Mes lycéens au Mémorial de Drancy : 25 juin 2015.

       Après notre rencontre le 29 mai dernier avec Viviane Harif, notre déplacement à Drancy consacre le deuxième temps fort de mon projet pédagogique « Nathan, un enfant dans la nuit ». Les lycéens de mon groupe sont bien présents au rendez-vous fixé devant l’établissement à 8h15 et montent dans le car, encore incrédules de ce qu’ils vont découvrir et surtout entendre, malgré les nombreuses séances réalisées au CDI sur l’enseignement de la Shoah.
Le parcours entre Soissons et la cité de la Muette se déroule sans encombre. L’humeur des élèves est aussi rayonnante que la couleur bleue d’un ciel estival. Après une heure trente de trajet, nous apercevons le Mémorial, sorti de terre en 2012, sobrement conçu par l’architecte suisse Roger Diener : Orientée vers la Cité de la Muette, la façade représentative transparente laisse découvrir l’organisation verticale de l’ouvrage et crée entre celui-ci et l’ancien camp d’internement un axe fort et essentiel. […] Sa force signifiante, le Mémorial de Drancy la tire de sa proximité immédiate avec l’emplacement historique du camp d’internement vers lequel il s’ouvre. Son organisation interne est conçue comme une « mémoire composée ». À travers la façade transparente, l’observateur extérieur peut tout le temps voir ce qui se fait à l’intérieur : le travail de mémoire.

Mes élèves, dans la salle d’exposition permanente, observent les bâtiments de l’ancien camp que permet la façade transparente

Mes élèves, dans la salle d’exposition permanente, observent les bâtiments de l’ancien camp que permet la façade transparente du Mémorial de Drancy.

       Viviane Harif, son époux et deux de ses amis nous rejoignent comme prévu. Nous devons nous hâter pour constituer deux groupes car le timing est serré : Visite guidée du Mémorial pendant une heure trente avant d’entendre Yvette Levy dans l’auditorium à 11h30. Nous montons dans la grande salle de l’exposition permanente où, sur de vastes murs d’un blanc immaculé, se dessine l’histoire du camp, entre reproduction d’images d’archives et de petits écrans encastrés faisant défiler des films d’époque sur la tragédie de la Shoah en France. Avec mon groupe, nous nous installons sur une vaste banquette afin d’écouter et répondre aux questions de notre guide.

Assis sur une banquette, mes élèves écoute la guide du Mémorial, racontant l'histoire du camp de Drancy.

Assis sur une banquette, mes élèves écoutent la guide du Mémorial, racontant l’histoire du camp de Drancy.

        J’esquisse un sourire intérieur de satisfaction à l’encontre de mes élèves car ils ont su répondre à toutes les questions posées sur les connaissances de base concernant la persécution des Juifs d’Europe, de l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler en 1933 jusqu’à la libération des camps en 1945.
Nous plongeons ensuite dans l’histoire du camp de Drancy et de ces HBM (Habitations à Bon Marché), ancêtres de nos HLM, dont la construction commença en 1931. Lorsqu’en juin 1940 ils devinrent un camp de prisonniers de guerre français, frontstalag 111, les travaux n’étaient pas achevés. Il manquait les cloisons séparant les 925 appartements prévus, répartis sur les quatre étages du bâtiment formant un U. Après avoir transférés les militaires français dans les stalags et les oflags du Reich, les Allemands trouvèrent propices ce lieu pour recevoir les Juifs de la seconde rafle parisienne du 20 août 1941. Environ 3000 hommes, juifs d’origine étrangère, furent arrêtés. Les autorités françaises collaboratrices, chargées d’encadrer la surveillance du camp, improvisèrent l’accueil de ces premières victimes. L’hygiène et la carence alimentaire provoquèrent les pires conditions sanitaires. Je précise à mes élèves que, parmi eux, se trouvait l’un des amis du père de Nathan Lewkowicz avec qui il partageait ses dimanches autour d’une partie de belote, Adolphe Liwer. Se trouvant à Paris, dans le XI° arrondissement, pour affaire, il fut pris dans cette rafle du 20 août 1941. C’était le premier juif du Soissonnais à être arrêté.
D’abord camp de représailles jusqu’en juin 1942, la cité de la Muette devint un camp de transit avec les premières déportations en juillet et, sous les ordres du SS Aloïs Brunner, il devint un véritable camp de concentration à l’été 1943, alimentant les trains partant vers l’Est au gré des rafles dans la France occupée. 63 000 des 76 000 Juifs de France arrêtés partirent de Drancy vers les centres de mise à mort, à Auschwitz-Birkenau essentiellement, ou à Majdanek ou à Sobibor.

