J’ai vécu cachée après l’arrestation de mes parents par les gendarmes français en juillet 1942 :

Grâce à un couple de français catholique j’ai survécu à la Shoah, j’ai survécu à l’horreur, j’ai survécu à l’indicible. Née en février 1941, j’avais 15 mois quand mes parents furent arrêtés à Soissons (petite ville de l’Est, où ils vivaient depuis une vingtaine d’années), en juillet 1942 et déportés à Drancy, puis à Auschwitz.

Donc, le lendemain de l’arrestation de mes parents, mon frère de 15 ans mon aîné me prenait par la main et nous prenions le train pour Paris, une adresse en poche, celle de Monsieur et Madame Lacoudre, amis de mes parents, ayant promis de me recueillir en cas de problème. Mon frère, lui, fut immédiatement transféré à Voiron chez les Dominicains, où il resta pendant toute la durée de la guerre.

De ce jour, je devins la fille du couple Lacoudre. Facile pour moi qui n’avais que 15 mois. Aisé pour eux qui n’avaient pas d’enfant.

Mes parents eurent la « chance » de rester à Drancy jusqu’en juin 1944, d’où ils partirent pour Auschwitz avec le convoi 76, un des derniers. Mes grands-parents moins chanceux partirent pour Auschwitz en septembre 1942, périrent dans les wagons, ou furent gazés à leur arrivée.

Ma « seconde mère » et son mari m’ont donc élevée comme leur fille, avec tout l’amour que savent donner des parents. Je n’ai jamais manqué ni de l’essentiel ni du superflu. Ce furent trois années de bonheur parfait, pour nous trois, trois années d’insouciance pour moi si jeune, au milieu de la tourmente, d’angoisses et de courage pour eux.

Un « miracle », mes parents sont revenus du pire en avril 1945, deux rescapés parmi les 167 survivants du convoi 76.
La vie a donc continué à être douce boulevard Malesherbes, pendant plusieurs mois encore. Petit à petit on a essayé de m’habituer à l’idée d’une seconde mère, d’un second père, pour moi c’était des « étrangers ». Mais tant que la séparation n’a pas été effective, je ne réalisais rien de la souffrance qui m’attendait, de la souffrance qui attendait mes deux parents adoptifs.

Viviane Bich, en 1947 aux États-Unis, après le retour de ses parents des camps de Birkenau et de Monowitz.

Viviane Bich, en 1946 aux États-Unis, après le retour de ses parents des camps de Birkenau et de Monowitz.

En août 1946 on commença à préparer ma valise pour mon départ aux Etats-Unis avec mes parents, où nous devions aller passer quelques mois de vacances chez un des frères de mon père. Ma valise une fois prête, je récupérais toutes mes affaires pensant qu’en les cachant sous le lit j’allais échapper à cette séparation, à cet enlèvement. Mais rien n’y fit bien sûr. Au lieu de quelques mois nous restâmes trois ans. Trois années mal vécues par le couple Lacoudre, trois années mal vécues par moi qui rejetait cette seconde mère.
Lorsque nous sommes revenus des Etats-Unis en 1949 par le Queen Mary, Gabrielle Lacoudre était toute petite sur le quai à Cherbourg, toute petite et toute seule, sans son mari décédé, attendant son enfant. Du haut de mes huit ans je me souviens que ces retrouvailles tant attendues furent très émouvantes. Là j’ai réalisé que je ne voulais pas rester avec ma mère légitime.

La résilience :

Questionnée sur le sujet par Stéphane Amélineau, dont l’ouvrage est en cours de publication « Journal de bord d’un itinéraire de mémoire – La Shoah en Soissonnais – Enquête et enseignements », il voulait savoir quelles étaient mes relations avec mes parents après toutes ces épreuves. Voici ma réponse :

« Je ne suis pas à l’aise avec ce sujet mais ce qui ressort de cela, vous l’aurez compris, c’est que mes parents n’ont pas été de parents formidables, mais ils avaient des circonstances atténuantes : « la soif de vivre », je leur ai donc tout pardonné. Une fois à Paris après la guerre, ils sortaient beaucoup, ma mère passait ses journées au Café de la Paix avec ses amies, moi je l’attendais après l’école. Les week-ends ils sortaient encore, et je restais encore seule. Vers l’âge de 10 ans j’ai su prendre les transports en commun, et là ma vie a changé, je m’échappais à Noisy le Sec chez mon autre mère. Puis vers l’âge de 15 ans ma mère et moi avons commencé à beaucoup sortir ensemble, mais je restais fidèle à Gabrielle Lacoudre. Avoir deux mères n’est pas toujours facile à vivre… Peu d’intimité donc avec mes parents, mais cependant certaine qu’ils m’ont aimée, à leur manière… ».

Pendant tout le reste de ma vie, et au-delà de celle de ma mère, disparue alors que j’avais 30 ans, j’ai partagé mon amour filial entre ces deux femmes, sans jamais vraiment savoir qui de Gabrielle Lacoudre ou de ma mère tout court devait l’emporter. Je porterai toujours ce questionnement en moi. Mais je sais maintenant avec l’âge et de façon sereine, que je les ai aimées toutes les deux, chacune de façon différente. J’ai finalement eu deux mères, alors que tant d’autres n’en avaient plus du tout.

