Sophie Bich dit Mochet : chronologie d’un rapatriement 8 mars 1945 – 3 avril 1945 Auschwitz – Odessa – Port-Saïd – Naples – Marseille – Paris

     Depuis plusieurs jours, j’accompagne Viviane sur les dernières traces laissées par sa maman sur sa déportation à Birkenau et son retour en France. Depuis la découverte de ce rapport à partir du témoignage de Sophie Bich dit Mochet sur son calvaire concentrationnaire [cf. article de ce blog publié le 20 juillet 2015 Un témoignage retrouvé de Sophie Bich dit Mochet, avril 1945] et de notre rencontre avec le journaliste de l’AFP, Alain Navarro, nous pouvons désormais marcher ensemble avec plus de précision sur le fil des événements qui marquèrent son retour du camp. Nos dernières recherches nous confirment que Sophie Bich dit Mochet fut l’une des premières à révéler en France la finalité des centres de mise à mort et l’avilissement des détenus dans le complexe d’Auschwitz.
Nous nous sommes partagés les deux services d’archive où nous pouvions consulter les originaux de ces terribles révélations. Viviane à Caen, au Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (BAVCC) et moi aux archives nationales sur le site de Pierrefitte.

     25 juillet 2015 : une journée de recherches aux Archives Nationales sur le site de Pierrefitte-sur-Seine. Centre ultramoderne de la recherche où des centaines de kilomètres de linéaires renferment bien des secrets et recèlent bien des révélations. Objectif du jour : retrouver dans 10 grosses caisses d’archives [1], un témoignage de Sophie Bich dit Mochet daté d’avril 1945, une des premières à rentrer en France via Odessa-Marseille comme survivante de l’enfer d’Auschwitz-Birkenau. Et je l’ai trouvé !!!! Il est à l’identique (en trois exemplaires) que celui trouvé à Caen dans les archives du Bureau des Anciens Combattants et Victimes des Conflits Contemporains, il y a quelques semaines. Entre mes mains, et sous mes yeux indignés, je parcourais des dizaines de rapports sur les premiers témoignages des revenants de ce camp. Témoignages réalisés dès leur retour en territoire français entre mars et juillet 45. J’ai pu également consulter des synthèses du ministère de l’Intérieur rédigées en avril 45 sur les arrestations effectuées dans l’Aisne par les Allemands pendant l’occupation. J’y ai retrouvé, entre autres, ces noms des familles juives relatés dans mon livre (à paraître en 2016) et qui ne font que confirmer mes travaux. J’ai pu parcourir des centaines et des centaines de pages. Démarche passionnante mais les sujets de lecture ont été éprouvants de par l’horreur des révélations brutes, faites à peine quelques semaines après les libérations de ces déportés. Je découvrais ainsi « la matière première » sur laquelle les plus grands historiens français sur cette tragédie s’étaient appuyés et dont j’ai lu tant de fois leurs ouvrages pour apprendre.

Lecture des rapports sur les témoignages des déportés d'Auschwitz, rédigés en avril 1945 (F9/5565)

Lecture des rapports sur les témoignages des déportés d’Auschwitz, rédigés en avril 1945 (F9/5565)

       A la lumière de ces nouvelles découvertes pour moi, j’ai pu relire le rapport rédigé à partir des premières révélations de Sophie Bich et répondre à des questions soulevées lors de ma première analyse de ce document [cf. [doc 3] dans mon article Un témoignage retrouvé de Sophie Bich dit Mochet, avril 1945]. Cela ne m’avait pas sauté aux yeux. Pourtant, en en-tête du rapport, Sophie Bich ne se présenta pas comme juive, mais comme Russe, mariée à un juif. Était-ce toujours ce conflit avec sa propre judéité que j’ai longuement évoqué avec Viviane et dans mon récit L’Affaire Bich dit Mochet lorsque j’ai découvert l’histoire de cette femme et de son mari en 2012 ? Pas de réponse formelle, mais cette entrée m’interpelle tout de même.

