle semble s’installer définitivement. Les prisonniers sont fébriles, toujours en mouvement, à la recherche d’une stabilité qu’ils ne trouveront pas. Je suis épuisée, j’ai besoin de sortir…
Une femme se met à crier et à frapper la paroi. Chacun tressaille, certains se joignent à son cri. Je n’en peux plus, je tremble, j’ai envie de hurler avec eux. Non il ne faut pas. Si je me mets à crier, je vais perdre le contrôle de moi-même, je vais basculer. Je dois rester lucide, je dois rester consciente et maître de moi-même, je dois tenir. Leur plainte, leur désespoir m’arrachent le cœur. Il n’y a aucune larme, simplement l’expression brutale de la souffrance pure. Je ne supporte plus ces manifestations de douleurs. Je ne peux plus tenir, c’est atroce.
Des coups de feu font taire le vagissement issu de notre wagon. Il n’y a plus qu’une femme qui hurle. J’ai l’irrépressible envie de frapper cette femme pour la faire taire. Son cri est vraiment insoutenable. Il faut qu’elle arrête. Il faut que cette plainte cesse, de n’importe quelle manière, ce n’est plus possible. Je serre les dents. Je vais craquer. Sa voix se brise, et ce ne sont plus que des gémissements qui s’échappent de cet être en souffrance. Enfin elle se tait. Immédiatement, un sentiment de soulagement m’envahit. La tension en moi redescend, je respire. Je réalise que je suis au bord de la folie. Je me sens comme un animal, pas seulement parce que je suis en cage, mais parce que ma capacité de réflexion me quitte. Je peine à contrôler d’incroyables pulsions de violence. Je me sens comme une bête enragée, prête à tout pour que cesse la souffrance. Mes émotions ont pris le contrôle de moi. Sans logique, je ressens tour à tour l’amour et la haine. Le temps s’écoule lentement. Même mon immense fatigue ne parvient pas à me faire oublier le froid et la faim. Je ne suis pas sûre d’arriver vivante, si toutefois nous arrivons un jour quelque part.
Pour la seconde fois, nous vidons les tinettes… Toujours pas de nourriture.
Je n’ose pas regarder les gens qui sont au sol. Je sais qu’ils sont morts et je ne peux pas soutenir cette vue dans l’état où je suis. Je ne sais pas si je les envie ou si je les plains. Je sais qu’on les a piétinés, qu’on leur a écrasé le corps, qu’on leur a marché sur la tête, mais je sais aussi qu’ils ont enfin finit de souffrir. J’attends une délivrance, n’importe laquelle. J’ai envie de me laisser glisser au sol, mais savoir ma famille autour de moi m’en empêche. Ce transbordement est interminable. Fatigue, faim, froid, démence, souffrance, violence, soif, fétidité, angoisse… c’est le lot des survivants, les autres en sont morts.

Le train ralentit à nouveau. Nous sommes le troisième matin, et nous nous préparons à un court éblouissement, une brève respiration, le temps de vider les tinettes. Cependant ce matin est différent des deux précédents : il y a des traces de vie dehors. Serions-nous enfin arrivés ? Le calvaire va-t-il prendre fin ? Je l’espère sans trop de conviction, je suis trop exténuée pour cela. La porte s’ouvre, et un soldat nous donne l’ordre de sortir.
Je suis abasourdie. Pourtant il ne faut pas, l’uniforme qui vocifère à l’entrée du wagon frappe ceux qui en sortent trop lentement. Je vois l’extérieur, je vois le jour, le ciel, je me sens renaître. Il faut sauter sur un talus, il y a des cadavres en « pyjama rayé » qui nous aident, mais j’y arrive seule. L’air frais me purifie les poumons et nettoie mon visage. Je me surprends à sourire, le calvaire est terminé. Nous devons attendre à côté du train. Je m’attarde sur les « choses » en pyjama : en fait ce sont des hommes. Il faut faire deux groupes : les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Nous restons ensemble. L’attente est longue. J’espérais que nous allions bientôt manger, mais le froid m’a rafraîchi les idées, je ne fais plus abstraction de l’hostilité des lieux. Si le pire est derrière nous, je ne suis pas sure que la vie ici soit tellement mieux. Un soldat nous demande notre âge et notre profession et nous re-divise en deux groupes. Ce rangement s’éternise. Mon cerveau refait surface pourtant j’ai du mal à comprendre. Les pyjamas rayés enlèvent les morts des wagons. Ce sont des détenus, comme nous maintenant. J’ai peur. A la quasi-euphorie de la libération, succède l’anxiété de l’attente. Les soldats crient et distribuent des coups de matraque en caoutchouc, les chiens aboient sauvagement, il y a très peu de détenus et ils sont terriblement maigres. Je n’aurais jamais dû m’en rendre compte. Je ferme les yeux. C’est extrêmement long, il fait bien trop froid pour nous laisser dehors comme ça. Enfin des camions arrivent pour nous chercher. Tandis que nous sommes encore transportés vers une destination inconnue, l’autre groupe part à pied. Ils ne sont qu’une centaine, à peu près autant d’hommes que de femmes, mais tous identiques. Ils marchent par cinq. C’est étrange.
J’aimerais anticiper mais je n’ai aucune idée de ce qui va m’arriver. Pourquoi l’autre groupe est-il parti à pied ? Cette question m’obsède. Nous pénétrons dans une enceinte fortifiée. Je regarde des espèces de baraques en bois défiler. De l’autre côté il y a des bâtiments en dur, nous allons sans doute travailler dans ceux-ci avec du matériel que nous irons chercher dans les autres. Je pense toujours à ceux de l’autre groupe, et soudain je comprends en quoi ils étaient tous identiques. Que des adultes, plutôt jeunes, qui malgré l’immense fatigue, semblent en relative bonne santé.
Nous arrivons au fond du camp. Nous sortons, et on nous explique que nous allons nous doucher, mais avant cela nous devons attendre dehors. J’aurais préféré manger pendant ce temps-là. Ici il y a une drôle d’odeur. Je ne comprends pas l’organisation de cet endroit. Je cherche un sens mais je n’en trouve pas. Pourtant j’ai l’impression que la réponse est tout près, à ma portée, mais je ne sais pas, je n’y arrive pas.

Après une nouvelle attente qui achève de nous frigorifier, le jour commence à baisser, et on nous donne enfin l’autorisation d’entrer. Nous devons nous déshabiller, et retenir où nous mettons nos affaires pour les récupérer après. Les pyjamas rayés nous distribuent des morceaux de savon. Leurs yeux sont des gouffres de souffrance. Leur présence me met mal à l’aise. Pourquoi eux sont-ils habillés ainsi alors que nous, allons récupérer nos affaires ? Pourquoi l’autre groupe est-il parti à pied ? L’angoisse monte en moi, une boule se forme dans ma gorge, il y a le feu dans mon ventre et un orage sous mon crâne. Femmes et hommes sont mélangés. Nous sommes si nombreux, où vont-ils nous mettre après ? Je trouve cela étrange. Je ne perce pas la logique de leur organisation. Mon cœur bat à tout rompre, il y a une odeur inconnue, j’ai un mauvais pressentiment. Nous allons à la douche, mais quelque chose cloche, quelque chose ne va pas. Je ne sais pas quoi, mais même sans repère, je sens que quelque chose ne va pas. Tout mon être est aux aguets, j’ai horriblement peur. Nous entrons dans la salle de douche, plus le temps passe, plus mon cœur accélère, plus l’angoisse monte. J’ai du mal à respirer, je transpire alors qu’il fait froid. Que se passe-t-il ? Les portes de la salle se ferment. Nous allons mourir. Ce sont les mots qui vont sur ce sentiment de malaise extrême. Je réalise maintenant avec une certitude inébranlable que nous allons mourir. Je ne sais pas comment ni pourquoi, mais ils vont nous tuer tous dans les instants qui vont suivre. La détresse va m’étouffer. Je n’en peux plus. Je regarde Maman, ses yeux me disent qu’elle compatit à mon désarroi, elle qui sait depuis le début. Les gens autour de moi sont affolés, et amplifient le sentiment de panique qui me serre à l’intérieur, qui va me faire imploser. Un bruit au plafond, un sursaut général, des cris dans toute la pièce. Ça pique, quelque chose me ronge la peau, je m’étouffe, il manque de l’air, j’ai mal. Ça brûle dans mon corps, j’ai mal, des cris, ça pique, je ne sens plus que la souffrance partout, j’ai besoin d’air, je n’en peux plus, j’ai mal, il faut que ça cesse, ma peau s’arrache, de l’air ! C’est insupportable ! Mon corps meurt, stop ! La souffrance est à son paroxysme. Il n’y a plus d’air. Plus du tout.

Edwige ÉLIE, 17 ans (Terminale S – 2009).

Publié dans Projets pédagogiques | Un commentaire

Au nom de tous les Leurs : Charles & Hélène Knoll (compléments d’enquête)

     Depuis que j’ai confié mon manuscrit aux éditions de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, il était évident après des telles investigations sur la persécution des juifs du Soissonnais que des descendants ou proches de ces familles, découvrant récemment mes travaux, me contacteraient.
Ainsi, ils m’apportent des informations supplémentaires, éclairants des zones d’espace et de temps que mes tentatives d’élucidation n’avaient pu atteindre. De ramification en ramification, ces échanges récents complètent des faits ou répondent à des questions. Ce fut le cas l’été dernier dans le cadre d’une correspondance avec Alain Kievitch, un neveu de Charles Knoll (1908-1978).
Après avoir lu mon chapitre concernant son oncle et sa tante Hélène[1], il me soumet des compléments précieux à mon enquête grâce à ses recherches remarquables sur sa famille dont certains membres périrent sous le joug nazi.
Je voudrais ici le remercier chaleureusement pour son inestimable contribution à mes travaux mémoriels.

    Alors rappelons et complétons l’itinéraire de cet homme haut en couleur, aussi bourru qu’intrépide dont l’écho de ses harangues sur les marchés résonne certainement encore dans les oreilles des plus anciens de Soissons. Primeur, il vantait haut et fort la qualité de ses fruits et légumes. De ce qu’il vécut depuis sa terre natale en Galicie jusqu’à la libération de la France en 1944, son silence était d’or.
C’était un chemin semé d’embuches, de barbelés et de barbarie que seuls sa volonté et son courage lui permirent de rester un homme libre !

Charles Knoll dans les années 1930. [Collection privée A.Kievitch].

Charles Knoll dans les années 1930. [Collection privée A.Kievitch].

     En premier lieu, j’en apprends davantage sur la ville dans laquelle Charles vécut jusqu’à l’âge de 14 ans. Né en 1908, prénommé Saül, sujet de l’empire Austro-hongrois à Jaroslow. Il grandit au milieu de ses parents, Joseph et Beila, à Stanislawow, 80 km plus au nord. Un premier frère vit le jour en 1910, Mosjzesz-Maurice, puis vinrent, après la première guerre mondiale, sa sœur Etti et son second frère Simon (en 1921). La ville de Stanislawow a été fondée en 1654 et huit ans après, les Juifs reçurent le droit permanent de s’y établir. La communauté développa une activité florissante dans la confection de vêtements et joua un rôle important à la fin du XIX° dans le domaine civil et politique, sioniste comme assimilationniste. En 1910, la présence juive comptait 15 000 personnes, soit un peu moins de la moitié de la population totale [2] .

Stanislawow, Pologne en 1933.

     En 1919, après la défaite des empires de la Triple alliance, cette partie de la Galicie fut disputée par l’Ukraine avant d’être rattachée à la Pologne. Convoitée également par la nouvelle armée soviétique, elle occupa la ville en 1920 avant d’être repoussée par les forces polonaises. Stanislawow devint la capitale du district de Voïvodie dans cette Pologne renaissante depuis le dernier partage du pays à la fin du XVIII° siècle. Pendant ces années de troubles qui ouvrirent les années 20 où se combattaient russes, polonais et ukrainiens, les Juifs furent victimes de pogroms. Est-ce l’instabilité politique et la résurgence d’un antisémitisme meurtrier qui convainquirent le jeune Saül à prendre son baluchon pour traverser l’Europe et rejoindre son oncle Abraham, frère de son père, en 1922, à l’âge de14 ans ? Ou est-ce cette photographie de sa cousine Hélène (fille d’Abraham), reçût de France qui lui fit affirmer à son père, sans l’ombre d’une hésitation, telle une révélation, que c’est la fille avec qui il voudra se marier ? Quoiqu’il en soit, avec une assurance précoce, il prit la route de l’ouest pour retrouver cet oncle Abraham installé à Boulogne-Billancourt, proche de Paris. Il déclara après la guerre, dans son dossier de naturalisation, qu’il était venu en France pour la seule motivation de vouloir y travailler.

     Un second fait dans l’itinéraire de Charles m’était encore inconnu jusqu’à aujourd’hui. Un jour de juin 1940, fait prisonnier par les Allemands, il prit la poudre d’escampette.
Lorsque la guerre fut déclarée en septembre 1939, Charles, et son frère Maurice venu également s’installer en France en 1930 (arrivé précisément le 29 décembre 1929), s’engagèrent dans le 21è Régiment de Marche de Volontaire Étranger. Un des fameux régiments « ficelles » incorporant juifs étrangers ou républicains espagnols. Ces régiments formés vaille que vaille dans le sud-ouest de la France servaient souvent en première ligne pour faciliter le retraite dans la débâcle, maintes fois sacrifiés sur l’autel de l’incompétence de l’état-major de 1940. Charles et Maurice, comme d’autres juifs de Soissons (le médecin Gabriel Fried par exemple), participèrent avec ce 21e R.M.V.E[3] à la violente bataille des Ardennes. Les combats étaient acharnés, des positions étaient tenues contre toute espérance mais les pertes furent très importantes. La bravoure de Charles au combat, soldat de 2de classe, lui valut la Croix de Guerre avec citation le 10 juin 1940. Le commandant du Régiment, Paul de Buissy, nota ce jour-là dans son rapport : Brave volontaire, courageux et énergique. Chauffeur de la camionnette de ravitaillement en munitions et vivres du 3e bataillon. Toujours volontaire de jour et de nuit pour accomplir des missions dangereuses. A notamment, le 9 juin 1940, assuré le ravitaillement de son bataillon fortement engagé et sous un bombardement intense d’artillerie lourde et d’aviation ennemie. A ainsi contribué au succès de la journée.[4]

Charles Knoll en 1939-1940, soldat du 21e RMVE. [Source : collection privée, A.Kievitch]

Charles Knoll en 1939-1940, soldat du 21e RMVE. [Source : collection privée, A.Kievitch]

Engagés volontaires du 21e RMVE dans une baraque du camp d’instruction militaire du Barcarès (Pyrénées-orientales). [France, 1939-1940. - © Mémorial de la Shoah / UEVACJ-EA.]