Comment rebondir :

Certes, on n’oublie rien, mais le temps aidant, l’âge aidant, on commence à construire sa vie avec une très grande énergie, peut-être celle du « désespoir ». Les études, la carrière professionnelle, les différents intérêts culturels. Et finalement le mariage à 27 ans, les trois enfants et leur éducation, avec l’ambition chevillée au corps de les voir réussir leurs vies tant professionnelles que personnelles. Parcours difficile, une bonne étoile peut-être, mais le pari est réussi. Maintenant, ne pas baisser les bras, malgré la fatigue, la génération montante a besoin de nous, notre Association aussi, il faut continuer, tout en sachant que le parcours sera moins long, là pas de commentaire, il faut continuer à avancer, sans faiblir c’est tout….

Viviane Harif [Article publié sur http://www.cooperation-feminine.fr – Fonds Social Juif Unifié]

Mes élèves volontaires pour mon projet pédagogique sur la Shoah, au CDI, pendant la rencontre-conférence de Viviane Harif, née Bich. Vendredi 29 mai 2015

Mes élèves volontaires pour mon projet pédagogique sur la Shoah, au CDI, pendant la rencontre-conférence de Viviane Harif, née Bich. Vendredi 29 mai 2015.

        Voilà six mois que mes élèves volontaires, au nombre de 37, suivent mon enseignement sur la Shoah. Assidus à mes ateliers au CDI sur l’heure du repas, une fois toutes les deux semaines, ils ne se départissent de l’objectif que je leur ai fixé : devenir des passeurs de mémoire. Je ne peux que saluer leur volonté à entendre ou voir ce que leurs manuels scolaires esquissent des horreurs de l’intolérance. Ils s’accrochent à suivre, dans leurs regards étonnés et indignés, l’itinéraire de quelques enfants juifs du soissonnais, cachés pendant l’occupation nazie, vivants et survivants aujourd’hui, filles ou fils de déportés, pour les accompagner en février 2016 à Auschwitz-Birkenau. Ils ressentent le besoin de découvrir les destins de victimes innocentes de leur ville, broyés par le racisme.
Après avoir été initiés à une histoire générale de la Shoah, commence désormais pour mes lycéens une approche des trajectoires individuelles et locales pour mieux comprendre la portée universelle de ce crime contre l’humanité. Je sentais mes élèves prêts à rencontrer un premier témoin, entendre le verbe d’une rescapée de la persécution. C’était hier, c’était une première, pour eux, pour elle. Ce fut un moment exceptionnel.

        Elle, c’est Viviane Harif, née Bich. Elle vivait à Soissons en 1942. Elle avait 1 an et demi quand ses parents, Isia et Sophie, juifs d’origine russe, ont été arrêtés par des gendarmes à Soissons dans la nuit du 19-20 juillet 1942 et transférés à Drancy. Des amis de la famille, non-juifs, vivant à Paris, ont caché la petite fille d’alors. Aujourd’hui, Viviane a 74 ans. Depuis notre première rencontre, il y a 2 ans, lors de mon enquête, une sincère amitié s’est tissée entre nous. Elle n’a jamais témoigné devant des jeunes et elle tenait à le faire pour la première fois pour mes élèves. Elle vint de Paris à Soissons, pour nous retrouver dans mon CDI. Alors elle raconta devant eux, son histoire et celle de ses parents qu’elle découvrira vraiment à l’âge de 4 ans quand ils reviendront de l’enfer en 1945. Viviane a souffert toute sa vie d’être partagée entre ses parents adoptifs qui lui ont sauvé la vie et sa maman et son papa, revenus de trois années d’internements et de souffrances insondables dans les camps de la mort nazi.

Viviane et mes élèves, pendant la rencontre - 29 mai 2015

Viviane et mes élèves, pendant la rencontre – 29 mai 2015

Eux, mes lycéens, entendaient enfin la parole, de plus en plus rare, d’une rescapée de la Shoah. Je suis vraiment fier d’eux, de la qualité de leur écoute et de leur profonde attention à entendre cette histoire et de la pertinence de leurs questions. Après la conférence, autour de quelques boissons et de confiseries, spontanément, les élèves se sont assis autour de Viviane, comme le désir de poursuivre au plus près d’elle et le plus longtemps possible cet entretien. Pour ma part je me retirai, laissant ces deux générations communier ensemble dans le désir d’apprendre et de mieux se connaître. D’autant plus que Viviane nous accompagnera le 25 juin prochain au Mémorial de Drancy et en février 2016 pour notre déplacement sur le site d’Auschwitz-Birkenau. Elle et eux n’ont pas fini de se prendre la main…

Viviane

Viviane à la fin de la conférence. Vendredi 29 mai 2015. CDI du lycée Saint-Rémy à Soissons [Photo de Manon, élève du projet].

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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3 commentaires pour J’ai vécu cachée après l’arrestation de mes parents par les gendarmes français en juillet 1942 :

  1. Marco Tchamp dit :

    récit bouleversant une fois de plus…
    suis très touché que les élèves du projet aient pu rencontrer Viviane Harif dont tu nous a relaté l’histoire dans ton livre à paraître….
    J’imagine l’émotion intense au CDI….

  2. Ping : Un témoignage retrouvé de Sophie Bich dit Mochet, avril 1945 | itinéraires de Mémoire sur la Shoah

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