Au nom de tous les Leurs : Charles & Hélène Knoll (compléments d’enquête)

     Depuis que j’ai confié mon manuscrit aux éditions de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, il était évident après des telles investigations sur la persécution des juifs du Soissonnais que des descendants ou proches de ces familles, découvrant récemment mes travaux, me contacteraient.
Ainsi, ils m’apportent des informations supplémentaires, éclairants des zones d’espace et de temps que mes tentatives d’élucidation n’avaient pu atteindre. De ramification en ramification, ces échanges récents complètent des faits ou répondent à des questions. Ce fut le cas l’été dernier dans le cadre d’une correspondance avec Alain Kievitch, un neveu de Charles Knoll (1908-1978).
Après avoir lu mon chapitre concernant son oncle et sa tante Hélène[1], il me soumet des compléments précieux à mon enquête grâce à ses recherches remarquables sur sa famille dont certains membres périrent sous le joug nazi.
Je voudrais ici le remercier chaleureusement pour son inestimable contribution à mes travaux mémoriels.

    Alors rappelons et complétons l’itinéraire de cet homme haut en couleur, aussi bourru qu’intrépide dont l’écho de ses harangues sur les marchés résonne certainement encore dans les oreilles des plus anciens de Soissons. Primeur, il vantait haut et fort la qualité de ses fruits et légumes. De ce qu’il vécut depuis sa terre natale en Galicie jusqu’à la libération de la France en 1944, son silence était d’or.
C’était un chemin semé d’embuches, de barbelés et de barbarie que seuls sa volonté et son courage lui permirent de rester un homme libre !

Charles Knoll dans les années 1930. [Collection privée A.Kievitch].

Charles Knoll dans les années 1930. [Collection privée A.Kievitch].

     En premier lieu, j’en apprends davantage sur la ville dans laquelle Charles vécut jusqu’à l’âge de 14 ans. Né en 1908, prénommé Saül, sujet de l’empire Austro-hongrois à Jaroslow. Il grandit au milieu de ses parents, Joseph et Beila, à Stanislawow, 80 km plus au nord. Un premier frère vit le jour en 1910, Mosjzesz-Maurice, puis vinrent, après la première guerre mondiale, sa sœur Etti et son second frère Simon (en 1921). La ville de Stanislawow a été fondée en 1654 et huit ans après, les Juifs reçurent le droit permanent de s’y établir. La communauté développa une activité florissante dans la confection de vêtements et joua un rôle important à la fin du XIX° dans le domaine civil et politique, sioniste comme assimilationniste. En 1910, la présence juive comptait 15 000 personnes, soit un peu moins de la moitié de la population totale [2] .

Stanislawow, Pologne en 1933.

     En 1919, après la défaite des empires de la Triple alliance, cette partie de la Galicie fut disputée par l’Ukraine avant d’être rattachée à la Pologne. Convoitée également par la nouvelle armée soviétique, elle occupa la ville en 1920 avant d’être repoussée par les forces polonaises. Stanislawow devint la capitale du district de Voïvodie dans cette Pologne renaissante depuis le dernier partage du pays à la fin du XVIII° siècle. Pendant ces années de troubles qui ouvrirent les années 20 où se combattaient russes, polonais et ukrainiens, les Juifs furent victimes de pogroms. Est-ce l’instabilité politique et la résurgence d’un antisémitisme meurtrier qui convainquirent le jeune Saül à prendre son baluchon pour traverser l’Europe et rejoindre son oncle Abraham, frère de son père, en 1922, à l’âge de14 ans ? Ou est-ce cette photographie de sa cousine Hélène (fille d’Abraham), reçût de France qui lui fit affirmer à son père, sans l’ombre d’une hésitation, telle une révélation, que c’est la fille avec qui il voudra se marier ? Quoiqu’il en soit, avec une assurance précoce, il prit la route de l’ouest pour retrouver cet oncle Abraham installé à Boulogne-Billancourt, proche de Paris. Il déclara après la guerre, dans son dossier de naturalisation, qu’il était venu en France pour la seule motivation de vouloir y travailler.