Engagés volontaires du 21e RMVE dans une baraque du camp d’instruction militaire du Barcarès (Pyrénées-orientales).
[France, 1939-1940. – © Mémorial de la Shoah / UEVACJ-EA.]

Ces Juifs étrangers engagés qui ont survécu aux combats de la campagne de France furent, comme leurs compagnons d’armes français, encerclés par les Allemands avant de rejoindre les interminables fils des prisonniers de guerre. Les deux frères en firent partie. Charles a été arrêté le 19 juin 1940 à Ligny-en Barrois dans la Meuse. Incarcéré au fort de Lyon, il n’hésita pas une seconde quand l’opportunité se présenta de s’évader le 27 juin, échappant ainsi aux longues cohortes des soldats et officiers français envoyés dans les camps de prisonniers en Allemagne pour une détention qui dura cinq ans pour l’immense majorité d’entre eux. Ce fut le cas pour son frère Maurice (fait prisonnier à Valfricourt dans les Vosges le 22 juin 40 et envoyé dans le stalag 3 A de Luckenwalde – État de Brandebourg) . Quant à Charles, il retourna dans le sud-ouest de la France jusqu’à sa démobilisation en aout 40. L’ex-commandant du régiment, mis à la retraite, écrivit un certificat précisant que Charles Knoll a toujours servi avec honneur et fidélité, son évasion le prouve. Certificat rédigé en aout 1941 quand les autorités collaboratrices commencèrent à resserrer leurs griffes pour soustraire les juifs aux droits les plus fondamentaux. Prévenu par un agent de police de Soissons, Charles Létoffé, il se soustrayait in extremis à une arrestation début juillet 42. Ensuite, il passa la guerre dans la région de Limoges, revenant de temps en temps rejoindre sa femme et ses enfants, cachés dans un magasin désaffecté de Boulogne-Billancourt.

    Pourquoi Limoges ? Qui connaissait-il ? Lors de mes études sur plusieurs archives et mes entretiens avec Claudine Knoll en octobre 2012, fille de Charles et Hélène, les informations concernant les activités de son père une fois engagé dans la clandestinité restèrent nébuleuses et imprécises. Là aussi, monsieur Kievitch m’apporte des précisions :

Revenons à la fuite de Charles Knoll, m’écrit-il. Si l’hypothèse tient debout, mon oncle Charles aurait trouvé refuge chez Bernard Baranschik à Limoges, époux de Szajndla Biegacz[5] . Bernard Baranschik était un cousin de Charles et Hélène.
Mon interlocuteur m’envoie le fruit de ses recherches aux archives nationales concernant le dossier de naturalisation de Charles Knoll, datant de 1945. Il y est mentionné son entrée dans la résistance aux côtés des F.F.I. Il y prit donc un part active, ce qui n’étonnera plus celles et ceux qui, comme moi, découvre la témérité et l’esprit de révolte qui animait cet homme face au fascisme. Il dut affronter bien des dangers entre Limoges et Boulogne-Billancourt pour retrouver clandestinement sa femme et ses enfants, réfugiés et cachés derrière les planches du petit magasin de tailleur du père d’Hélène qui en barricadaient la devanture depuis les spoliations de 1941 .

     Enfin, monsieur Kievitch me signifient les membres de sa famille et parents de Charles Knoll qui ont péri dans la Shoah. De son père Joseph, de sa mère Beila, de son frère Simon et de sa sœur Etty, le primeur de la rue des Chaperons-rouges à Soissons n’eut plus de nouvelles depuis 1938. Charles retourna après la guerre en Pologne afin d’y retrouver une trace. En vain. Dans la généalogie que me transmet son neveu, « 1943 » leur est indiqué comme date de décès. Ont-ils été assassinés lors de la liquidation du ghetto de Stanislawow[6] en 1943 ? Ou lors des « Aktion » perpétrées dès l’arrivée des nazies après la brève occupation soviétique de septembre 39 à juin 1941 ? Ont-ils étés déportés dans les convois de 1942 vers le camp d’extermination de Belzec ? Ont-ils succombé aux carences alimentaires ou hygiéniques du ghetto dans lequel étaient entassés environ 40 000 juifs ? Le saurions-nous un jour ?

    D’autres membres de la famille Knoll-Loewenthal s’étaient installés en France entre les deux guerres mais ne purent échapper aux arrestations et aux convois vers Auschwitz :

     Léontine Grüngrass, née Baranschik à Varsovie en 1898 (cousine d’Hélène), son mari Henri, né à Paris en 1890, et leur plus jeune fils, Claude, 11 ans, furent arrêtés en 1943 à leur domicile au 23 de la rue des Montiboeufs dans le 20e arrondissement parisien. Ils ont été déportés dans le convoi n° 58 du 31 juillet 1943 vers Auschwitz. Très probablement assassinés à leur arrivée après la sélection sur la Judenrampe. Le jour de l’arrestation, les deux fils aînés, Serge et Jacques, réussirent à s’enfuir par les toits de l’immeuble. Ils survivront à la Shoah.

     Le 7 mars 1944 s’ébranla de la gare de Bobigny, le 69e convoi de déportés juifs, destination Auschwitz-Birkenau. Parmi les 1501 personnes entassées dans les wagons à bestiaux se trouvait Marcelle Pincu-Coper, née Baranschik en 1902 à Varsovie. Elle aussi était une cousine d’Hélène et Charles. A l’arrivée de ce transport dans ce camp de la mort, environ 80 femmes sur les 689 âgées de plus de 18 ans de ce convoi furent sélectionnées pour travailler. Les autres comme Marcelle Pincu-Coper furent gazées à leur arrivée. Elle laissa en France deux garçons que Charles et Hélène prirent soin d’aider après la guerre.

 [1] Amélineau, Stéphane Journal de Bord d’un itinéraire de Mémoire, chapitre 12 Hélène & Charles Knoll ( à paraître en 2016).
[2] Nechama Tec, Resilience and Courage: Women, Men, and the Holocaust , New Haven: Yale University Press, 2003, pp. 336-339.
[3] Jusqu’à ma correspondance avec Alain Kievitch, je pensais que Charles Knoll avait appartenu au 155e R.I., comme il l’écrivait dans une lettre au sous-préfet de Soissons le 17 juillet 1941. A cette date il se démenait pour affirmer qu’il n’était pas Juif, que ses parents, à sa connaissance, ne l’étaient pas non plus. Il rappelait également sa démarche pour être naturalisé français avant la guerre. A-t-il falsifié son affectation militaire au 21e R.M.V.E pouvant contredire ses déclarations de non-judéité ? Nous n’avons pas la réponse, et ne l’auront probablement jamais.
[4]  Archives nationales.
[5]  Je n’ai toujours pas réussi à avoir la preuve formelle d’un lien de parenté probable entre Abram Biegacz (juif arrêté à Soissons le 19-20 juillet 1942 avec sa femme et son fils aîné, tous exterminés à Auschwitz) et Szajndla Biegacz. Tous les deux étaient nés à Szydlowiec en Pologne. Abram le 10 mars 1896 et Szajndla, le 18 janvier 1907.
[6] Pour en savoir plus sur le ghetto de Stanislawow : http://www.ushmm.org/wlc/en/article.php?ModuleId=10007236
Pour une version française, à prendre avec précaution car les sources ne sont pas citées : http://www.encyclopedie.bseditions.fr/article.php?pArticleId=97

Publié dans Famille Knoll, Recherches historiques | Tagué , , , , | Un commentaire

1945 – Le retour des absents d’Alain Navarro

Page de couverture du livre : Navarro, Alain. 1945 Le retour des absents. (éd. Stock/AFP - 2015).
Page de couverture du livre :
Navarro, Alain. 1945 Le retour des absents. (éd. Stock/AFP – 2015).

C’était au printemps dernier. J’appris par Viviane Harif-Bich qu’un journaliste de l’AFP s’était intéressé à la déportation et au retour de Birkenau de sa maman Sophie pour réaliser une expo au Sénat [1] sur le retour des absents en 1945 et qu’Annette Wieviorka me confirma qu’un livre sera publié par son ami Alain Navarro dont un chapitre est consacré à madame Bich. Ma rencontre avec ce journaliste chez Viviane ne faisait qu’attiser mon impatience à le lire.

9 septembre 2015. Je me précipitai pour récupérer le livre que j’avais pré-commandé dans une librairie de Soissons [2].

Le soir même je l’avais lu deux fois, happé par l’intérêt que je porte à ce sujet de l’immédiat après-guerre et l’approche singulière de l’auteur à nous raconter l’histoire de tous les revenants en 1945 (prisonniers de guerre, travailleurs requis ou volontaires, déportés politiques et raciaux) à partir de 9 photographies, ouvrant les 9 chapitres, ont beaucoup à nous dire. Et c’est tout le mérite de monsieur Navarro. Il a su avec son œil averti, saisir l’essentiel et relever les détails qui peuvent échapper à notre regard. D’un portrait, d’une scène, il raconte sous sa plume alerte un destin, un individu, un événement comme le prisme de la nuance des parcours de ceux qui sont revenus en 1945 mais aussi la perception de leurs contemporains, ceux restés en France pendant la longue Nuit de l’occupation nazie.

Le chapitre intitulé : « Elle a relevé sa manche » a pour moi une résonance tout particulière et personnelle depuis que j’ai croisé dans mes recherches le destin de Sophie Bich. Avec sa fille Viviane, j’étais impatient de découvrir un pan de l’itinéraire méconnu de sa maman : le rapatriement entre Odessa et Marseille, du 8 mars au 1er avril 1945. Alain Navarro s’est appuyé également sur sa rencontre avec Viviane et des pages de mes travaux rédigés en 2013 pour rappeler aux lecteurs l’histoire de cette famille juive d’origine russe, avant et après la déportation à Birkenau. Ce chapitre je l’ai lu et relu maintes fois et toujours cette même émotion à lire le destin d’une personne qui me semble si familière et si lointaine.
Et puis, toujours dans ce chapitre, monsieur Navarro rend un hommage, plus que mérité, au travail prométhéen d’Olga Wormser, chargée en 1945 par le ministère des PDR (Prisonniers, Déportés, Réfugiés) de repérer et rechercher ces absents. C’est de la bouche de la maman de Viviane, le 3 avril 1945, qu’elle entendit parler pour la première fois de la véritable nature du camp d’Auschwitz-Birkenau.

Je suis admiratif aussi de la qualité narrative de l’auteur avec cette touche journalistique qui nous embarque aisément dans ses investigations. J’ai noté toutefois trois erreurs dans ce chapitre, trois dates incorrectes, mais qui n’enlèvent absolument en rien l’indiscutable intérêt à lire ce livre :

Les deux premières proviennent d’inattention lors des relectures des épreuves du livre :
p.83 : Le navire, sur lequel avait embarqué Sophie Bich, avait quitté le port d’Odessa le 8 mars 1945. Il est écrit ensuite : Après une semaine de mer […] Nous sommes le 14 avril. En fait, le 14 mars.
p.90 : A propos de la libération du camp d’Auschwitz, il est écrit : Deux officiers soviétiques surgissent le 27 février. En fait, le 27 janvier.
p.83 : La troisième erreur est due au fait que monsieur Navarro s’est appuyé sur mes premiers travaux concernant la famille Bich, en 2013. A ce moment-là j’avais moi-même reproduit l’erreur de la date d’arrestation des parents de Viviane à Soissons : le 17 juillet 1942. J’avais repris les travaux de professeurs d’histoire de Soissons qui, dans leurs ouvrages publiés à la fin des années 80-90, indiquaient cette date pour la première rafle des juifs de cette ville. Plus tard, j’avais pu enfin avoir accès  à l’ensemble des rapports de gendarmerie de l’époque aux archives départementales de l’Aisne. Ils attestent que les arrestations se déroulèrent dans la nuit du 19-20 juillet 1942 et se prolongèrent jusqu’au matin, confirmés aussi par des déclarations de témoins directs.

[1] : Exposition qui s'est tenue à l'Orangerie du Sénat du 9 au 20 septembre 2015.
[2] : voir article de ce blog publié le 12 aout 2015 Sophie Bich dit Mochet : chronologie d’un rapatriement 8 mars 1945 – 3 avril 1945 Auschwitz – Odessa – Port-Saïd – Naples – Marseille – Paris.

Publié dans Famille Bich dit Mochet | Tagué , | Laisser un commentaire

Sophie Bich dit Mochet : chronologie d’un rapatriement 8 mars 1945 – 3 avril 1945 Auschwitz – Odessa – Port-Saïd – Naples – Marseille – Paris

     Depuis plusieurs jours, j’accompagne Viviane sur les dernières traces laissées par sa maman sur sa déportation à Birkenau et son retour en France. Depuis la découverte de ce rapport à partir du témoignage de Sophie Bich dit Mochet sur son calvaire concentrationnaire [cf. article de ce blog publié le 20 juillet 2015 Un témoignage retrouvé de Sophie Bich dit Mochet, avril 1945] et de notre rencontre avec le journaliste de l’AFP, Alain Navarro, nous pouvons désormais marcher ensemble avec plus de précision sur le fil des événements qui marquèrent son retour du camp. Nos dernières recherches nous confirment que Sophie Bich dit Mochet fut l’une des premières à révéler en France la finalité des centres de mise à mort et l’avilissement des détenus dans le complexe d’Auschwitz.
Nous nous sommes partagés les deux services d’archive où nous pouvions consulter les originaux de ces terribles révélations. Viviane à Caen, au Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (BAVCC) et moi aux archives nationales sur le site de Pierrefitte.

     25 juillet 2015 : une journée de recherches aux Archives Nationales sur le site de Pierrefitte-sur-Seine. Centre ultramoderne de la recherche où des centaines de kilomètres de linéaires renferment bien des secrets et recèlent bien des révélations. Objectif du jour : retrouver dans 10 grosses caisses d’archives [1], un témoignage de Sophie Bich dit Mochet daté d’avril 1945, une des premières à rentrer en France via Odessa-Marseille comme survivante de l’enfer d’Auschwitz-Birkenau. Et je l’ai trouvé !!!! Il est à l’identique (en trois exemplaires) que celui trouvé à Caen dans les archives du Bureau des Anciens Combattants et Victimes des Conflits Contemporains, il y a quelques semaines. Entre mes mains, et sous mes yeux indignés, je parcourais des dizaines de rapports sur les premiers témoignages des revenants de ce camp. Témoignages réalisés dès leur retour en territoire français entre mars et juillet 45. J’ai pu également consulter des synthèses du ministère de l’Intérieur rédigées en avril 45 sur les arrestations effectuées dans l’Aisne par les Allemands pendant l’occupation. J’y ai retrouvé, entre autres, ces noms des familles juives relatés dans mon livre (à paraître en 2016) et qui ne font que confirmer mes travaux. J’ai pu parcourir des centaines et des centaines de pages. Démarche passionnante mais les sujets de lecture ont été éprouvants de par l’horreur des révélations brutes, faites à peine quelques semaines après les libérations de ces déportés. Je découvrais ainsi « la matière première » sur laquelle les plus grands historiens français sur cette tragédie s’étaient appuyés et dont j’ai lu tant de fois leurs ouvrages pour apprendre.