Groupe d'élèves pendant la visite guidée sur l'esplanade Charles de Gaulle, devant la Cité de la Muette de Drancy.

Groupe d’élèves pendant la visite guidée sur l’esplanade Charles de Gaulle, devant la Cité de la Muette de Drancy. Nous apercevons un wagon à bestiaux, identique à ceux qui déportèrent « vers l’est » les juifs.

       Notre guide nous invite autour d’une vaste maquette du camp, tel qu’il était organisé : formant 5 blocs, subdivisés par les 22 escaliers ouvrant sur les chambrées des quatre étages. Elle est à deux pas de la haute et large baie vitrée s’ouvrant sur les bâtiments de l’actuelle cité dont les façades et son agencement en forme de fer à cheval sont identiques à ce qu’avaient connu les internés juifs entre aout 1941 et aout 1944.

      Nous descendons au rez-de-chaussée pour quitter le Mémorial, traverser le boulevard Jean Jaurès et nous rendre sur l’esplanade Charles de Gaulle sur laquelle se dressent la sculpture de Schelomo Selinger et le wagon commémoratif qu’effleure le bout des deux ailes de la cité. Je confie mes élèves à la guide car dans le hall d’entrée du Mémorial, j’aperçois Yvette Levy, arrivée en avance. Nous nous retrouvons avec joie dans une accolade sincère et rappelons nos différentes rencontres depuis mon premier voyage en Pologne en sa compagnie. Cela remonte à 2003. Que de chemins parcourus depuis…
Yvette ! Je lui dois tellement dans mon apprentissage à enseigner la Shoah. C’est elle qui, en 2003 et 2004, me prit le bras dans les sentiers douloureux du camp d’Auschwitz-Birkenau pour me préparer à devenir un passeur de Mémoire. Plus de 10 ans après, j’ai retrouvé Yvette, à 89 ans, toujours aussi combattante à transmettre ses souvenirs de la « planète des fous ». Je conserve encore aujourd’hui le journal que je tenais à cette époque, lors de mon projet avec mes lycéens de Françoise Cabrini en Seine-Saint-Denis. Elle m’écrivit dans l’avion, entre Cracovie et Paris :

Extrait de mon Journal 2003-2005. Message d'Yvette Levy inscrit sur mon journal le 4 avril 2004 dans l'avion entre Cracovie et Paris lors de mon premier projet avec mes élèves du lycée Françoise Cabrini de Noisy-le-Grand (93).

Extrait de mon Journal 2003-2005. Message d’Yvette Levy inscrit sur mon journal le 7 février 2004 dans l’avion de Cracovie nous ramenant à Paris lors de mon premier projet sur la Shoah avec mes élèves du lycée Françoise Cabrini de Noisy-le-Grand (93). Elle signa de son nom et de son n° de matricule, A16696, tatoué à Auschwitz sur son avant bras gauche.

       C’est le point d’orgue de notre journée. Tous mes élèves, mes deux collègues et les proches de Viviane sont rassemblés dans l’auditorium du Mémorial pour entendre l’histoire d’Yvette. Elle me demande de rester près d’elle, sur sa droite, pour faire face à l’auditoire. Une trentaine de regards, les yeux ronds d’une attention poussée à l’extrême, invite la rescapée de Birkenau à témoigner.

Auditorium du Mémorial de Drancy. Yvette Levy témoigne devant mes élèves du lycée Saint-Rémy.

Auditorium du Mémorial de Drancy. Yvette Levy témoigne devant mes élèves du lycée Saint-Rémy.

