Marguerite, sauveuse d’enfants (1942-1944)

Lundi 16 mars 2015. J’ai rendez-vous chez Claudine Katz, née Knoll, pour préparer le dossier de demande de reconnaissance de Juste parmi les nations du Yad Vashem à la mémoire de l’agent Charles Létoffé.
Bien qu’âgée de 5 mois en juin 42 lorsque le policier prévint son père quelques heures avant son interpellation, elle est la seule bénéficiaire que j’ai pu retrouver ou encore en vie aujourd’hui et qui peut témoigner de l’acte salvateur de l’agent soissonnais. Un témoignage qui repose sur les souvenirs qu’avaient ses parents, Charles et Hélène Knoll, ainsi que ses frères aînés, lorsqu’ils l’évoquèrent après la guerre. Elle s’engage à le certifier devant un officier ministériel en mairie. Charles Létoffé, par son attitude, déclencha le premier acte d’une succession de situation et de décision au sein de la famille Knoll qui aboutira à leur survie fin 1944.
Claudine accepte d’être la dépositaire vivante de la bravoure du policier et de participer à la cérémonie si le Yad Vashem à Jérusalem valide notre demande. Elle souhaite toutefois, si discours il y a, d’évoquer une autre personne qui mérite tout autant ce titre, sa nourrice d’alors : Marguerite. Cela me parait tellement évident, d’autant plus que Claudine me sort une photo de 1945 qui m’était inconnue jusqu’à aujourd’hui, malgré nos nombreux entretiens depuis trois ans. Elle prend toute sa lumière après la longue nuit de 1942-1944 lorsque je relis les lignes de mon enquête relatant cette histoire extraite du chapitre 12 : Hélène et Charles Knoll :

Marguerite, la nourrice des enfants Knoll en 1945 devant leur domicile, rue des Chaperons-Rouges à Soissons, après 2 années cachés en région parisienne, à Boulogne-Billancourt dans un vieux magasin désaffecté.

Marguerite, la nourrice des cinq enfants Knoll en 1945 devant leur domicile, rue des Chaperons-Rouges à Soissons, après 2 années cachés en région parisienne, à Boulogne-Billancourt dans un vieux magasin désaffecté. Claudine est la plus jeune, au centre de la photo, devant Marguerite.

[Juin 42] Prévenu d’une arrestation imminente par un policier, l’agent Létoffé, Charles Knoll s’enfuit en zone libre dans la région de Limoges. La nuit qui suit, à 2 heures du matin, la police frappe à la porte pour venir l’arrêter, considéré comme Juif apatride. Il s’est échappé à temps ! Dès le lendemain, avec lucidité, Hélène, [son épouse], décide elle aussi de fuir. Les Juifs de nationalité française ne sont pas encore menacés officiellement en cet été 1942 mais elle comprend, qu’un jour, viendra son tour.
Marguerite, la nourrice employée chez les Knoll depuis mai 1941, non juive, refuse de la laisser partir seule avec les enfants et décide de l’accompagner. Les deux femmes partent à midi, à l’heure où les gens sont à table, afin de fuir le plus discrètement possible, longeant les murs comme des animaux traqués. Les enfants dans des poussettes, elles passent par des rues peu fréquentées pour rejoindre la gare de Soissons. Ils prennent la rue des Minimes, tourne sur la gauche rue Panleu. Ils poursuivent tout droit rue Racine, rue d’Oulchy-le-Château pour enfin prendre, à gauche, la rue de Belleu en direction de la gare. Elles prennent le train pour Paris. Claudine raconte :
– Mes grands-parents habitaient à Boulogne-Billancourt. Ils avaient une petite boutique désaffectée. Le père de ma mère (Loewenthal) était tailleur. Lui aussi interdit de commerce par les lois antisémites, la boutique de l’avenue Edouard Vaillant était donc fermée. C’est là que nous nous sommes cachés dans ce local exigu de 20 m². Toute ma famille entassée là, dans cette minuscule boutique aux vitrines brisées, barricadée par des planches de bois. Sans chauffage, nous sommes restés de juin 1942 à septembre 1944. Si nous avons pu nous en sortir, malgré ces misérables conditions de vie, c’est grâce au sacrifice de Marguerite et au courage de ma mère. Au prix de mille dangers ! Parfois, notre père venait nous retrouver dans cette boutique.
Comment ne pas penser à la cachette et au destin de la famille d’Anne Franck en recueillant ce témoignage. Les deux histoires présentent des similitudes à l’exception de la fin moins tragique pour Charles, Hélène, Marguerite et les enfants. Madame Knoll me raconte quelques anecdotes. L’arrestation pouvait arriver à tout moment. Bien sûr, pour se nourrir, Marguerite circule plus librement pour approvisionner la petite famille comme elle peut, du fait des rationnements. Et ces cinq enfants, âgés entre 8 ans et 6 mois, quelle endurance acquise pour ne jamais faillir !
– Un jour, me dit-elle, mon frère aîné, Roger, jouait sur le trottoir dans une autre rue du quartier quand une traction noire s’est arrêtée à son niveau. Des policiers en civils cherchaient le magasin Loewenthal. Mon frère réussit à mentir en précisant qu’il ignorait où se trouvait ce magasin. Quand la voiture s’éloigna, il prit ses jambes à son cou pour prévenir maman. Jamais les policiers n’ont trouvé ce magasin « abandonné », dissimulé sous des planches. Autre chose aussi, et qui montre à quel point ma mère savait garder son sang-froid, elle avait dû se déplacer en métro quand à une station des policiers vérifiaient les papiers d’identité. Elle fit demi-tour mais on l’interpella. Habitué à prendre le métro, car elle avait grandi en région parisienne, elle précisa aux policiers qu’elle s’était trompée de direction et devait faire demi-tour. Le policier crut ma mère car cela arrivait souvent que des usagers du métro se trompent de direction. Heureusement, il ne demanda pas les papiers d’identité à ma mère où était précisée sa condition Juive.