Lecture des rapports sur les témoignages des déportés d'Auschwitz, rédigés en avril 1945 (F9/5565)

Lecture des rapports sur les témoignages des déportés d’Auschwitz, rédigés en avril 1945 (F9/5565)

       A la lumière de ces nouvelles découvertes pour moi, j’ai pu relire le rapport rédigé à partir des premières révélations de Sophie Bich et répondre à des questions soulevées lors de ma première analyse de ce document [cf. [doc 3] dans mon article Un témoignage retrouvé de Sophie Bich dit Mochet, avril 1945]. Cela ne m’avait pas sauté aux yeux. Pourtant, en en-tête du rapport, Sophie Bich ne se présenta pas comme juive, mais comme Russe, mariée à un juif. Était-ce toujours ce conflit avec sa propre judéité que j’ai longuement évoqué avec Viviane et dans mon récit L’Affaire Bich dit Mochet lorsque j’ai découvert l’histoire de cette femme et de son mari en 2012 ? Pas de réponse formelle, mais cette entrée m’interpelle tout de même.

     Dans les archives étudiées, je suis tombé aussi sur le destin des trois noms cités dans ce rapport et que Viviane retrouva également à Caen : Monsieur de Gombert (premier paragraphe page 1, Paulette ALFENBLUM et une certaine Anna (dernier paragraphe page 2). Le premier est un déporté politique, résistant, arrêté à Besançon le 2 mai 1944. De Compiègne, il fut déporté vers Dachau, puis Allach (camp annexe de Dachau) et expédié ensuite à Auschwitz. C’est là qu’il fut libéré par les Russes. Il avait échappé, comme monsieur et madame Bich, aux Marches de la mort. Il fut rapatrié assez rapidement et arriva par avion, au Bourget, le 21 mars 1945. Son témoignage fut certainement l’un des premiers où les autorités françaises en charge du rapatriement des déportés entendirent, en tout cas pour ceux qui rédigèrent ces rapports, la véritable fonction du camp d’Auschwitz-Birkenau puisqu’il évoqua et détailla le processus d’extermination des juifs en tant que témoin direct. Lorsque Sophie Bich dit Mochet arriva à Marseille, quelques jours plus tard, elle ne faisait que corroborer ces premières révélations inimaginables pour ces officiers qui les interrogèrent. La maman de Viviane ne fut pas la seule survivante de Birkenau, bien que nous pouvons les compter sur les doigts de la main, à revenir ce jour-là dans la cité phocéenne sur le même navire. Il s’agit bien de ces deux femmes évoquées plus haut. J’ai lu avec énormément d’attention les deux rapports tirés des témoignages de Paulette Apfelblum (déportée à l’âge de 36 par le convoi n° 57 du 18/07/1943) et d’Anna Stocklamer (déportée à l’âge de 22 ans par le convoi n° 58 du 31/07/1943). Pendant ces 6 heures d’investigations à lire ces rapports, on ne peut ressentir que ce mélange d’émotion et d’indignation qui vous tord le ventre.

     Le lendemain de ces recherches, il se posait une question secondaire, uniquement calendaire, mais qui permettrait enfin de savoir le jour précis où madame Bich arriva à Marseille avant de retrouver les sauveurs de sa fille Viviane à Paris, le 3 avril 1945. De sa présence dans la capitale ce jour-là (ou au plus tôt le 2 avril), nous en avons la certitude. Elle est étayée par plusieurs sources : [cf. article de ce blog publié le 20 juillet 2015 Un témoignage retrouvé de Sophie Bich dit Mochet, avril 1945 [doc. 1 & 2]].
Quant à la date exacte de son arrivée dans la ville portuaire, nous savons que trois navires ramenant d’Odessa des déportés, mais surtout des prisonniers de guerre, des requis du STO ou des travailleurs volontaires, débarquèrent les 23 mars, 26 mars et 1er avril 1945. Elle se trouvait forcément dans l’un d’eux. Je me penchais sur cette question en recherchant attentivement sur Internet. Je repérais, après avoir parcouru des extraits en ligne de deux livres [2], l’existence d’un article de France-Soir paru le 26 mars 1945 relatant le témoignage de Paulette Apfelblum. Il fallait se le procurer. Viviane s’en chargea en le commandant sur Internet à un bouquiniste. Je lui fis part ensuite de quelques-unes de mes réflexions car mon intime conviction se portait sur une arrivée le 1er avril 1945 à Marseille, malgré une hésitation sur la date du 26 mars. Elle est due à cet article de presse. Il prête à confusion, non pas sur le fond mais sur la chronologie des événements que nous tentons de définir. Je restais dubitatif sur la datation évoquée sur ce retour dans la cité phocéenne.

Extrait de la Une de France-Soir publiée le 25 mars 1945. Article de Jacques Mirel, correspondant au Caire. : "J'étais 50.329 V"

Extrait de la Une de France-Soir datée du dimanche 25 mars 1945, diffusée le lendemain. Article de Jacques Mirel, correspondant au Caire. : « J’étais 50.329 V »

  La phrase dans le chapeau, concernant la date de son arrivée à Marseille, me laissa perplexe : Libérée par les Russes, cette parisienne est arrivée hier (donc le 25 mars à Marseille ? puisque l’article paraît le 26 mars) avec 1977 revenants. Ensuite, le journaliste retranscrit et cita la description effroyable des conditions d’internement de Paulette A. à Auschwitz.

     Cela ne pouvait être le 26 mars 1945 ! Ce n’était qu’à l’état d’hypothèse, mais je pensais, l’avenir me donnera raison, que cet envoyé spécial avait bien interrogé Paulette Apfelblum mais qu’il s’était un peu emmêler les pinceaux avec les navires qui provenaient d’Odessa, lors des escales à Port-Saïd, et non au Caire qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est toujours pas en bord de mer (sic). L’auteur de l’extrait ci-dessous, Didier Epelbaum, écrit Le témoignage parait le jour [26 mars 1945] de l’arrivée en France de près de 2000 survivants des camps et prisonniers de guerre. Effectivement, ce jour-là, il y eut près de 2000 personnes rapatriées. Mais Paulette A.,  Sophie Bich et Anna S. ne s’y trouvèrent pas. Elles débarquèrent six jours plus tard avec  800 « personnes déplacées » [3].

Extrait livre de Didier Epelbaum Pas un mot pas une ligne 1944-1994, des camps de la mort au génocide rwandais. Stock, 2005.

Extrait livre de Didier Epelbaum Pas un mot pas une ligne 1944-1994, des camps de la mort au génocide rwandais. Stock, 2005.

     Je reprends ce passage du rapport sur ta maman ; dernière ligne du denier paragraphe, écrivis-je à Viviane pour étayer ma conviction : Elle est arrivée à Marseille avant-hier en compagnie de Paulette APFELBLUM et d’Anna …. ?
Dans le rapport d’Anna S., il est précisé (2è page) : Elle a été amenée par les Russes d’abord à Odessa, de là par bateaux alliés à Port-Saïd, à Marseille, où elle est arrivée le 1er avril 1945 (c’est moi qui souligne). C’est la date également mentionnée dans une demande de Certificat de Déporté Politique en 1949 et dans une lettre du 11 mai 1953 où madame Bich a déclaré être revenue en France le 1er avril 1945 avec la carte de rapatriement n° 188.507 [dossier 2.1.75.00082 du Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre – 1953].

     Il n’y avait qu’un homme qui pouvait nous confirmer tout cela, Alain Navarro, journaliste à l’AFP et écrivain [cf. article de ce blog publié le 20 juillet 2015 Un témoignage retrouvé de Sophie Bich dit Mochet, avril 1945]. Viviane a organisé notre rencontre à son domicile à Paris le 7 aout dernier. En écrivant un chapitre sur le rapatriement de Sophie Bich dans son livre à paraître le 9 septembre [4], il s’était posé les mêmes questions que nous. Ses recherches, entre autres, aux archives de Marseille, permirent d’affirmer de manière irréfutable, documents reproduits sous nos yeux : Sophie Bich dit Mochet, mais aussi Paulette A. et Anna S. embarquèrent à Odessa le 8 mars 1945 sur le navire Indrapoera, battant pavillon anglais. Il fit effectivement escale à Port-Saïd, puis à Naples avant d’arriver à Marseille : le 1er avril 1945 ! Nous avons reproduis le rapport, confié par le journaliste-écrivain, d’un capitaine de gendarmerie à Marseille qui relate en détails l’itinéraire de l’Indrapoera et les conditions de voyage des femmes et des hommes embarqués. Tant que le livre d’Alain Navarro n’est pas publié, je ne suis pas en droit d’en révéler davantage et d’amputer ses lecteurs d’une part du fruit de ses recherches.

     Lors de cette rencontre, sous la bienveillance de Viviane, j’étais vraiment ravi de rencontrer ce journaliste qui a eu la gentillesse, et l’honnêteté intellectuelle, de citer dans son livre mes travaux concernant la vie des parents de Viviane avant leurs rapatriements. Et puis comme moi, il est sensible à l’injustice faite à Olga Wormser sur son travail de pionnière concernant la Shoah en France mais ça, c’est une autre histoire…

[1] J’avais repéré plusieurs cotes pour préparer ce déplacement à Pierrefitte-sur-Seine, en m’appuyant sur le catalogue en ligne des inventaires des Archives nationales et les conseils d’Annette Wieviorka lors d’une de mes correspondances avec la grande historienne. Les rapports sur les témoignages évoqués dans cet article se trouvent dans les dossiers Auschwitz et Birkenau, cote F9/5565.
[2] Didier Epelbaum. Pas un mot pas une ligne 1944-1994, des camps de la mort au génocide rwandais. Stock, 2005.
François Azouvi. Le mythe du grand silence, Auschwitz, les français et la mémoire. Fayard, 2012.
[3] Archives INA : http://fresques.ina.fr/reperes-mediterraneens/fiche-media/Repmed00209/le-retour-des-prisonniers-de-guerre-a-marseille.html
[4] Alain Navarro. 1945, le retour des absents. Stock, 2015 (préface d’Annette Wieviorka). A paraître le 9 septembre 2015.

Publié dans Famille Bich dit Mochet, Recherches historiques | Tagué , , , , , | 2 commentaires

Un témoignage retrouvé de Sophie Bich dit Mochet, avril 1945

– Là, je crois que nous tenons le bon filon. Je suis encore sous le choc !

     C’est par ces mots que Viviane [cf. article du blog : J’ai vécu cachée après l’arrestation de mes parents par les gendarmes français en juillet 1942] m’apprenait le 3 juillet dernier ce que nous recherchions depuis 2 ans : un témoignage de sa maman à son arrivée en France en avril 1945 après avoir passé presque une année dans l’enfer d’Auschwitz-Birkenau (7 mois comme détenue, puis environ 3 mois à être soignée par les libérateurs russes et la croix rouge polonaise avant son rapatriement via Odessa-Marseille-Paris en mars-avril 1945).

      Nous étions persuadés de l’existence de ce témoignage, quelque part dans des archives, quand nous prîmes consciences que Sophie Bich dit Mochet fut l’une des premières d’Auschwitz à rentrer en France. Il ne faisait qu’attiser notre volonté de savoir. Ce témoignage à découvrir était comme le dernier acte d’une quête mémorielle sur laquelle, Viviane et moi,  nous nous sommes retrouvées, un jour de février 2013. Dès lors, main dans la main, nous n’avons pas cessé dans nos correspondances à nous interroger sur la manière d’acquérir ce que sa maman avait pu révéler à l’époque. Après la guerre, Sophie Bich dit Mochet s’était tue sur son expérience concentrationnaire jusqu’à son décès en 1972, à part quelques bribes au détour de rares conversations avec sa fille.

    Pour Viviane, enfant cachée et fille de déportés, c’est l’aboutissement d’un très long cheminement sur les sentiers douloureux de la déportation de ses parents. Pour moi, professeur documentaliste happé par l’ampleur de mes investigations sur les familles juives persécutées à Soissons entre 1940 et 1944, c’est la réponse à des questions qui ont longtemps taraudé mon esprit d’apprenti historien.

      Plusieurs indices trouvés dans les archives nous amenèrent donc à croire sérieusement à l’existence de ce témoignage. C’est d’abord cette lettre datée du 5 avril 1945, écrite à la demande de Richard Weil, directeur de l’organe liquidateur de l’UGIF :

Lettre du 5 avril 1945. Demande auprès de Sophie Bich dit Mochet de l'organe liquidateur de l'UGIF. Sous la pression évidente des proches de ceux qui sont partis dans les convois de Drancy, on lui demande des informations sur ce camp dont les gens commence à entendre parler pour la première fois : Auschwitz-Birkenau.

[Doc.1] Lettre du 5 avril 1945. Demande auprès de Sophie Bich dit Mochet de l’organe liquidateur de l’UGIF, à l’annonce de son retour par le Ministère des Prisonniers, réfugiés et déportés, dirigé alors par Henri Frenay. Sous la pression évidente des proches de ceux qui sont partis dans les convois de Drancy, on lui demande des informations sur ce camp dont les gens commencent  à entendre parler pour la première fois : Auschwitz-Birkenau. [Archives privées, Viviane Harif].

    Avait-elle répondu à cette requête ? Nous ne le savons pas encore mais elle présageait de sollicitations évidentes par des institutions officielles ou caritatives auprès de celles et ceux qui revenaient de ce camp appelé Auschwitz.

     Second indice au détour d’une lecture. Je lisais  Quand les alliés ouvrirent les portes d’Olga Wormser-Migot (1912-2002), livre paru en 1965 aux éditions Robert Laffont. Ce n’est pas un ouvrage, à proprement parler, scientifique. L’auteur relatait la chronologie de ses investigations, plus que la chronologie des événements. Mais Olga Wormser-Migot était une pionnière en France en quête d’information sur les révélations des camps de la mort nazis. Ses deux ouvrages de références  sont : La tragédie de la déportation (1954, Hachette) ;  et sa thèse d’État : Le système concentrationnaire nazi (1968, PUF). A noter aussi qu’elle avait activement participé à la réalisation du film Nuit et brouillard d’Alain Resnais. Olga Wormser-Migot était chargée, fin aout 1944, par Henri Frenay (fondateur du mouvement de Résistance Combat et ministre des Prisonniers, Déportés et Réfugiés du Gouvernement provisoire de la République française entre 1944 et 1946), de localiser et de rechercher les déportés… rien que çà !!! Alors, qu’elle ne fut pas ma surprise quand mes yeux se posèrent sur ses lignes :

Extrait p.165

[Doc.2 ] Extrait p.165 « Quand les Alliés ouvrirent les portes » Olga Wormser-Migot. Robert Laffont, 1965.