     Un second fait dans l’itinéraire de Charles m’était encore inconnu jusqu’à aujourd’hui. Un jour de juin 1940, fait prisonnier par les Allemands, il prit la poudre d’escampette.
Lorsque la guerre fut déclarée en septembre 1939, Charles, et son frère Maurice venu également s’installer en France en 1930 (arrivé précisément le 29 décembre 1929), s’engagèrent dans le 21è Régiment de Marche de Volontaire Étranger. Un des fameux régiments « ficelles » incorporant juifs étrangers ou républicains espagnols. Ces régiments formés vaille que vaille dans le sud-ouest de la France servaient souvent en première ligne pour faciliter le retraite dans la débâcle, maintes fois sacrifiés sur l’autel de l’incompétence de l’état-major de 1940. Charles et Maurice, comme d’autres juifs de Soissons (le médecin Gabriel Fried par exemple), participèrent avec ce 21e R.M.V.E[3] à la violente bataille des Ardennes. Les combats étaient acharnés, des positions étaient tenues contre toute espérance mais les pertes furent très importantes. La bravoure de Charles au combat, soldat de 2de classe, lui valut la Croix de Guerre avec citation le 10 juin 1940. Le commandant du Régiment, Paul de Buissy, nota ce jour-là dans son rapport : Brave volontaire, courageux et énergique. Chauffeur de la camionnette de ravitaillement en munitions et vivres du 3e bataillon. Toujours volontaire de jour et de nuit pour accomplir des missions dangereuses. A notamment, le 9 juin 1940, assuré le ravitaillement de son bataillon fortement engagé et sous un bombardement intense d’artillerie lourde et d’aviation ennemie. A ainsi contribué au succès de la journée.[4]

Charles Knoll en 1939-1940, soldat du 21e RMVE. [Source : collection privée, A.Kievitch]

Charles Knoll en 1939-1940, soldat du 21e RMVE. [Source : collection privée, A.Kievitch]

Engagés volontaires du 21e RMVE dans une baraque du camp d’instruction militaire du Barcarès (Pyrénées-orientales). [France, 1939-1940. - © Mémorial de la Shoah / UEVACJ-EA.]

Engagés volontaires du 21e RMVE dans une baraque du camp d’instruction militaire du Barcarès (Pyrénées-orientales).
[France, 1939-1940. – © Mémorial de la Shoah / UEVACJ-EA.]

Ces Juifs étrangers engagés qui ont survécu aux combats de la campagne de France furent, comme leurs compagnons d’armes français, encerclés par les Allemands avant de rejoindre les interminables fils des prisonniers de guerre. Les deux frères en firent partie. Charles a été arrêté le 19 juin 1940 à Ligny-en Barrois dans la Meuse. Incarcéré au fort de Lyon, il n’hésita pas une seconde quand l’opportunité se présenta de s’évader le 27 juin, échappant ainsi aux longues cohortes des soldats et officiers français envoyés dans les camps de prisonniers en Allemagne pour une détention qui dura cinq ans pour l’immense majorité d’entre eux. Ce fut le cas pour son frère Maurice (fait prisonnier à Valfricourt dans les Vosges le 22 juin 40 et envoyé dans le stalag 3 A de Luckenwalde – État de Brandebourg) . Quant à Charles, il retourna dans le sud-ouest de la France jusqu’à sa démobilisation en aout 40. L’ex-commandant du régiment, mis à la retraite, écrivit un certificat précisant que Charles Knoll a toujours servi avec honneur et fidélité, son évasion le prouve. Certificat rédigé en aout 1941 quand les autorités collaboratrices commencèrent à resserrer leurs griffes pour soustraire les juifs aux droits les plus fondamentaux. Prévenu par un agent de police de Soissons, Charles Létoffé, il se soustrayait in extremis à une arrestation début juillet 42. Ensuite, il passa la guerre dans la région de Limoges, revenant de temps en temps rejoindre sa femme et ses enfants, cachés dans un magasin désaffecté de Boulogne-Billancourt.

    Pourquoi Limoges ? Qui connaissait-il ? Lors de mes études sur plusieurs archives et mes entretiens avec Claudine Knoll en octobre 2012, fille de Charles et Hélène, les informations concernant les activités de son père une fois engagé dans la clandestinité restèrent nébuleuses et imprécises. Là aussi, monsieur Kievitch m’apporte des précisions :

Revenons à la fuite de Charles Knoll, m’écrit-il. Si l’hypothèse tient debout, mon oncle Charles aurait trouvé refuge chez Bernard Baranschik à Limoges, époux de Szajndla Biegacz[5] . Bernard Baranschik était un cousin de Charles et Hélène.
Mon interlocuteur m’envoie le fruit de ses recherches aux archives nationales concernant le dossier de naturalisation de Charles Knoll, datant de 1945. Il y est mentionné son entrée dans la résistance aux côtés des F.F.I. Il y prit donc un part active, ce qui n’étonnera plus celles et ceux qui, comme moi, découvre la témérité et l’esprit de révolte qui animait cet homme face au fascisme. Il dut affronter bien des dangers entre Limoges et Boulogne-Billancourt pour retrouver clandestinement sa femme et ses enfants, réfugiés et cachés derrière les planches du petit magasin de tailleur du père d’Hélène qui en barricadaient la devanture depuis les spoliations de 1941 .