     Dans les archives étudiées, je suis tombé aussi sur le destin des trois noms cités dans ce rapport et que Viviane retrouva également à Caen : Monsieur de Gombert (premier paragraphe page 1, Paulette ALFENBLUM et une certaine Anna (dernier paragraphe page 2). Le premier est un déporté politique, résistant, arrêté à Besançon le 2 mai 1944. De Compiègne, il fut déporté vers Dachau, puis Allach (camp annexe de Dachau) et expédié ensuite à Auschwitz. C’est là qu’il fut libéré par les Russes. Il avait échappé, comme monsieur et madame Bich, aux Marches de la mort. Il fut rapatrié assez rapidement et arriva par avion, au Bourget, le 21 mars 1945. Son témoignage fut certainement l’un des premiers où les autorités françaises en charge du rapatriement des déportés entendirent, en tout cas pour ceux qui rédigèrent ces rapports, la véritable fonction du camp d’Auschwitz-Birkenau puisqu’il évoqua et détailla le processus d’extermination des juifs en tant que témoin direct. Lorsque Sophie Bich dit Mochet arriva à Marseille, quelques jours plus tard, elle ne faisait que corroborer ces premières révélations inimaginables pour ces officiers qui les interrogèrent. La maman de Viviane ne fut pas la seule survivante de Birkenau, bien que nous pouvons les compter sur les doigts de la main, à revenir ce jour-là dans la cité phocéenne sur le même navire. Il s’agit bien de ces deux femmes évoquées plus haut. J’ai lu avec énormément d’attention les deux rapports tirés des témoignages de Paulette Apfelblum (déportée à l’âge de 36 par le convoi n° 57 du 18/07/1943) et d’Anna Stocklamer (déportée à l’âge de 22 ans par le convoi n° 58 du 31/07/1943). Pendant ces 6 heures d’investigations à lire ces rapports, on ne peut ressentir que ce mélange d’émotion et d’indignation qui vous tord le ventre.

     Le lendemain de ces recherches, il se posait une question secondaire, uniquement calendaire, mais qui permettrait enfin de savoir le jour précis où madame Bich arriva à Marseille avant de retrouver les sauveurs de sa fille Viviane à Paris, le 3 avril 1945. De sa présence dans la capitale ce jour-là (ou au plus tôt le 2 avril), nous en avons la certitude. Elle est étayée par plusieurs sources : [cf. article de ce blog publié le 20 juillet 2015 Un témoignage retrouvé de Sophie Bich dit Mochet, avril 1945 [doc. 1 & 2]].
Quant à la date exacte de son arrivée dans la ville portuaire, nous savons que trois navires ramenant d’Odessa des déportés, mais surtout des prisonniers de guerre, des requis du STO ou des travailleurs volontaires, débarquèrent les 23 mars, 26 mars et 1er avril 1945. Elle se trouvait forcément dans l’un d’eux. Je me penchais sur cette question en recherchant attentivement sur Internet. Je repérais, après avoir parcouru des extraits en ligne de deux livres [2], l’existence d’un article de France-Soir paru le 26 mars 1945 relatant le témoignage de Paulette Apfelblum. Il fallait se le procurer. Viviane s’en chargea en le commandant sur Internet à un bouquiniste. Je lui fis part ensuite de quelques-unes de mes réflexions car mon intime conviction se portait sur une arrivée le 1er avril 1945 à Marseille, malgré une hésitation sur la date du 26 mars. Elle est due à cet article de presse. Il prête à confusion, non pas sur le fond mais sur la chronologie des événements que nous tentons de définir. Je restais dubitatif sur la datation évoquée sur ce retour dans la cité phocéenne.

Extrait de la Une de France-Soir publiée le 25 mars 1945. Article de Jacques Mirel, correspondant au Caire. : "J'étais 50.329 V"

Extrait de la Une de France-Soir datée du dimanche 25 mars 1945, diffusée le lendemain. Article de Jacques Mirel, correspondant au Caire. : « J’étais 50.329 V »

  La phrase dans le chapeau, concernant la date de son arrivée à Marseille, me laissa perplexe : Libérée par les Russes, cette parisienne est arrivée hier (donc le 25 mars à Marseille ? puisque l’article paraît le 26 mars) avec 1977 revenants. Ensuite, le journaliste retranscrit et cita la description effroyable des conditions d’internement de Paulette A. à Auschwitz.

     Cela ne pouvait être le 26 mars 1945 ! Ce n’était qu’à l’état d’hypothèse, mais je pensais, l’avenir me donnera raison, que cet envoyé spécial avait bien interrogé Paulette Apfelblum mais qu’il s’était un peu emmêler les pinceaux avec les navires qui provenaient d’Odessa, lors des escales à Port-Saïd, et non au Caire qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est toujours pas en bord de mer (sic). L’auteur de l’extrait ci-dessous, Didier Epelbaum, écrit Le témoignage parait le jour [26 mars 1945] de l’arrivée en France de près de 2000 survivants des camps et prisonniers de guerre. Effectivement, ce jour-là, il y eut près de 2000 personnes rapatriées. Mais Paulette A.,  Sophie Bich et Anna S. ne s’y trouvèrent pas. Elles débarquèrent six jours plus tard avec  800 « personnes déplacées » [3].