      Où ces révélations pouvaient-elles être consignées ? Je ne doutais pas qu’elles pouvaient se trouver aux archives nationales ou au Centre de Documentation juive contemporaine. A l’approche des vacances scolaires de l’été 2015, je décidais de questionner Karen Taïeb (directives des archives du Mémorial de la Shoah), et Annette Wierviorka, spécialiste émérite de l’histoire de la Shoah. Toutes les deux m’aiguillaient vers des cotes à compulser dans les archives précitées quand je reçus ce mail de Viviane. En téléchargeant les deux pièces jointes de son message, se déroulait sous mes yeux un premier rapport  tiré des révélations de sa maman, consigné à son arrivée à Marseille par un militaire.

     Comment Viviane se l’est-elle procurée ? Grâce à son filleul David, parodontologiste aux États-Unis, lecteur vigilant sur tout ce qui peut paraître sur l’histoire de la famille de sa marraine. Le 3 juillet dernier, il avait saisi cette requête sur le célèbre moteur de recherche : Sophie Bich dit Mochet. Publiée sur le net depuis le 15 mai 2015, se dévoila alors la première réponse qu’il transmit aussitôt à Viviane :

crdp caen

[Capture écran]

     D’un clic, s’affiche le site récolté :

Page internet du site du CRDP de Caen, publiée le 15 mai 2015.

[Capture écran] Page internet du site du CRDP de Caen, publiée le 15 mai 2015. Le résumé de l’histoire de la déportation de Sophie Bich dit Mochet est correct, si ce n’est qu’elle fut arrêtée le 20 juillet 1942 et non le 17 juillet.

    Le Centre Régional de Documentation Pédagogique de Caen venait de publier, dans le cadre d’un travail pédagogique pour des élèves normands sur le thème La libération et le retour des déportés, le témoignage d’une déportée à peine revenue de Birkenau : c’était celui de Sophie Bich dit Mochet !

     Branle-bas de combat pour Viviane. Elle se mit tout de suite à contacter la personne qui avait mis en ligne ce document. Madame L.A. provoqua sans le savoir une véritable onde de choc pour nous tous ! Que cela fut publié de Caen n’a rien d’une coïncidence hasardeuse. C’est dans cette préfecture du Calvados que se trouve le Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (BAVCC), à l’intérieur des bâtiments du Mémorial pour la Paix. J’avais déjà sollicité ce bureau en juillet 2013 lorsque j’écrivais un chapitre sur les rapatriements des parents de Viviane. Il m’avait fournit beaucoup d’archives mais n’ y figurait pas ce témoignage. Mon amateurisme ne m’amena pas à l’époque à imaginer que pouvait également se trouver, dans un autre dossier du BAVCC, un rapport sur les conditions de détentions à Birkenau de madame Bich dit Mochet.

     De plus, madame L.A. est l’épouse d’un des responsables de ce Bureau, accédant en connaissance à un corpus de témoignages. Viviane me donne des précisions sur les conditions de rédaction de ce rapport :

Le témoignage en question qu’elle a choisi parmi des centaines d’autres ont été recueillis à Marseille quand les bateaux sont arrivés d’Odessa le 3 mai 1945. Il y a dans les archives de Caen des dossiers nominatifs. Ce témoignage a été recueilli par une militaire dont le mari a été déporté dans le même convoi que mes parents. Ce sont donc des officiers qui ont recueilli et fait la synthèse des témoignages de tous ces pauvres gens dont ma mère, au sortir des bateaux.

« recueilli à Marseille quand les bateaux sont arrivés d’Odessa le 3 mai 1945. »

La date me laisse perplexe ! Comment Sophie Bich pouvait-elle être à Marseille le 3 mai 1945 alors qu’elle était déjà remontée sur Paris un mois plutôt ? [cf. doc.1 + doc.2]. Tout cela demande encore des vérifications.. Mettons cela de côté et revenons à l’essentiel : découvrons enfin l’intégralité de ce premier rapport trouvé, basé sur les révélations de Sophie Bich dit Mochet à son arrivée à Marseille :

Page 1 du rapport sur les révélations de Sophie Bich dit Mochet à son retour de Birkenau, 1945 (sources : BAVCC)

[Doc.3 ] Page 1 du rapport sur les révélations de Sophie Bich dit Mochet à son retour de Birkenau, 1945 (sources : BAVCC)

[Doc.4 ] Page 2 du rapport sur les révélations de Sophie Bich dit Mochet à son retour de Birkenau, 1945 (sources : BAVCC)

[Doc.4 ] Page 2 du rapport sur les révélations de Sophie Bich dit Mochet à son retour de Birkenau, 1945 (sources : BAVCC)

     Voici mon analyse, paragraphe par paragraphe, de ce document si impressionnant , à la lumière de ce que les historiens savent depuis plus de 70 ans après et de mes recherches depuis 2012 sur le parcours de la famille Bich dit Mochet. Mais c’est d’abord l’émotion qui me sert la gorge. Je pense à tous ces gens en quête d’informations sur leurs proches auprès des premiers revenants en avril-mai 1945. Et ces premiers compte-rendus,  comme celui-ci, révèlent l’étendue infinie d’un massacre de masse à échelle industrielle. Comment ces premières oreilles pouvaient-elle entendre l’inconcevable ?
     En-tête : Erreur  de frappe ?  Sophie Bich dit Mochet est née, non le 15 mai 1945, mais le 15 mai 1904, sous empire Russe à Kakhowka. L’adresse « 205 bd Malsherbes » (à Paris) correspond au domicile de leurs amis, monsieur et madame Lacoudre, non-juifs, ayant caché la fille de Sophie et Isia de juillet 1942 à la Libération de Paris. Quand Viviane revit sa mère biologique, elle avait 4 ans !
     § 1 : Sophie Bich dit Mochet fut bien déportée avec son mari Isia de Drancy vers Auschwitz le 30 juin 1944 dans le convoi n°76. Arrêtés le 20 juillet 1942 à Soissons et transférés le 21 juillet à Drancy, ils furent internées pendant deux ans dans d’autres camps (Beaune-la Rolande de mars à juillet 1943) puis dans l’annexe de Drancy, à Paris, au magasin Lévitan. Ils étaient chargés de trier le mobilier spolié des appartements juifs avant d’être convoyé vers l’Allemagne. Sophie et Isia réintégrèrent la cité de la Muette (Drancy) le 23 juin 1944, une semaine avant d’être considérés comme déportables par le chef SS Aloïs Brunner. Le rédacteur de ce rapport indique qu’il y en aurait un autre plus complet quand Sophie Bich dit Mochet se sera remise… Elle venait de débarquer à Marseille (à mon avis, dans la seconde quinzaine de mars 1945, au plus tard le 1er avril), d’un navire provenant d’Odessa chargé de rapatrier par la Méditerranée  (entre autres déportés) les survivants de Birkenau en état d’être transférés après une convalescence de plusieurs semaines dans les baraques d’Auschwitz, aménagées en hôpital par les libérateurs slaves. D’après le rapporteur, les premières indications de Sophie semblaient corroborer le témoignage d’un certain monsieur Gombert. Je n’ai pas, à ce jour, suffisamment d’éléments pour l’identifier (déporté politique ? déporté racial ?).

     § 2 :  Incroyable précision de Sophie Bich dit Mochet : l’ensemble du complexe d’Auschwitz-Birkenau-Monowitz, et des autres camps annexes, avait bien une superficie de 40 km2. Par contre, au moment ou Sophie Bich dit Mochet fut détenue à Birkenau, entre juillet 44 et janvier 45, fonctionnaient jusqu’en novembre 1944 4 complexes crématoires (KII, KII, KIV, KV, ainsi que la réutilisation du Bunker II (maison blanche)). Une fosse à ciel ouvert avait été creusée près du KV pour incinérer les corps car les fours ne suffisaient plus à engloutir dans leurs flammes les centaines de milliers de juifs arrivés principalement de Hongrie mais aussi de l’Europe encore occupée par les nazis à l’été 44.  Sophie Bich dit Mochet décrivit les coya,  des « couchages » sur des planches en bois sur trois niveaux encadrés par deux murs de briques dans lesquels les détenues étaient entassées  par 8 à 1o, pouvaient ressembler  à des « fours à pain« .

Baraque du camp des femmes de Birkenau B I.  Coya sur trois niveaux. [Photo Marco Tchamp, mars 2011].

Baraque du camp des femmes de Birkenau B I. Coya sur trois niveaux. [Photo Marco Tchamp, mars 2011].