     Enfin, monsieur Kievitch me signifient les membres de sa famille et parents de Charles Knoll qui ont péri dans la Shoah. De son père Joseph, de sa mère Beila, de son frère Simon et de sa sœur Etty, le primeur de la rue des Chaperons-rouges à Soissons n’eut plus de nouvelles depuis 1938. Charles retourna après la guerre en Pologne afin d’y retrouver une trace. En vain. Dans la généalogie que me transmet son neveu, « 1943 » leur est indiqué comme date de décès. Ont-ils été assassinés lors de la liquidation du ghetto de Stanislawow[6] en 1943 ? Ou lors des « Aktion » perpétrées dès l’arrivée des nazies après la brève occupation soviétique de septembre 39 à juin 1941 ? Ont-ils étés déportés dans les convois de 1942 vers le camp d’extermination de Belzec ? Ont-ils succombé aux carences alimentaires ou hygiéniques du ghetto dans lequel étaient entassés environ 40 000 juifs ? Le saurions-nous un jour ?

    D’autres membres de la famille Knoll-Loewenthal s’étaient installés en France entre les deux guerres mais ne purent échapper aux arrestations et aux convois vers Auschwitz :

     Léontine Grüngrass, née Baranschik à Varsovie en 1898 (cousine d’Hélène), son mari Henri, né à Paris en 1890, et leur plus jeune fils, Claude, 11 ans, furent arrêtés en 1943 à leur domicile au 23 de la rue des Montiboeufs dans le 20e arrondissement parisien. Ils ont été déportés dans le convoi n° 58 du 31 juillet 1943 vers Auschwitz. Très probablement assassinés à leur arrivée après la sélection sur la Judenrampe. Le jour de l’arrestation, les deux fils aînés, Serge et Jacques, réussirent à s’enfuir par les toits de l’immeuble. Ils survivront à la Shoah.

     Le 7 mars 1944 s’ébranla de la gare de Bobigny, le 69e convoi de déportés juifs, destination Auschwitz-Birkenau. Parmi les 1501 personnes entassées dans les wagons à bestiaux se trouvait Marcelle Pincu-Coper, née Baranschik en 1902 à Varsovie. Elle aussi était une cousine d’Hélène et Charles. A l’arrivée de ce transport dans ce camp de la mort, environ 80 femmes sur les 689 âgées de plus de 18 ans de ce convoi furent sélectionnées pour travailler. Les autres comme Marcelle Pincu-Coper furent gazées à leur arrivée. Elle laissa en France deux garçons que Charles et Hélène prirent soin d’aider après la guerre.

 [1] Amélineau, Stéphane Journal de Bord d’un itinéraire de Mémoire, chapitre 12 Hélène & Charles Knoll ( à paraître en 2016).
[2] Nechama Tec, Resilience and Courage: Women, Men, and the Holocaust , New Haven: Yale University Press, 2003, pp. 336-339.
[3] Jusqu’à ma correspondance avec Alain Kievitch, je pensais que Charles Knoll avait appartenu au 155e R.I., comme il l’écrivait dans une lettre au sous-préfet de Soissons le 17 juillet 1941. A cette date il se démenait pour affirmer qu’il n’était pas Juif, que ses parents, à sa connaissance, ne l’étaient pas non plus. Il rappelait également sa démarche pour être naturalisé français avant la guerre. A-t-il falsifié son affectation militaire au 21e R.M.V.E pouvant contredire ses déclarations de non-judéité ? Nous n’avons pas la réponse, et ne l’auront probablement jamais.
[4]  Archives nationales.
[5]  Je n’ai toujours pas réussi à avoir la preuve formelle d’un lien de parenté probable entre Abram Biegacz (juif arrêté à Soissons le 19-20 juillet 1942 avec sa femme et son fils aîné, tous exterminés à Auschwitz) et Szajndla Biegacz. Tous les deux étaient nés à Szydlowiec en Pologne. Abram le 10 mars 1896 et Szajndla, le 18 janvier 1907.
[6] Pour en savoir plus sur le ghetto de Stanislawow : http://www.ushmm.org/wlc/en/article.php?ModuleId=10007236
Pour une version française, à prendre avec précaution car les sources ne sont pas citées : http://www.encyclopedie.bseditions.fr/article.php?pArticleId=97

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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