       Pendant deux heures, Yvette Levy, née Dreyfus le 21 juin 1926, retourne dans ce passé qui bouleversa son destin et celle de millions d’autres.
Dans une tension palpable, les élèves écoutent abasourdis les souvenirs précis de notre témoin, des moues de terreur se lisent sur leur visage quand des scènes humiliantes sont décrites par le verbe sans concession d’Yvette. Chaque jeune tente de se représenter dans son cinéma intérieur le film de cette vie, d’abord celle d’avant l’invasion allemande. Puis la guerre en mai 40, l’exode, le retour, chez eux à Noisy-le-Sec. Arrivèrent, dès fin septembre 1940, les premières ordonnances allemandes ou du gouvernement de Vichy qui relayèrent les juifs au ban de la société pour un « Ordre nouveau » comme celle de juin 1942, marquée du sceau l’infâme, qui imposa le port de l’étoile pour les juifs âgés de plus de 6 ans. Elle revint sur son action sociale, adolescente au sein des Eclaireurs israélites de France, jusqu’à son arrestation dans la nuit du 21-22 juillet 1944. C’était dans un orphelinat juif de Paris, foyer de l’UGIF, rue Vauquelin. Commençaient pour elle et ses camarades la descente aux enfers jusqu’à ce qu’elles retrouvèrent la liberté le 9 mai 1945 avant un long retour vers la France.
J’invite les lecteurs de cet article à relire ou réentendre les témoignages d’Yvette dans son intégralité à partir des liens suivants :
Textes :http://www.cercleshoah.org/IMG/pdf/yvettelevy.pdf
ou http://www.cercleshoah.org/spip.php?article155
Vidéo : http://www.ressources-audiovisuelles.memorialdelashoah.org/#

      A la fin de son témoignage, assommés par tant de révélations, les élèves n’osent poser des questions quand Damien esquisse une demande sur le tatouage d’Yvette.
– Oh, répond-elle, cela forme désormais une tâche bleue foncée dont on ne devine plus mon matricule : sechzehntausendsechshundertsechsundneunzig, c’est-à-dire A16696. Approchez-vous, je vais vous montrer.
Et d’un seul mouvement, ils se rapprochent tous de notre table sur laquelle ont été également étalés des documents apportés par Yvette : son étoile jaune, sa carte d’indenté juive pendant l’occupation, des tickets de rationnements. Ce rapprochement autour d’elle libère les questions des élèves.

Les élèves posent des questions à Yvette Levy à la fin de son témoignage.

Les élèves posent des questions à Yvette Levy à la fin de son témoignage.

       Avant de nous quitter, combattante infatigable de la Mémoire, elle nous confie avoir été plus de 200 fois en Pologne pour témoigner auprès des jeunes ; environ 15 fois par an ! Maintenant elle ne fait « que » 4 voyages par an, à 89 ans !!!!
Nous la remercions du fond du cœur en nous disant au revoir devant le Mémorial. Une bise rapide car elle aperçoit son bus qui la ramènera à Noisy-le-Sec.

J’invite les élèves à traverser de nouveau le boulevard pour nous installer au soleil, sur les bancs en face ou autour de l’esplanade Charles de Gaulle. Il est plus de 13h30 et nous ouvrons avec précipitation nos paniers repas , la faim chevillée sur l’estomac.

Sculpture commérative de Schelomo Selinger devant la cité de la Muette (camp de Drancy) sur l'esplanade Charles de Gaulle.

Sculpture commérative de Schelomo Selinger devant la cité de la Muette (camp de Drancy) sur l’esplanade Charles de Gaulle.