      § 3 & § 4 : Quantité de nourriture qui ne permettait pas aux détenus de survivre plus de deux mois, surtout s’ils étaient amenés à travailler dans des kommandos extérieurs comme pour ceux du terrassement ou de l’abattage des arbres. Précisons que, parfois, en plus d’une soupe plus liquide que solide (3/4 de litre) et de 200 à 300 gr de pain gris, ils recevaient, non pas un saucisson, mais une rondelle de saucisson ou un morceau de margarine (env. 25 gr.) ! Le millier de calories fournies était bien en deçà de la ration minimale vitale pour un détenu sans cesse astreint à des travaux éreintants. Ces terribles carences alimentaires entrainaient des maladies comme la dysenterie. A peine trouvaient-ils le sommeil après une journée de souffrance, le gong retentissait entre 3h et 4h du matin, accompagné des hurlements et des coups des blockowa (chefs de block dans le camp des femmes). Dans ces cris, faire les lits au carré, se précipiter aux latrines, puis « faire sa toilette », puis faire la file pour un ersatz de café pour les plus rapides, puis l’interminable appel, puis une nouvelle journée d’humiliations et d’imprévus qui pouvaient basculer le détenu vers la mort ou vers un jour de souffrance supplémentaire. Tout était réglé pour anéantir les plus faibles. Et dans la masse grise des détenus, ils étaient tous faibles, proies faciles au moindre fléau. Un rien, un détail, une main tendue, une sélection heureuse, une possibilité de « s’organiser » les maintenaient en vie pour un jour de plus, puis encore une minute, une heure, un jour… Vouloir vivre la minute d’après, c’était résister !
     § 5 : La sélection ! Sophie Bich dit Mochet, à travers cette description, évoque l’anus mundi du camp des femmes de Birkenau : le block 25. Ce paragraphe est terrifiant et rejoint tous les témoignages de cet abominable lieu dans le camp B I A de Birkenau. D’après les souvenirs de conversations avec sa mère, Viviane retient encore le block 31 où était vraisemblablement internée sa maman. En 1944, cette baraque était juste à côté du sinistre block 25.  Et effectivement, sévissait l’infâme femme SS Drexler ou Dreschler, qu’elle cite en fin de rapport.  Elle participait aux sélections dans les revier avec le docteur SS Mengele et tourmentait ces pauvres femmes nues, retenues pendant plusieurs jours, avant d’être emmenées dans des camions vers la chambre à gaz. Ces pauvres femmes se savaient définitivement perdues dans le himmel kommando (« le kommando du ciel » via la cheminée).
     § 6 : Sophie Bich dit Mochet décrit le processus d’extermination à une période où deux, trois (voire plus) convois arrivaient quotidiennement en provenance de Hongrie. C’était une cadence infernale, jamais égalée dans l’histoire de Birkenau où les SS en annihilèrent environ 400 000 en deux mois. Ils étaient débarqués à l’intérieur du camp, au pied des crématoires KII et KIII, sur les trois voies ferrées construites en avril 1944 dans la perspective de cet assassinat de masse. Madame Bich dit Mochet arriva à Birkenau le 4 juillet 44 sur cette nouvelle rampe de sélection, pendant cette aktion. La quasi totalité des convois était sélectionnée pour la chambre à gaz. Elle décrit également la fumée des crématoires et des fosses à ciel ouvert qui ne se dissipait jamais. Les sonderkommando, sous les ordres des SS,  avaient 4 000 corps à brûler en moyenne quotidienne !
Les personnes âgées, les femmes enceintes, ou encore les enfants de moins de 10 ans n’entraient jamais dans le camp. Sophie Bich dit Mochet ne dit n’avoir jamais vu un enfant français de moins de 10 ans. Selon les critères de sélection des médecins SS, à l’arrivée des convois pour éviter une mort immédiate aux déportés dans les chambres à gaz, étaient globalement dirigés vers les camps des hommes ou des femmes sans enfant, âgés  à la louche entre 16 et 40 ans. Rappelons que les tortionnaires ne demandaient pas sur la rampe d’arrivée les papiers d’identités et jugeaient d’un coup d’œil inquisiteur, et en fonction des besoins de la main d’œuvre des camps, la relative bonne condition physique des condamnés. Puis, d’un geste du pouce, à droite ou à gauche, ils scellaient le destin de nouvel arrivant. Donc, les enfants étaient systématiquement acheminés vers les crématoires. Que Sophie Bich dit Mochet n’est pas vu d’enfant dans cette masse grise d’environ 80 000 détenus à Birkenau répartis en sous-camps n’a rien d’étonnant. D’après les données des historiens, étayées par des recherches scrupuleuses mais aussi par des sources évidemment incomplètes ou approximatives, ils estiment que sur la totalité des 1,1 millions de Juifs  à Auschwitz-Birkenau-Monowitz, il y eut environ 220 000 enfants et adolescents déportés, soit 20 % de tous les Juifs concentrés sur cette terre de misère. La très grande majorité a été assassinée à leur arrivée [1]. Néanmoins, ils se trouvaient de rares enfants et adolescents pendant la détention de la maman de Viviane, entre juillet 44 et l’arrivée des soviétique en janvier 45.  Pourquoi avaient-ils échappés à la sélection ? Une des réponses fut la volonté du médecin SS Mengele qui choisissait, à partir de juillet 43, des enfants sur la rampe, si possible des jumeaux, pour ses pseudos expériences sur la génétique et la gémellité. Parmi ces enfants, beaucoup ont succombé. Une centaine, immortalisée et défilant entre deux rangées de barbelés par ces archives filmées de la libération, survécurent. Une goutte d’eau dans cet océan de ténèbres.
Toujours dans ce paragraphe, madame Bich dit Mochet évoque une statistique des juifs assassinés : 5 millions ! Je rejoins complètement l’analyse de madame L.A. sur cet aspect :
Un bilan sanitaire catastrophique, nombreuses épidémies (dont typhus, fièvre typhoïde, dysenterie particulièrement virulents), sous alimentation. Le témoin estime à 5 millions le nombre de morts. Le chiffre « officiel » est d’un peu plus d’1 million de mort. Mais Sophie Bich arrive au camp alors que les Allemands mènent une politique d’extermination massive liée à la perspective de l’avancée des troupes alliées. Ce à quoi elle assiste lui fait penser que c’est la même chose depuis le début de la guerre, d’où son bilan chiffré [2].
     Enfin, pour finir ce paragraphe, madame Bich dit Mochet relate l’existence d’un orchestre à Birkenau, rythmant le départ des détenus vers les kommandos de travail à l’extérieur du camp, matin et soir. Comme cela devait paraître invraisemblable pour le rapporteur ! Comme cela nous semble toujours incompréhensible aujourd’hui ! Pourtant cela fut et avéré par les rescapés.
    §7 :  (une phrase) Qu’est-ce que le miracle d’Auschwitz ? Ce que tous les survivants disent : la chance !
   §8 : Effectivement, au moment de l’évacuation du complexe d’Auschwitz le 18 janvier 1945 à l’approche des troupes soviétiques, les SS mirent sur les routes enneigées environ 60 000 détenus : les Marches de la mort. Dans un rapport conservé au archives d’Auschwitz se trouve le dernier appel général du 17 janvier 45, les effectifs se dénombraient précisément à 67 012 détenus (hommes et femmes, sur l’ensemble du complexe concentrationnaire).
     Bien que se pose la question des fusillades dans ce rapport, beaucoup des déportés ont été assassinés d’une balle dans la nuque ou mitraillés, ne pouvant plus avancer, tombant de froid, de faim ou de fatigue. Ces 60 000 détenus environ ne prirent pas tous le même chemin pour avancer vers l’ouest dans d’autres camps de concentration à l’intérieur de l’Allemagne (Gleiwitz d’abord puis les colonnes se dirigèrent vers Mauthausen, Flossenburg, Dachau, Buchenwald, Dora ou Bergen-Belsen). Des SS fusillèrent parfois un groupe entier de prisonniers pour se délester de cette charge dans leur fuite. Environ un tiers des déportés d’Auschwitz ne se relevèrent pas de ces marches à pied ou dans des wagons de charbon sans toit.
    Cette histoire d’une fusillade effectuée par l’Armée Rouge, confondant les colonnes de détenus à une armée allemande en déroute avec 20 000 survivants sur ces 50-60 000 déportés exténués en forêt d’Olnivitz [?], d’après ce monsieur Gombert [?], était une rumeur erronée.
Sophie et Isia Bich dit Mochet, malades au moment de l’évacuation et trop faibles pour marcher, étaient au revier ; elle à Birkenau, lui à Buna-Monowitz, son pied gauche gangréné. Ils firent partis des 7 000 détenus libérés par les Russes sur l’ensemble concentrationnaire d’Auschwitz  le 27 janvier 1945.
     §9 : Le rapport mentionne les effectifs d’Auschwitz III Buna-Monowitz au moment de l’évacuation. D’après les recherches historiques, sur les 35 000 détenus de ce camp, seulement 700 échappèrent aux marches de la mort, dont Isia, 50 autres hommes de son convoi n°76 [3] ou encore Primo Levi. Quant à ceux partis sur les routes enneigées, il y eut plus que 300 survivants ; mais au moins 10 000 périrent dans cet enfer blanc.
    Que  soit évoqué Buna-Monowitz dans ce rapport m’oblige à me demander si Sophie Bich savait que son mari s’y trouvait après la sélection sur la rampe ? C’est fort possible. Pensait-elle qu’il soit encore en vie au moment de ce rapport ? Pas sûr que sa femme ait pu le savoir en ce jour de fin mars 1945. Isia était revenu à Paris fin avril 45, presque un mois après Sophie. Dans mon livre, j’évoque l’hypothèse (à partir des archives du BAVCC) qu’ils se trouvèrent tout proche l’un de l’autre lors de leurs convalescences dans les block d’Auschwitz I (lui dans la baraque 19, elle dans la baraque 25), transformés en hôpital de fortune par les autorités russes et polonaises depuis la libération du camp.
     Étaient-ils 4 700 détenus restés dans les revier d’Auschwitz et de Birkenau pendant que les colonnes de déportés en haillons partirent dans l’ultime épreuve infernale de la marche forcée ? Oui, à quelques centaines près. Pour celles et ceux, comme Sophie, ou son mari à Buna, contrains de rester dans les « hôpitaux » du camp, c’était ressenti comme un arrêt de mort ! Trop faibles pour poser un pied par terre, ils étaient persuadés d’être exterminés par les SS si volontaires à effacer toutes les traces et les témoins de leurs crimes.  600-700 détenus furent néanmoins massacrés parmi ces invalides sur l’ensemble du complexe entre le 18 et le 27 janvier 1945. Il n’y avait plus le temps de tout effacer. Les SS évacuèrent précipitamment le camp, autant par panique que par désorganisation. La veille de l’arrivée des Russes, quelques Totenkopf dynamitèrent tout de même le dernier crématoire (KV) encore debout.
Puis, le 27 janvier 1945, comme l’a fait écrire Sophie dans ce rapport, elle et ses codétenus encore dans le camp furent délivrés par miracle.
     Concernant Paulette Alfenblum, arrivée à Marseille en compagnie de Sophie, je n’ai pu l’identifier sur le Mémorial des déportés juifs de France…
     §10 : Les autorités alliées questionnaient toujours les rescapés des camps sur leurs gardiens tortionnaires afin de les identifier pour les procès à venir pour crimes de guerre et  contre l’Humanité : Les trois noms cités par Sophie Bich dit Mochet provoquent l’effroi de par la monstruosité de leurs sévices ou de leurs actes à Birkenau. Hélas, tous ne seront pas arrêtés :
     DREXLER Hasse : Sophie évoque très probablement Margot Drexler ou Dreschler, Oberaufseherin SS décrite par les survivantes comme laide, stupide et d’une brutalité insondable. Elle était sous les ordres de Maria Mandel, chef du camp réservé aux femmes à Birkenau [B I] d’octobre 1942 à novembre 1944. Drexler, qui sévit à Birkenau en même temps que sa supérieure, participait activement aux sélections des femmes et des enfants au côté du docteur Mengele et se montrait particulièrement cruelle pour les pauvres femmes condamnée à mort dans le terrible block 25 mentionné plus haut. Fuyant devant l’avancée de l’armée rouge, elle fut reconnue sur les routes par des ex-détenues d’Auschwitz. Livrée aux russes, Drexler fut jugée et pendue en juin 1945. Quant à Maria Mandel, qui n’avait rien à envier à la cruauté de sa subordonnée, elle fut condamnée à mort au procès de Cracovie et exécutée en janvier 1948.
     KOENIG (grand maigre à lunettes) : Edmund Koenig, médecin SS, participait aux sélections sur la rampe ou dans le camp. Son destin à la fin de la guerre m’est inconnu.
     MENGELE (un très beau garçon) : Josef Mengele, médecin SS Hauptsturmfürher (Capitaine), affecté à Birkenau de mai 1943 à janvier 1945, est resté gravé dans la mémoire des détenus, surnommé « l’ange de la mort ». Souvent décrit comme bel homme :
mesurant environ un mètre soixante. Son teint est basané et ses cheveux sont noirs. Il présente un léger strabisme de l’oeil gauche. Les incisives de sa mâchoire inférieure sont mal plantées. Mais son élégance est raffinée. Son uniforme est d’une coupe impeccable, ses bottes étincelantes, ses gants d’une blancheur immaculée. [4]
     Il ne manquait jamais de zèle sur la rampe de sélection à l’arrivée des convois pour désigner des milliers et encore des milliers de milliers d’innocents vers les chambres à gaz. Il dirigeait ses sélections avec calme, bonhommie, l’air avenant et le sourire aux lèvres ou en sifflotant, moins nerveux que ses collègues, ce qui marqua profondément les détenus. En-dehors de ces heures de services sur la rampe, il venait tout de même choisir du matériel humain, en particulier des enfants pour ses pseudos expériences génétiques sur la gémellité. Il voulait, lors des autopsies, trouver le mystère de la naissance des jumeaux pour faciliter l’augmentation de la race supérieure allemande. Il menait aussi des recherches sur la physiologie et la pathologie du nanisme ou du gigantisme,  sur la coloration de l’iris de l’œil ou encore sur la « gangrène de la joue », maladie rare qui touchait essentiellement les tsiganes dans le camp B II E de Birkenau. Au moment ou madame Bich dit Mochet arriva à Birkenau, Mengele avait des baraques pour pratiquer ses expérimentations : la n° 15 au camp B II F et certaines baraques-hôpital du camp B I, réservé aux femmes, parmi lesquelles se trouvait un block pour les jumeaux. Cet homme était capable de donner des confiseries aux enfants retenus pour ses « expériences », de leur tapoter la joue d’un geste bienveillant sans avoir le moindre remord à les assassiner ensuite ou à les faire mourir des séquelles de ces opérations. Il était d’une insensibilité froide et cruelle. Les seules enfants que les russes trouvèrent en libérant le camp, environ 200, étaient justement les cobayes encore vivants de Mengele.
     Il échappa à la justice en se réfugiant en Amérique du Sud. Les traques contre lui échouèrent, principalement celle effectuée par le Mossad israélien en Argentine en 1960 (en même temps que celle contre Adolf Eichmann). Un cadavre exhumé au Brésil en 1985 a été identifié comme étant celui de Mengele, la date de la mort étant fixée à 1979.
     Existe-t-il un rapport complet lorsqu’elle sera remise, précise notre rapporteur ?
    Viviane est invitée par madame L.A. à se rendre aux archives de Caen le 31 juillet prochain pendant que j’irai consulter quelques dossiers aux archives nationales sur le site Pierrefitte pour poursuivre notre quête des témoignages de sa maman révélés dans des rapports comme celui-ci à son retour.
    Enfin, nous rencontrerons prochainement le photographe-reporter de l’AFP, Alain Navarro, qui publie prochainement un livre : 1945, le retour des absents (il sort le 9 septembre prochain aux éditions Stock). Lui aussi s’est intéressé au destin de Sophie Bich dont il a consacré un chapitre dans son ouvrage – il a d’ailleurs rencontré sa fille en avril dernier. J’ai hâte d’entendre, puis de lire les méandres de ses explorations (il a retrouvé des photographies du navire, ainsi que la cabine, qui ramena madame Bich d’Odessa à Marseille). C’est vraiment fascinant, d’un point de vue historiographique, que ce journaliste tomba comme moi sur les révélations reproduites par Olga Wormser [cf. doc.2], pour tenter de reprendre l’itinéraire du retour d’une rescapée.
     Que d’investigations et de rencontres à venir ! Quelle aventure mémorielle ! Quelle émotion pour Viviane et sa famille, courageuse d’affronter une telle histoire et suivre les cheminements pris, ou pas, par ses parents depuis ces années noires.
[1] Kubica, Helena Les enfants et les adolescents au camp. In Auschwitz, camp de concentration et d’extermination. Ed. Musée d’Auschwitz-Birkenau, 1998.
 [2] http://paril.crdp.ac-caen.fr/_PRODUCTIONS/CNRD/_/co/Bich.html
[3] D’après les travaux de recherche de Chantal Dossin sur les hommes du convoi n°76 dans les Marches de la mort.
[4] Truck, Betty & Truck, Robert-Paul. Mengele, l’ange de la mort. Presses de la cité, 1976.
Publié dans Famille Bich dit Mochet, Recherches historiques | Tagué , , , , | 3 commentaires

Mes lycéens au Mémorial de Drancy : 25 juin 2015.

       Après notre rencontre le 29 mai dernier avec Viviane Harif, notre déplacement à Drancy consacre le deuxième temps fort de mon projet pédagogique « Viviane & Nathan, des enfants dans la nuit ». Les lycéens de mon groupe sont bien présents au rendez-vous fixé devant l’établissement à 8h15 et montent dans le car, encore incrédules de ce qu’ils vont découvrir et surtout entendre, malgré les nombreuses séances réalisées au CDI sur l’enseignement de la Shoah.
Le parcours entre Soissons et la cité de la Muette se déroule sans encombre. L’humeur des élèves est aussi rayonnante que la couleur bleue d’un ciel estival. Après une heure trente de trajet, nous apercevons le Mémorial, sorti de terre en 2012, sobrement conçu par l’architecte suisse Roger Diener : Orientée vers la Cité de la Muette, la façade représentative transparente laisse découvrir l’organisation verticale de l’ouvrage et crée entre celui-ci et l’ancien camp d’internement un axe fort et essentiel. […] Sa force signifiante, le Mémorial de Drancy la tire de sa proximité immédiate avec l’emplacement historique du camp d’internement vers lequel il s’ouvre. Son organisation interne est conçue comme une « mémoire composée ». À travers la façade transparente, l’observateur extérieur peut tout le temps voir ce qui se fait à l’intérieur : le travail de mémoire.

Mes élèves, dans la salle d’exposition permanente, observent les bâtiments de l’ancien camp que permet la façade transparente

Mes élèves, dans la salle d’exposition permanente, observent les bâtiments de l’ancien camp que permet la façade transparente du Mémorial de Drancy.

       Viviane Harif, son époux et deux de ses amis nous rejoignent comme prévu. Nous devons nous hâter pour constituer deux groupes car le timing est serré : Visite guidée du Mémorial pendant une heure trente avant d’entendre Yvette Levy dans l’auditorium à 11h30. Nous montons dans la grande salle de l’exposition permanente où, sur de vastes murs d’un blanc immaculé, se dessine l’histoire du camp, entre reproduction d’images d’archives et de petits écrans encastrés faisant défiler des films d’époque sur la tragédie de la Shoah en France. Avec mon groupe, nous nous installons sur une vaste banquette afin d’écouter et répondre aux questions de notre guide.

Assis sur une banquette, mes élèves écoute la guide du Mémorial, racontant l'histoire du camp de Drancy.

Assis sur une banquette, mes élèves écoutent la guide du Mémorial, racontant l’histoire du camp de Drancy.