Extrait livre de Didier Epelbaum Pas un mot pas une ligne 1944-1994, des camps de la mort au génocide rwandais. Stock, 2005.

Extrait livre de Didier Epelbaum Pas un mot pas une ligne 1944-1994, des camps de la mort au génocide rwandais. Stock, 2005.

     Je reprends ce passage du rapport sur ta maman ; dernière ligne du denier paragraphe, écrivis-je à Viviane pour étayer ma conviction : Elle est arrivée à Marseille avant-hier en compagnie de Paulette APFELBLUM et d’Anna …. ?
Dans le rapport d’Anna S., il est précisé (2è page) : Elle a été amenée par les Russes d’abord à Odessa, de là par bateaux alliés à Port-Saïd, à Marseille, où elle est arrivée le 1er avril 1945 (c’est moi qui souligne). C’est la date également mentionnée dans une demande de Certificat de Déporté Politique en 1949 et dans une lettre du 11 mai 1953 où madame Bich a déclaré être revenue en France le 1er avril 1945 avec la carte de rapatriement n° 188.507 [dossier 2.1.75.00082 du Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre – 1953].

     Il n’y avait qu’un homme qui pouvait nous confirmer tout cela, Alain Navarro, journaliste à l’AFP et écrivain [cf. article de ce blog publié le 20 juillet 2015 Un témoignage retrouvé de Sophie Bich dit Mochet, avril 1945]. Viviane a organisé notre rencontre à son domicile à Paris le 7 aout dernier. En écrivant un chapitre sur le rapatriement de Sophie Bich dans son livre à paraître le 9 septembre [4], il s’était posé les mêmes questions que nous. Ses recherches, entre autres, aux archives de Marseille, permirent d’affirmer de manière irréfutable, documents reproduits sous nos yeux : Sophie Bich dit Mochet, mais aussi Paulette A. et Anna S. embarquèrent à Odessa le 8 mars 1945 sur le navire Indrapoera, battant pavillon anglais. Il fit effectivement escale à Port-Saïd, puis à Naples avant d’arriver à Marseille : le 1er avril 1945 ! Nous avons reproduis le rapport, confié par le journaliste-écrivain, d’un capitaine de gendarmerie à Marseille qui relate en détails l’itinéraire de l’Indrapoera et les conditions de voyage des femmes et des hommes embarqués. Tant que le livre d’Alain Navarro n’est pas publié, je ne suis pas en droit d’en révéler davantage et d’amputer ses lecteurs d’une part du fruit de ses recherches.

     Lors de cette rencontre, sous la bienveillance de Viviane, j’étais vraiment ravi de rencontrer ce journaliste qui a eu la gentillesse, et l’honnêteté intellectuelle, de citer dans son livre mes travaux concernant la vie des parents de Viviane avant leurs rapatriements. Et puis comme moi, il est sensible à l’injustice faite à Olga Wormser sur son travail de pionnière concernant la Shoah en France mais ça, c’est une autre histoire…

[1] J’avais repéré plusieurs cotes pour préparer ce déplacement à Pierrefitte-sur-Seine, en m’appuyant sur le catalogue en ligne des inventaires des Archives nationales et les conseils d’Annette Wieviorka lors d’une de mes correspondances avec la grande historienne. Les rapports sur les témoignages évoqués dans cet article se trouvent dans les dossiers Auschwitz et Birkenau, cote F9/5565.
[2] Didier Epelbaum. Pas un mot pas une ligne 1944-1994, des camps de la mort au génocide rwandais. Stock, 2005.
François Azouvi. Le mythe du grand silence, Auschwitz, les français et la mémoire. Fayard, 2012.
[3] Archives INA : http://fresques.ina.fr/reperes-mediterraneens/fiche-media/Repmed00209/le-retour-des-prisonniers-de-guerre-a-marseille.html
[4] Alain Navarro. 1945, le retour des absents. Stock, 2015 (préface d’Annette Wieviorka). A paraître le 9 septembre 2015.

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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