       Une de mes élèves, mâchouillant un bout de son sandwich, pose un regard sceptique sur la qualité esthétique de la statue qui symbolise la mémoire des victimes juives.
– Que signifie-t-elle monsieur ?
J’ai la réponse dans le livre d’Annette Wieviorka et de Michel Laffitte, A l’intérieur du camp de Drancy, que j’avais emmené avec moi et mit au fond de mon cartable. Je le sors et fais alors la lecture en citant les propos du sculpteur lui-même, Schelomo Selinger :
Les trois blocs posés sur la butte pavée forment la lettre hébraïque « shin », traditionnellement gravée sur la «mezouza» apposée sur la porte des maisons juives. Les deux blocs latéraux symbolisent les portails de la mort, le camp de Drancy étant considéré comme « l’antichambre de la mort ». Le bloc central est composé de dix personnages, ce nombre étant nécessaire pour la prière collective (minyan).
Sur le devant du monument, poursuivent les auteurs du livre, un homme et une femme incarnent la souffrance et la dignité. Au milieu, la tête de l’homme porte sur le front un cube rituel (tefilin), symbolisant la prière. Deux lettres hébraïques, «lamed» et «vac», sont formées par la coiffe, le bras et la barbe des deux personnages, en haut de la sculpture : les deux lettres ont la valeur numérique 36, référence au nombre de Justes (Lamed vovnik) grâce auxquels le monde subsiste. Les deux rangées de sept marches vont se rétrécissant vers la porte de la mort. Elles symbolisent l’élévation des âmes des victimes et les sept degrés de l’enfer qu’elles durent subir avant la mort. Des formes circulaires, au bas de la sculpture, sont les flammes dévorantes et les flammes du souvenir.
       A l’arrière du monument, les portes de la mort se referment, les marches se rapprochent et se dirigent vers des rails. Sur la sculpture, une femme tient un enfant dans ses bras, en souvenir des 1 500 000 enfants juifs arrachés à leur mère ou assassinées avec elle. En bas, une tête dans les flammes et les deux têtes renversées s’enroulant dans des formes circulaires du feu symbolisent la souffrance.

      Avant de reprendre notre car, je rassemble mes élèves devant l’aile est de la Cité de la Muette. Nous faisons face aux 4 escaliers qui faisaient offices, en 1942, d’escaliers du départ pour les internés sélectionnés la veille pour partir vers l’inconnu ou Pitchipoï.
– C’est ici, précisai-je à mes élèves, que le père de Nathan, le 28 juillet 1942, et sa maman, le 30 août 1942, furent sélectionnés avant leur transfert vers Auschwitz. C’était la dernière nuit qu’ils passèrent en France avant leur assassinat en Haute-Silésie.
Tendant ma main vers une direction plus à gauche, je leur indique l’escalier 6, où se trouvèrent, fin juillet 1942, les parents de Viviane.
– Voilà, aujourd’hui, 25 juin 2015, nous nous trouvons à l’emplacement même d’où partirent 63 000 des 76 000 juifs déportés de France. En février prochain, nous nous retrouverons en Pologne, sur la rampe d’arrivée où, à Auschwitz-Birkenau, beaucoup furent sélectionnés pour la chambre à gaz. A peine 2500 d’entre eux survécurent et retournèrent en France après la Libération, dont Yvette et les parents de Viviane.

      Nous remontons dans notre car pour rejoindre Soissons. Que de distance encore à parcourir  pour aller au bout de notre itinéraire de Mémoire…

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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2 commentaires pour Mes lycéens au Mémorial de Drancy : 25 juin 2015.

  1. Marco Tchamp dit :

    Merci de m’avoir permis d’être un peu des vôtres durant cette visite émouvante à travers ton récit….
    Tellement désolé d’avoir du annuler au dernier moment… (la santé de ton filleul étant primordiale…)
    J’aurais beaucoup aimé faire la connaissance de tes élèves sur ce projet et Viviane et revoir Yvette….
    Une prochaine fois….
    En attendant, il est encore temps de découvrir « Mémoire de Pierre » le documetaire réalisé par Alain Bellaiche sur ce grand sculpteur qu’est Shelomo Selinger,
    (l’intégralité du film est disponible sous l’onglet ‘le film’ sur le lien suivant
    http://berithfilms.com/BerithFilms/FilmFR_Presse.html

    • Stéphane Amélineau dit :

      Merci beaucoup Marco pour cette invitation à voir ce film. Fait un gros câlin à mon petit filleul pour qu’il se rétablisse complètement.

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