        J’esquisse un sourire intérieur de satisfaction à l’encontre de mes élèves car ils ont su répondre à toutes les questions posées sur les connaissances de base concernant la persécution des Juifs d’Europe, de l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler en 1933 jusqu’à la libération des camps en 1945.
Nous plongeons ensuite dans l’histoire du camp de Drancy et de ces HBM (Habitations à Bon Marché), ancêtres de nos HLM, dont la construction commença en 1931. Lorsqu’en juin 1940 ils devinrent un camp de prisonniers de guerre français, frontstalag 111, les travaux n’étaient pas achevés. Il manquait les cloisons séparant les 925 appartements prévus, répartis sur les quatre étages du bâtiment formant un U. Après avoir transférés les militaires français dans les stalags et les oflags du Reich, les Allemands trouvèrent propices ce lieu pour recevoir les Juifs de la seconde rafle parisienne du 20 août 1941. Environ 3000 hommes, juifs d’origine étrangère, furent arrêtés. Les autorités françaises collaboratrices, chargées d’encadrer la surveillance du camp, improvisèrent l’accueil de ces premières victimes. L’hygiène et la carence alimentaire provoquèrent les pires conditions sanitaires. Je précise à mes élèves que, parmi eux, se trouvait l’un des amis du père de Nathan Lewkowicz avec qui il partageait ses dimanches autour d’une partie de belote, Adolphe Liwer. Se trouvant à Paris, dans le XI° arrondissement, pour affaire, il fut pris dans cette rafle du 20 août 1941. C’était le premier juif du Soissonnais à être arrêté.
D’abord camp de représailles jusqu’en juin 1942, la cité de la Muette devint un camp de transit avec les premières déportations en juillet et, sous les ordres du SS Aloïs Brunner, il devint un véritable camp de concentration à l’été 1943, alimentant les trains partant vers l’Est au gré des rafles dans la France occupée. 63 000 des 76 000 Juifs de France arrêtés partirent de Drancy vers les centres de mise à mort, à Auschwitz-Birkenau essentiellement, ou à Majdanek ou à Sobibor.

Groupe d'élèves pendant la visite guidée sur l'esplanade Charles de Gaulle, devant la Cité de la Muette de Drancy.

Groupe d’élèves pendant la visite guidée sur l’esplanade Charles de Gaulle, devant la Cité de la Muette de Drancy. Nous apercevons un wagon à bestiaux, identique à ceux qui déportèrent « vers l’est » les juifs.

       Notre guide nous invite autour d’une vaste maquette du camp, tel qu’il était organisé : formant 5 blocs, subdivisés par les 22 escaliers ouvrant sur les chambrées des quatre étages. Elle est à deux pas de la haute et large baie vitrée s’ouvrant sur les bâtiments de l’actuelle cité dont les façades et son agencement en forme de fer à cheval sont identiques à ce qu’avaient connu les internés juifs entre aout 1941 et aout 1944.

      Nous descendons au rez-de-chaussée pour quitter le Mémorial, traverser le boulevard Jean Jaurès et nous rendre sur l’esplanade Charles de Gaulle sur laquelle se dressent la sculpture de Schelomo Selinger et le wagon commémoratif qu’effleure le bout des deux ailes de la cité. Je confie mes élèves à la guide car dans le hall d’entrée du Mémorial, j’aperçois Yvette Levy, arrivée en avance. Nous nous retrouvons avec joie dans une accolade sincère et rappelons nos différentes rencontres depuis mon premier voyage en Pologne en sa compagnie. Cela remonte à 2003. Que de chemins parcourus depuis…
Yvette ! Je lui dois tellement dans mon apprentissage à enseigner la Shoah. C’est elle qui, en 2003 et 2004, me prit le bras dans les sentiers douloureux du camp d’Auschwitz-Birkenau pour me préparer à devenir un passeur de Mémoire. Plus de 10 ans après, j’ai retrouvé Yvette, à 89 ans, toujours aussi combattante à transmettre ses souvenirs de la « planète des fous ». Je conserve encore aujourd’hui le journal que je tenais à cette époque, lors de mon projet avec mes lycéens de Françoise Cabrini en Seine-Saint-Denis. Elle m’écrivit dans l’avion, entre Cracovie et Paris :

Extrait de mon Journal 2003-2005. Message d'Yvette Levy inscrit sur mon journal le 4 avril 2004 dans l'avion entre Cracovie et Paris lors de mon premier projet avec mes élèves du lycée Françoise Cabrini de Noisy-le-Grand (93).

Extrait de mon Journal 2003-2005. Message d’Yvette Levy inscrit sur mon journal le 7 février 2004 dans l’avion de Cracovie nous ramenant à Paris lors de mon premier projet sur la Shoah avec mes élèves du lycée Françoise Cabrini de Noisy-le-Grand (93). Elle signa de son nom et de son n° de matricule, A16696, tatoué à Auschwitz sur son avant bras gauche.

       C’est le point d’orgue de notre journée. Tous mes élèves, mes deux collègues et les proches de Viviane sont rassemblés dans l’auditorium du Mémorial pour entendre l’histoire d’Yvette. Elle me demande de rester près d’elle, sur sa droite, pour faire face à l’auditoire. Une trentaine de regards, les yeux ronds d’une attention poussée à l’extrême, invite la rescapée de Birkenau à témoigner.

Auditorium du Mémorial de Drancy. Yvette Levy témoigne devant mes élèves du lycée Saint-Rémy.

Auditorium du Mémorial de Drancy. Yvette Levy témoigne devant mes élèves du lycée Saint-Rémy.

       Pendant deux heures, Yvette Levy, née Dreyfus le 21 juin 1926, retourne dans ce passé qui bouleversa son destin et celle de millions d’autres.
Dans une tension palpable, les élèves écoutent abasourdis les souvenirs précis de notre témoin, des moues de terreur se lisent sur leur visage quand des scènes humiliantes sont décrites par le verbe sans concession d’Yvette. Chaque jeune tente de se représenter dans son cinéma intérieur le film de cette vie, d’abord celle d’avant l’invasion allemande. Puis la guerre en mai 40, l’exode, le retour, chez eux à Noisy-le-Sec. Arrivèrent, dès fin septembre 1940, les premières ordonnances allemandes ou du gouvernement de Vichy qui relayèrent les juifs au ban de la société pour un « Ordre nouveau » comme celle de juin 1942, marquée du sceau l’infâme, qui imposa le port de l’étoile pour les juifs âgés de plus de 6 ans. Elle revint sur son action sociale, adolescente au sein des Eclaireurs israélites de France, jusqu’à son arrestation dans la nuit du 21-22 juillet 1944. C’était dans un orphelinat juif de Paris, foyer de l’UGIF, rue Vauquelin. Commençaient pour elle et ses camarades la descente aux enfers jusqu’à ce qu’elles retrouvèrent la liberté le 9 mai 1945 avant un long retour vers la France.
J’invite les lecteurs de cet article à relire ou réentendre les témoignages d’Yvette dans son intégralité à partir des liens suivants :
Textes :http://www.cercleshoah.org/IMG/pdf/yvettelevy.pdf
ou http://www.cercleshoah.org/spip.php?article155
Vidéo : http://www.ressources-audiovisuelles.memorialdelashoah.org/#

      A la fin de son témoignage, assommés par tant de révélations, les élèves n’osent poser des questions quand Damien esquisse une demande sur le tatouage d’Yvette.
– Oh, répond-elle, cela forme désormais une tâche bleue foncée dont on ne devine plus mon matricule : sechzehntausendsechshundertsechsundneunzig, c’est-à-dire A16696. Approchez-vous, je vais vous montrer.
Et d’un seul mouvement, ils se rapprochent tous de notre table sur laquelle ont été également étalés des documents apportés par Yvette : son étoile jaune, sa carte d’indenté juive pendant l’occupation, des tickets de rationnements. Ce rapprochement autour d’elle libère les questions des élèves.

Les élèves posent des questions à Yvette Levy à la fin de son témoignage.

Les élèves posent des questions à Yvette Levy à la fin de son témoignage.

       Avant de nous quitter, combattante infatigable de la Mémoire, elle nous confie avoir été plus de 200 fois en Pologne pour témoigner auprès des jeunes ; environ 15 fois par an ! Maintenant elle ne fait « que » 4 voyages par an, à 89 ans !!!!
Nous la remercions du fond du cœur en nous disant au revoir devant le Mémorial. Une bise rapide car elle aperçoit son bus qui la ramènera à Noisy-le-Sec.

J’invite les élèves à traverser de nouveau le boulevard pour nous installer au soleil, sur les bancs en face ou autour de l’esplanade Charles de Gaulle. Il est plus de 13h30 et nous ouvrons avec précipitation nos paniers repas , la faim chevillée sur l’estomac.

Sculpture commérative de Schelomo Selinger devant la cité de la Muette (camp de Drancy) sur l'esplanade Charles de Gaulle.

Sculpture commérative de Schelomo Selinger devant la cité de la Muette (camp de Drancy) sur l’esplanade Charles de Gaulle.

       Une de mes élèves, mâchouillant un bout de son sandwich, pose un regard sceptique sur la qualité esthétique de la statue qui symbolise la mémoire des victimes juives.
– Que signifie-t-elle monsieur ?
J’ai la réponse dans le livre d’Annette Wieviorka et de Michel Laffitte, A l’intérieur du camp de Drancy, que j’avais emmené avec moi et mit au fond de mon cartable. Je le sors et fais alors la lecture en citant les propos du sculpteur lui-même, Schelomo Selinger :
Les trois blocs posés sur la butte pavée forment la lettre hébraïque « shin », traditionnellement gravée sur la «mezouza» apposée sur la porte des maisons juives. Les deux blocs latéraux symbolisent les portails de la mort, le camp de Drancy étant considéré comme « l’antichambre de la mort ». Le bloc central est composé de dix personnages, ce nombre étant nécessaire pour la prière collective (minyan).
Sur le devant du monument, poursuivent les auteurs du livre, un homme et une femme incarnent la souffrance et la dignité. Au milieu, la tête de l’homme porte sur le front un cube rituel (tefilin), symbolisant la prière. Deux lettres hébraïques, «lamed» et «vac», sont formées par la coiffe, le bras et la barbe des deux personnages, en haut de la sculpture : les deux lettres ont la valeur numérique 36, référence au nombre de Justes (Lamed vovnik) grâce auxquels le monde subsiste. Les deux rangées de sept marches vont se rétrécissant vers la porte de la mort. Elles symbolisent l’élévation des âmes des victimes et les sept degrés de l’enfer qu’elles durent subir avant la mort. Des formes circulaires, au bas de la sculpture, sont les flammes dévorantes et les flammes du souvenir.
       A l’arrière du monument, les portes de la mort se referment, les marches se rapprochent et se dirigent vers des rails. Sur la sculpture, une femme tient un enfant dans ses bras, en souvenir des 1 500 000 enfants juifs arrachés à leur mère ou assassinées avec elle. En bas, une tête dans les flammes et les deux têtes renversées s’enroulant dans des formes circulaires du feu symbolisent la souffrance.

      Avant de reprendre notre car, je rassemble mes élèves devant l’aile est de la Cité de la Muette. Nous faisons face aux 4 escaliers qui faisaient offices, en 1942, d’escaliers du départ pour les internés sélectionnés la veille pour partir vers l’inconnu ou Pitchipoï.
– C’est ici, précisai-je à mes élèves, que le père de Nathan, le 28 juillet 1942, et sa maman, le 30 août 1942, furent sélectionnés avant leur transfert vers Auschwitz. C’était la dernière nuit qu’ils passèrent en France avant leur assassinat en Haute-Silésie.
Tendant ma main vers une direction plus à gauche, je leur indique l’escalier 6, où se trouvèrent, fin juillet 1942, les parents de Viviane.
– Voilà, aujourd’hui, 25 juin 2015, nous nous trouvons à l’emplacement même d’où partirent 63 000 des 76 000 juifs déportés de France. En février prochain, nous nous retrouverons en Pologne, sur la rampe d’arrivée où, à Auschwitz-Birkenau, beaucoup furent sélectionnés pour la chambre à gaz. A peine 2500 d’entre eux survécurent et retournèrent en France après la Libération, dont Yvette et les parents de Viviane.

      Nous remontons dans notre car pour rejoindre Soissons. Que de distance encore à parcourir  pour aller au bout de notre itinéraire de Mémoire…

Publié dans Des enfants dans la Nuit : Viviane & Nathan, Projets pédagogiques | Tagué , , , , | 2 commentaires

Le manuscrit d’Albert Szerman

Manuscrit de l'autobiographie d'Albert Szerman. Juin 2015.

Manuscrit de l’autobiographie d’Albert Szerman. Juin 2015.

         Il m’est difficile de mesurer l’émotion ressentie lorsque je sortis un manuscrit d’une enveloppe kraft, reçu ce matin dans mon courrier. L’auteur-expéditeur m’avait averti une semaine auparavant de cet envoi.Il est écrit sobrement sur la page-titre : Le 29ème par Albert Szerman. Il confirmait ainsi la mission qu’il m’alloua au téléphone : faire éditer l’histoire de sa vie auprès des éditions de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah présidées par Serge Klarsfeld et dirigées par Philippe Weyl.

        Albert, c’est l’histoire du seul survivant de la rafle du 22 juillet 1944 à l’orphelinat et à la pension Zysman de La Varenne-Saint-Hilaire dans le Val-de-Marne. Albert, c’est l’histoire de ces 29 orphelins que les Allemands, dirigés par le forcené SS Aloïs Brunner, vinrent chercher en bus à l’aube pour les envoyer en déportation, mitraillettes en bandoulière, ordres éructés dans un vacarme que seul peut provoquer la sécheresse des cœurs. Albert, c’est la mémoire du calvaire et de l’ignominie que subirent ces jeunes camarades.  Il les vit partir dans les cris et les plaintes, caché derrière une fenêtre. Albert, c’est la dernière parole encore vivante de ces enfants déportés, comme ceux d’Izieu trois mois plutôt, vers les centres de mise à mort de Birkenau. Albert, c’est l’histoire d’un orphelin que la mort a refusé neuf fois de prendre. Albert, c’est une enfance désastreuse, une adolescence douloureuse. Albert, c’est une chance insensée.

     Aujourd’hui, Albert a 81 ans. Depuis deux ans, et notre première rencontre à son domicile parisien, il a décidé de témoigner, de raconter, d’écrire et de me confier son manuscrit pour porter son histoire à la mémoire collective. Il n’y a donc pas lieu ici de raconter son itinéraire parsemé de biens des souffrances et de quelques mains tendues. C’est à Albert de vous le faire lire. Non, ici, je vous raconterai cette incroyable circonstance qui m’amena à croiser le destin d’Albert Szerman. Je vous décrirai cet impensable détour qui m’emmena de la persécution des Juifs du Soissonnais à celle des orphelins juifs de ce quartier de Saint-Maur-des-Fossés.

Publié dans Les enfants de la crèmerie Ardourel, Recherches historiques | Tagué , | 2 commentaires

J’ai vécu cachée après l’arrestation de mes parents par les gendarmes français en juillet 1942 :

Grâce à un couple de français catholique j’ai survécu à la Shoah, j’ai survécu à l’horreur, j’ai survécu à l’indicible. Née en février 1941, j’avais 15 mois quand mes parents furent arrêtés à Soissons (petite ville de l’Est, où ils vivaient depuis une vingtaine d’années), en juillet 1942 et déportés à Drancy, puis à Auschwitz.

Donc, le lendemain de l’arrestation de mes parents, mon frère de 15 ans mon aîné me prenait par la main et nous prenions le train pour Paris, une adresse en poche, celle de Monsieur et Madame Lacoudre, amis de mes parents, ayant promis de me recueillir en cas de problème. Mon frère, lui, fut immédiatement transféré à Voiron chez les Dominicains, où il resta pendant toute la durée de la guerre.

De ce jour, je devins la fille du couple Lacoudre. Facile pour moi qui n’avais que 15 mois. Aisé pour eux qui n’avaient pas d’enfant.

Mes parents eurent la « chance » de rester à Drancy jusqu’en juin 1944, d’où ils partirent pour Auschwitz avec le convoi 76, un des derniers. Mes grands-parents moins chanceux partirent pour Auschwitz en septembre 1942, périrent dans les wagons, ou furent gazés à leur arrivée.

Ma « seconde mère » et son mari m’ont donc élevée comme leur fille, avec tout l’amour que savent donner des parents. Je n’ai jamais manqué ni de l’essentiel ni du superflu. Ce furent trois années de bonheur parfait, pour nous trois, trois années d’insouciance pour moi si jeune, au milieu de la tourmente, d’angoisses et de courage pour eux.

Un « miracle », mes parents sont revenus du pire en avril 1945, deux rescapés parmi les 167 survivants du convoi 76.
La vie a donc continué à être douce boulevard Malesherbes, pendant plusieurs mois encore. Petit à petit on a essayé de m’habituer à l’idée d’une seconde mère, d’un second père, pour moi c’était des « étrangers ». Mais tant que la séparation n’a pas été effective, je ne réalisais rien de la souffrance qui m’attendait, de la souffrance qui attendait mes deux parents adoptifs.

Viviane Bich, en 1947 aux États-Unis, après le retour de ses parents des camps de Birkenau et de Monowitz.

Viviane Bich, en 1946 aux États-Unis, après le retour de ses parents des camps de Birkenau et de Monowitz.

En août 1946 on commença à préparer ma valise pour mon départ aux Etats-Unis avec mes parents, où nous devions aller passer quelques mois de vacances chez un des frères de mon père. Ma valise une fois prête, je récupérais toutes mes affaires pensant qu’en les cachant sous le lit j’allais échapper à cette séparation, à cet enlèvement. Mais rien n’y fit bien sûr. Au lieu de quelques mois nous restâmes trois ans. Trois années mal vécues par le couple Lacoudre, trois années mal vécues par moi qui rejetait cette seconde mère.
Lorsque nous sommes revenus des Etats-Unis en 1949 par le Queen Mary, Gabrielle Lacoudre était toute petite sur le quai à Cherbourg, toute petite et toute seule, sans son mari décédé, attendant son enfant. Du haut de mes huit ans je me souviens que ces retrouvailles tant attendues furent très émouvantes. Là j’ai réalisé que je ne voulais pas rester avec ma mère légitime.

La résilience :

Questionnée sur le sujet par Stéphane Amélineau, dont l’ouvrage est en cours de publication « Journal de bord d’un itinéraire de mémoire – La Shoah en Soissonnais – Enquête et enseignements », il voulait savoir quelles étaient mes relations avec mes parents après toutes ces épreuves. Voici ma réponse :

« Je ne suis pas à l’aise avec ce sujet mais ce qui ressort de cela, vous l’aurez compris, c’est que mes parents n’ont pas été de parents formidables, mais ils avaient des circonstances atténuantes : « la soif de vivre », je leur ai donc tout pardonné. Une fois à Paris après la guerre, ils sortaient beaucoup, ma mère passait ses journées au Café de la Paix avec ses amies, moi je l’attendais après l’école. Les week-ends ils sortaient encore, et je restais encore seule. Vers l’âge de 10 ans j’ai su prendre les transports en commun, et là ma vie a changé, je m’échappais à Noisy le Sec chez mon autre mère. Puis vers l’âge de 15 ans ma mère et moi avons commencé à beaucoup sortir ensemble, mais je restais fidèle à Gabrielle Lacoudre. Avoir deux mères n’est pas toujours facile à vivre… Peu d’intimité donc avec mes parents, mais cependant certaine qu’ils m’ont aimée, à leur manière… ».

Pendant tout le reste de ma vie, et au-delà de celle de ma mère, disparue alors que j’avais 30 ans, j’ai partagé mon amour filial entre ces deux femmes, sans jamais vraiment savoir qui de Gabrielle Lacoudre ou de ma mère tout court devait l’emporter. Je porterai toujours ce questionnement en moi. Mais je sais maintenant avec l’âge et de façon sereine, que je les ai aimées toutes les deux, chacune de façon différente. J’ai finalement eu deux mères, alors que tant d’autres n’en avaient plus du tout.

Comment rebondir :

Certes, on n’oublie rien, mais le temps aidant, l’âge aidant, on commence à construire sa vie avec une très grande énergie, peut-être celle du « désespoir ». Les études, la carrière professionnelle, les différents intérêts culturels. Et finalement le mariage à 27 ans, les trois enfants et leur éducation, avec l’ambition chevillée au corps de les voir réussir leurs vies tant professionnelles que personnelles. Parcours difficile, une bonne étoile peut-être, mais le pari est réussi. Maintenant, ne pas baisser les bras, malgré la fatigue, la génération montante a besoin de nous, notre Association aussi, il faut continuer, tout en sachant que le parcours sera moins long, là pas de commentaire, il faut continuer à avancer, sans faiblir c’est tout….

Viviane Harif [Article publié sur http://www.cooperation-feminine.fr – Fonds Social Juif Unifié]

Mes élèves volontaires pour mon projet pédagogique sur la Shoah, au CDI, pendant la rencontre-conférence de Viviane Harif, née Bich. Vendredi 29 mai 2015

Mes élèves volontaires pour mon projet pédagogique sur la Shoah, au CDI, pendant la rencontre-conférence de Viviane Harif, née Bich. Vendredi 29 mai 2015.

        Voilà six mois que mes élèves volontaires, au nombre de 37, suivent mon enseignement sur la Shoah. Assidus à mes ateliers au CDI sur l’heure du repas, une fois toutes les deux semaines, ils ne se départissent de l’objectif que je leur ai fixé : devenir des passeurs de mémoire. Je ne peux que saluer leur volonté à entendre ou voir ce que leurs manuels scolaires esquissent des horreurs de l’intolérance. Ils s’accrochent à suivre, dans leurs regards étonnés et indignés, l’itinéraire de quelques enfants juifs du soissonnais, cachés pendant l’occupation nazie, vivants et survivants aujourd’hui, filles ou fils de déportés, pour les accompagner en février 2016 à Auschwitz-Birkenau. Ils ressentent le besoin de découvrir les destins de victimes innocentes de leur ville, broyés par le racisme.
Après avoir été initiés à une histoire générale de la Shoah, commence désormais pour mes lycéens une approche des trajectoires individuelles et locales pour mieux comprendre la portée universelle de ce crime contre l’humanité. Je sentais mes élèves prêts à rencontrer un premier témoin, entendre le verbe d’une rescapée de la persécution. C’était hier, c’était une première, pour eux, pour elle. Ce fut un moment exceptionnel.

        Elle, c’est Viviane Harif, née Bich. Elle vivait à Soissons en 1942. Elle avait 1 an et demi quand ses parents, Isia et Sophie, juifs d’origine russe, ont été arrêtés par des gendarmes à Soissons dans la nuit du 19-20 juillet 1942 et transférés à Drancy. Des amis de la famille, non-juifs, vivant à Paris, ont caché la petite fille d’alors. Aujourd’hui, Viviane a 74 ans. Depuis notre première rencontre, il y a 2 ans, lors de mon enquête, une sincère amitié s’est tissée entre nous. Elle n’a jamais témoigné devant des jeunes et elle tenait à le faire pour la première fois pour mes élèves. Elle vint de Paris à Soissons, pour nous retrouver dans mon CDI. Alors elle raconta devant eux, son histoire et celle de ses parents qu’elle découvrira vraiment à l’âge de 4 ans quand ils reviendront de l’enfer en 1945. Viviane a souffert toute sa vie d’être partagée entre ses parents adoptifs qui lui ont sauvé la vie et sa maman et son papa, revenus de trois années d’internements et de souffrances insondables dans les camps de la mort nazi.

Viviane et mes élèves, pendant la rencontre - 29 mai 2015

Viviane et mes élèves, pendant la rencontre – 29 mai 2015

Eux, mes lycéens, entendaient enfin la parole, de plus en plus rare, d’une rescapée de la Shoah. Je suis vraiment fier d’eux, de la qualité de leur écoute et de leur profonde attention à entendre cette histoire et de la pertinence de leurs questions. Après la conférence, autour de quelques boissons et de confiseries, spontanément, les élèves se sont assis autour de Viviane, comme le désir de poursuivre au plus près d’elle et le plus longtemps possible cet entretien. Pour ma part je me retirai, laissant ces deux générations communier ensemble dans le désir d’apprendre et de mieux se connaître. D’autant plus que Viviane nous accompagnera le 25 juin prochain au Mémorial de Drancy et en février 2016 pour notre déplacement sur le site d’Auschwitz-Birkenau. Elle et eux n’ont pas fini de se prendre la main…

Viviane

Viviane à la fin de la conférence. Vendredi 29 mai 2015. CDI du lycée Saint-Rémy à Soissons [Photo de Manon, élève du projet].

Publié dans Des enfants dans la Nuit : Viviane & Nathan, Famille Bich dit Mochet, Projets pédagogiques, Recherches historiques | Tagué , , , , , , | 3 commentaires

Discours – Journée du Souvenir des victimes de la barbarie nazie à Soissons

Invité par la municipalité à raconter l’histoire des 22 juifs déportés de Soissons entre 1942 et 1944 et des Justes de la ville lors de cette journée de commémoration, je retranscris ici l’intégralité de mon discours faisant la synthèse de mes quatre années de recherche sur cette page locale et noire de notre histoire :

Dimanche 26 avril 2015. Église Saint-Pierre à Soissons lors de mon discours relatant l'histoire des 22 juifs déportés de Soissons et des Justes parmi les nations.

Dimanche 26 avril 2015. Église Saint-Pierre à Soissons lors de mon discours relatant l’histoire des 22 juifs déportés de Soissons et des Justes parmi les nations.

Je voudrais raconter ici l’inéluctable sort des 22 juifs déportés de Soissons entre 1942 et 1944. Rappeler à notre mémoire les rouages infernaux de ce qui fut, mais aussi des grains de sable qui ont permis d’éviter l’intégrale extermination de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants de notre ville à qui on reprochait d’être né. Parce que Juif !

Je ne reviendrai pas sur les mesures qui, dès septembre 1940, ont lancé le processus irréversible de la mise au ban de cette frange de la population (définition, recensement, spoliation, privation de ressources, marquage par un signe distinctif). Ce processus a été perpétré par la volonté farouche des occupants nazis et la bienveillance du gouvernement de Vichy à se débarrasser des Juifs apatrides ou étrangers. L’irréparable était enclenché, des Juifs français allaient, eux aussi, rapidement, partir par mille, vers les camps de la mort. Il aura fallu qu’une conscience indignée d’une partie de la population française agisse dans la plus grande discrétion pour que les trois-quarts des Juifs se trouvant sur notre territoire national échappent aux chambres à gaz.
« La solution finale de la question juive » à l’échelle d’un continent est un processus, aussi démentiel fut-il, qui ne peut voiler l’implacable rationalité de ceux qui l’ont perpétré avec les leviers d’un pouvoir qu’ils détenaient. Oui, ne l’oublions pas, les commanditaires usèrent des outils modernes à des fins barbares : l’extermination systématique d’un peuple entier avec des modes opératoires administratifs et industriels. Les décisions prises par les hauts fonctionnaires nazis dans la banlieue de Berlin, à Wannsee, le 20 janvier 1942, n’avaient que pour seul objectif : l’application bureaucratique et logistique d’une annihilation déjà engagée dans l’est de l’Europe, puis, dans l’ensemble des territoires soumis au joug nazi. Parmi eux, coupée en deux, la France. Dans sa zone occupée, il y avait Soissons.

En 1939, à peine une centaine de juifs vivaient ici. Une poignée était française depuis plusieurs générations. La grande majorité, exerçant les métiers de tailleurs ou commerçants dans les produits textiles, était arrivée dans les années 20 et 30. Ils venaient essentiellement de Pologne, mais aussi de Russie, de Roumanie, de Turquie, d’Autriche, d’Allemagne. Ils avaient fui, pour des raisons politiques, économiques ou sociales, les vicissitudes souvent violentes de leur pays d’origine. Arrivés dans le pays des Droits de l’homme et des Lumières, ils s’assimilèrent et s’intégrèrent sans difficultés, ne relevant aucune démonstration d’antisémitisme. Ils avaient tellement confiance en ce pays qui leur avait donné une seconde chance et qui vit naître et grandir leurs enfants. Lorsque l’orage, ailé de l’aigle nazi, commença à gronder à la fin des années 30, ils n’hésitèrent pas à défendre la France. Tous ces hommes juifs vivant à Soissons, en âge de sa battre, s’engagèrent dans les contingents Polonais de Coëtquidan ou dans les Régiments de Marches Volontaires Étrangers à Barcarès (sud de la France). Après la débâcle de l’été 40, seuls ceux qui restèrent prisonniers de guerre jusqu’en 1945, échappèrent au génocide. Pour leurs parents, pour leurs femmes, pour leurs enfants, leurs noms ne pouvaient que finir sur les terribles listes des convois vers les camps.

Pour comprendre les événements de la première rafle des Juifs à Soissons pendant l’été 1942, il faut la replacer dans le contexte de la politique nationale de collaboration de l’époque. Elle était la conséquence de ce terrible accord entre Carl Oberg (représentant de la SS en France chargé de la déportation, envoyé par Himmler et Heydrich) et René Bousquet, secrétaire générale de la Police française pour la zone occupée et la zone libre, sous l’autorité de Pierre Laval, chef du gouvernement Pétain. Cet accord du 2 juillet 1942 stipulait la prise en charge des arrestations des Juifs étrangers ou apatrides par la police ou la gendarmerie française. Ces rafles, sur l’ensemble du territoire, devaient débuter à partir du 13 juillet. A Paris, elles commencèrent les 16 et 17 juillet, l’histoire retiendra le nom de « Rafle du Vel d’hiv.».
Pour l’Aisne, le SD (Service de Sécurité Allemand) transmit le 16 juillet au préfet, qui relaya aux sous-préfets, puis à la gendarmerie, les instructions à suivre pour arrêter les Juifs. Les forces d’interpellations devaient arrêter des juifs apatrides ou étrangers, âgés de 18 à 60 ans. Les enfants devaient être confiés, soit à un bureau de l’UGIF (il n’y en avait pas à Soissons), soit à d’autres personnes juives, non mentionnées sur les listes d’arrestation.
A Soissons, les gendarmes reçurent, probablement le 17 ou 18 juillet, une liste de 16 noms à arrêter, répartis sur 8 adresses. La rafle se déroula dans la nuit du dimanche 19 et du lundi 20 juillet 1942. L’aube, pour ceux arrêtés, n’avait que la promesse d’un avenir incertain, une ignorance trouée par la peur. Ils se raccrochaient à ce fragile espoir qu’on les emmenait travailler en Allemagne.
En ce tragique lundi matin, sur les 16 noms inscrits, les gendarmes avaient mis la main sur 11 d’entre eux :
Isia BICH (44 ans) et sa femme Sophie (38 ans) : 31, rue Molière. Ils purent confier à des amis non-juifs de Paris leurs 2 enfants, Victor (16 ans) et Viviane (1 an) qui les cachèrent jusqu’à la Libération de la capitale.

Abraham BIEGACZ (46 ans) et sa femme Gitla (43 ans) 20, rue Richebourg. Leur fils aîné, Samuel (20 ans) était déjà aux mains des Allemands à Laon. Leur second fils, Bernard, 16 ans, se cacha avec d’autres membres de sa famille jusqu’à la fin de la guerre.

Germaine EHRENKRANZ (38 ans), arrêtée avec sa jeune sœur, Sylvia LIWER (21 ans), au 7, rue des Cordeliers. Un de leurs frères, Robert LIWER (30 ans), vivait au 38, avenue de Voltaire, tenta de se défendre. Il fut menotté.

David GOCHPERG (52 ans), habitait au 41, avenue de Coucy. Sa femme, juive française, et leurs deux enfants en bas âges, furent épargnés pour un temps.

Au 27, rue du Château d’Albâtre, Robert LEWKOWICZ (44 ans) et son épouse Rose (37 ans), arrêtés aussi. Leurs 5 plus jeunes enfants (Huguette, Nathan, Micheline, Clairette et Claudine) furent confiés à leur gendre, Jacques Bouldoire, non-juif, marié à l’aînée, Germaine, depuis 1941. Ils survivront à l’occupation.

Bella WAJSFELNER, (41 ans), fut interpellée à son domicile au 15, rue de Saint-Quentin. Elle était présente là, avec le plus jeune de ses deux garçons, Maurice, alors âgée de 9 ans. Il fut confié à une de ses tantes, Mme GOLDSTZJAN, non inscrite sur les listes des Juifs à arrêter sur Soissons ce jour-là. Monsieur Jankiel WAJSFELNER s’était enfui à l’arrivée des gendarmes, pensant probablement que l’on venait arrêter uniquement les hommes, comme lors des rafles parisiennes en 1941. Le fils aîné, Charles, 18 ans, ne se trouvait pas chez ses parents cette nuit-là.

Ces 11 juifs raflés les 19-20 juillet 1942 furent regroupés dans les locaux de la gendarmerie, rue des Francs Boisiers. Chose incroyable, Robert LIWER, toujours menotté, arriva à s’échapper de la gendarmerie en sautant par la fenêtre étroite des toilettes du 1er étage. Il survivra à la guerre en se rendant dans la région de Lyon et vivre bien d’autres péripéties que la fiction ne peut à peine concevoir.
Le 20 juillet, dans l’après-midi, les 10 juifs restants aux mains de la gendarmerie sont convoyés vers Laon et rassemblés avec 55 autres juifs pris dans l’ensemble de la Picardie. Le lendemain, mardi 21 juillet 1942, après une distribution de vivres, les israélites ont été embarqués dans deux wagons spéciaux et dirigés à 11h15 sur Drancy, sous escorte de la Gendarmerie française.
Pendant que ces innocents roulèrent vers le département de la Seine, monsieur WAJSFELNER, et son fils Charles, se rendirent à la gendarmerie, meurtris par l’arrestation de l’épouse et de la maman, la veille. Ils sont envoyés directement à Drancy.

Dans le camp de la cité de la Muette, 10 des 12 juifs de Soissons furent déportés entre fin juillet et fin septembre 42. Monsieur et madame BICH, pour qui les autorités allemandes eurent un doute sur leur judéité, finiront par être déportés deux ans plus tard, en juin 1944. La déportation tardive de ce couple augmenta leur chance de survivre à Auschwitz. Tous les autres ne revinrent pas.

David VINER, 43 ans, juif d’origine étrangère, vécut à Soissons, au 80 avenue de Reims, jusqu’à l’arrivée des Allemands. Il fut arrêté en Charente-Maritime, transféré à Drancy et déporté à Auschwitz le 17 juillet 1943.

Ida HERSLIKOWITZ ne fut pas, elle aussi, arrêtée à Soissons. Mais elle y était venue vivre dans les années 30. Ida était veuve, sans enfants. Elle logeait au 4, place Mantoue. Juive allemande, née à Leipzig en 1895. Madame HERSLIKOWITZ était, en 1939, apatride aux yeux de l’État hitlérien, ressortissante du Reich aux yeux du dernier gouvernement de la IIIe république française. Comme beaucoup de ces concitoyens juifs ou antinazis allemands, ils furent internés dès 1940 et regroupés pour la plupart dans le camp du Gurs (Pyrénées-Atlantiques). Le Maréchal Pétain et son gouvernement n’hésitèrent pas à les livrer aux SS. En 1943, à 48 ans, souffrante, Ida HERSZLIKOWITZ est transférée dans un hôpital de Perpignan, spécialement réquisitionné pour les malades du camp. Et c’est de là, le 18 novembre, avec 20 autres malheureux, qu’elle fut raflée par la police allemande, envoyée à Drancy où elle arriva le 24. Elle fut sélectionnée deux semaines après pour être déportée dans le convoi n°64 vers Auschwitz-Birkenau, un aller sans retour.

Début janvier 1944, deuxième rafle qui saigna l’histoire des Juifs de Soissons. Depuis plusieurs mois, la volonté exterminatrice des nazis n’épargne plus aucun juif se trouvant sur le territoire français. Enfant ou vieillard, femme ou homme, les nazis et leurs soutiens s’obstinèrent à remplir les trains en partance vers cet Est dont personne ne revenait.

C’était au milieu d’un jour glacial, le mardi 4 janvier 1944. Les Allemands, embarquèrent 7 juifs de la ville. Le couple, Paul et Fernande CAHEN, âgés de 62 et 55 ans, nés en France, propriétaires du magasin de confection de vêtements la Fabrique de Reims, rue du Collège.
Au 41, avenue de Coucy, on alla chercher madame GOCHPERG et ses deux enfants, Albert (8 ans) et Nelly (3 ans), vivant dans une grande précarité depuis l’arrestation du père lors la rafle de l’été 42.
On frappa aussi à la porte du 15, rue de Saint-Quentin. S’y trouvaient encore le jeune Maurice WAJSFELNER (10 ans) et sa tante, madame GOLDSTZJAN.
Ces 7 innocents restèrent deux semaines dans la prison de Soissons (l’actuel commissariat de police) avant d’être transférés le 20 janvier 1944 à Drancy.
Le 3 février 1944, ils furent tous embarqués dans le convoi n°67. Trois jours plus tard, en arrivant sur la Judenrampe de sélection à Auschwitz-Birkenau, ils ont tous été emmenés vers la chambre à gaz.

Voici, ainsi brièvement évoqué, le destin de 22 juifs innocents de Soissons déportés vers les centres de mise à mort. Si cette mort eut tant et tant de visages sous la voute d’un ciel enfumé par les cheminées des crématoires de Haute-Silésie, des mains tendues ont pu extirper des enfants ou des familles entières de cette Nuit et de ce Brouillard. En France, comme à Soissons, presque les ¾ des juifs ont pu être sauvés, souvent par des français désintéressés à qui la cour suprême de l’État d’Israël, depuis 1963, attribue le titre de « Juste parmi les Nations». C’est la plus haute distinction civile décernée à des non-juifs.
A ce jour, 9¹ habitants de Soissons ont été reconnus comme «Juste parmi les Nations»:

Le 9 octobre 1942, les nazis et leurs soutiens tentèrent dans notre ville d’arrêter les Juifs étrangers qui avaient échappé à la rafle de l’été. Les autorités ne purent en arrêter aucun. Les victimes prirent conscience du danger et purent s’enfuir et se cacher grâce à la solidarité de français de bonne volonté. Comme par exemple, cette chaine d’entraide qui sauva ce docteur d’origine roumaine, Gabriel FRIED. Citons ici le dévouement exemplaire d’une assistante sociale, Jeanne Jauquet qui procura de faux-papiers au médecin juif.
Eugène Bouchard et sa femme Marguerite, Henri Cholet et sa femme Jeanne, reconnus comme Justes, pour avoir sauvé Marie-Claude Cahen, jeune fille de 14 ans, quand le 4 janvier 1944 les Allemands, aidés de gendarmes français, embarquèrent ses parents vers la maison d’arrêt de Soissons, puis Drancy, puis Auschwitz, puis, plus rien.
Lisette EHRENKRANZ, alors âgée de 6 ans, avec son frère Daniel (8 ans), ont été cachés à la lisière de la ville, au 130 avenue Compiègne, par Giovanna Biaison, Robert Laplace et sa femme Annunciata.
Jacques Bouldoire, était enfin reconnu le 26 octobre dernier comme le 9è Juste parmi les nations de Soissons. On célébra son courage pour le sauvetage des enfants juifs de sa belle-famille, les Lewkowicz, entre 1942 et 1944.

Fils, filles, petite fille de déportés juifs Lewkowicz de Soissons, et moi-même autour de la stèle des Justes parmi les nations de Soissons qui sera scellé dans l’Hôtel de ville. Nous y retrouvons le nom de Jacques Bouldoire, sauveur des 6 enfants Lewkowicz entre 1942 et 1944.

Fils, filles, petite fille de déportés juifs Lewkowicz de Soissons, et moi-même autour de la stèle des Justes parmi les nations de Soissons qui sera scellée dans l’Hôtel de ville. Nous y retrouvons, entre autres, le nom de Jacques Bouldoire, sauveur des 6 enfants Lewkowicz entre 1942 et 1944.

Un 10ème et 11ème noms méritent d’être gravés sur le marbre de notre Mémoire et dans les allées du Mont du Souvenir :
C’est d’abord Marguerite Noémie, nourrice des cinq jeunes enfants de la famille Knoll, juifs d’origine polonaise et primeurs à Soissons. Elle n’hésita pas une seconde à accompagner madame Hélène Knoll dans sa fuite pour se cacher dans un magasin désaffecté de 20 m² en banlieue parisienne à Boulogne-Billancourt. Pendant deux ans, Marguerite Noémie s’évertua à soulager la traque d’une mère courage et de ses petits, âgés de 6 mois à 6 ans.
Et puis il y avait cet agent de police de Soissons : Charles Létoffé.
Le 3 juillet 1942, il prévint le marchand juif de fruits et légumes, Charles Knoll, le mari d’Hélène, d’une arrestation imminente. Il réussit à s’échapper quelques heures avant son interpellation.
Lors de la rafle du 19-20 juillet, l’agent Létoffé cacha pendant 8 jours dans son pavillon, rue du Paradis, monsieur et madame GLAS, juifs polonais. Il les dirigea ensuite clandestinement vers la zone libre, grâce à son réseau de résistance. Ils survivront.
Lui encore, en août 1944, quelques jours avant la Libération, il se démena pour garder le contact et transmettre des messages de monsieur et madame Otchakowsky, vivant au 11, rue Richebourg, internés alors à Drancy. Dans leur débâcle, les nazis n’avaient plus de train pour déporter les juifs encore présents dans le camp. Ce couple âgé de plus de 60 ans survivra.

Micheline, Nathan, Clairette Lewkowicz et moi-même devant le panneau que la mairie a réalisé avec les visages des déportés (ou fiches d'internement pour ceux où je n'ai pu retrouver de portraits pendant mes recherches jusqu'à aujourd'hui).

Micheline, Nathan, Clairette Lewkowicz et moi-même devant le panneau que la mairie a réalisé avec les visages des déportés (ou fiches d’internement pour ceux où je n’ai pu retrouver de portraits pendant mes recherches jusqu’à aujourd’hui).

Dans les rouages complexes de l’administration, des décideurs aux subalternes, l’exécution des lois et des décrets inspirés par les nazis révélèrent des fonctionnaires pas forcément zélés mais d’une efficacité redoutable, prêts à arrêter les bouc-émissaires désignés d’un monde en guerre. A Soissons comme ailleurs, il y avait une grande majorité d’individus repliée sur elle, luttant contre les carences d’un pays occupé mais dont certains n’hésitèrent pas une seconde à aider, cacher et sauver des Juifs, quand d’autres profitèrent sans scrupules de leurs biens spoliés ou, pire, les dénoncèrent.
Oui, cette histoire locale fut partout la même. Ces familles subirent la tragédie de centaines de milliers d’autres, du Finistère aux rives de la Volga, de la Norvège à Salonique. Entre naufragés et rescapés juifs de Soissons, entre Justes reconnus ou anonymes, il est de notre devoir de nous souvenir car le futur appartient à celui qui a la plus longue mémoire.

Pour finir, je voudrais remercier chaleureusement mes élèves, pour la plupart présent aujourd’hui, et qui depuis 2008, se sont engagés volontairement, tous les deux ans, à suivre les parcours de tous ces destins broyés par les déflagrations de l’Histoire entre Soissons et Auschwitz. 70 ans après ce crime contre l’humanité, ces femmes et ces hommes en devenir se savent porteur d’un message de fraternité pour les générations futures.

¹ Je voudrais ajouter,a posteriori de ce discours, deux noms déclarés Justes parmi les nations en 2011 : Henri Jault et Marie-Louise Grandjean. Bien que vivant en 1942, rue des Pyrénées à Paris, c’est dans leur appartement qu’ils sauvèrent et cachèrent la fille juive de de leur voisine, Suzanne GUELTZER. Pour plus de sécurité, Henri Jault, originaire de Soissons, et son épouse l’emmenèrent dans la ville du Vase où ils avaient une maison familiale. Pour plus d’informations sur le courage de ce couple, voire le dossier n°11838 du Yad Vashem :

http://www.yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/les-justes-de-france/dossier-11838/

Publié dans Recherches historiques | Tagué , , , , , | Un commentaire

Agenda : conférence et discours

Mardi 31 mars 2015 – 20h.
Invité à faire une conférence sur mes travaux sur la Shoah au Rotary Club de Château-Thierry.

rotary chateau

Dimanche 26 avril 2015 – 11h.
Invité par la municipalité de Soissons à faire un discours sur la persécution des Juifs de la ville entre 1940-1944, dans le cadre de la journée nationale du souvenir des déportés, à l’église Saint-Pierre, consacrée uniquement à la mémoire des victimes de la barbarie nazie.

Eglise-Saint-Pierre-Soissons-Aisne-Picardie

Publié dans Projets pédagogiques | 2 commentaires