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Charles Létoffé (1896-1979) : pour la reconnaissance d’un Juste

    Agent Charles Létoffé en 1941 A trop regarder le mal que l’on nous fait, à cause d’hommes indifférents ou fanatiques, il devient difficile d’observer la faible lumière d’une luciole dans le marécage de la bassesse. Où que porte notre regard, les gens de bien sont à peine perceptibles. Où que porte notre attention, l’écho de leurs actes sont à peine audibles. Dans la boue nauséabonde des chantres de l’intolérance, se lève toujours un bras, se tend une main désintéressée, muée par la révolte contre l’indigence ambiante. Aujourd’hui comme hier, pouvons-nous écouter les leçons de ceux qui construisent des ponts, lancent des lianes entre deux rives, préviennent des liens qui nous unissent et font fi de nos différences pour simplement préserver la vie et tisser le vivre ensemble.

      Les longs mois à me pencher sur la passé et la persécution des Juifs de Soissons m’ont révélé, entre les lignes interminables des listes de déportés, les actes spontanés de ceux qui ne pouvaient admettre l’irréversible quand les autorités de notre propre pays envoyaient par paquet de mille des innocents vers une mort certaine voulue par le Troisième Reich.

    Depuis 1953, la cour suprême de l’État d’Israël est chargée d’attribuer le titre de « Juste parmi les Nations ». C’est la plus haute distinction civile décernée à des non-juifs qui, au péril de leur vie, ont pu extirper des griffes de l’aigle nazi, le sort funèbre voué aux victimes de sa «solution finale ». A ce jour, 9 habitants de Soissons sont reconnus comme tel.

http://www.yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/les-justes-de-france/?last_name=&nomination_year=&righteous_file_number=&city=Soissons&departement=&region

     Lorsque j’entrepris mon enquête fin 2011, cinq habitants de Soissons avaient alors reçu ce titre suprême :
Le 25 mars 1979, Jeanne Jauquet, assistante sociale, résistante de 37 ans lors des premières arrestations, procura de faux papiers au médecin juif, Gabriel Fried, et contribua à son sauvetage lors de la rafle du 9 octobre 1942. [Sources : Yad Vashem, dossier 1594A]. [cf. Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire (à paraître) – Chapitre 17 : 1942, les rapports Le Dall ou la rafle des Juifs étrangers].

     Le 31 mai 1994, Eugène Bouchard et à sa femme Marguerite, Henri Cholet et sa femme Jeanne, pour avoir sauvé Marie-Claude Cahen, jeune fille de 14 ans, quand le 4 janvier 1944 les Allemands, aidés de gendarmes français, embarquèrent ses parents vers la maison d’arrêt de Soissons, puis Drancy, puis Auschwitz, puis, plus rien. [Sources : Yad Vashem, dossier 6134]. [cf. Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire (à paraître) – Chapitre 46 : Aux Fabriques de Reims].

     Il y eut ce 7 avril 2013 où j’ai pu me rendre à la cérémonie de l’hôtel de ville pour rencontrer la seule bénéficiaire de ce sauvetage, encore en vie : Lisette Ehrenkranz, alors âgée de 6 ans avec son frère Daniel (8 ans), enfants juifs cachés par Giovanna Biaison, Robert Laplace et sa femme Annunciata.  [Sources : Yad Vashem, dossier 12315A]. [cf. Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire (à paraître) – Chapitre 26 : Une cérémonie des Justes + Chapitre 47 : L’odyssée de Jacob].

    Puis le 26 octobre dernier, Jacques Bouldoire, était enfin reconnu comme le 9è Juste parmi les nations de la ville pour son courage à avoir sauvé les enfants juifs de sa belle-famille entre 1942 et 1944. Les bénéficiaires encore vivants, Nathan, Clairette et Micheline Lewkowicz, avaient commencé à entreprendre cette démarche, aidé par monsieur Bernard Lefranc (ancien député maire de Soissons), avant que je frappe à leur porte, chargé des archives récoltés en France et en Pologne qui venaient qu’étayer l’incroyable combat de leur sauveteur et beau-frère, marié à leur sœur aînée Germaine (décédée en avril 2013). [Sources : Yad Vashem, dossier 12716]. [cf. Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire (à paraître) – Chapitre 3 : Au nom de tous les leurs + Chapitre 25 : Le procès de Jacques Bouldoire + Chapitre 43 : Nathan].

     Dans les premiers travaux des historiens locaux, Robert Attal et Dominique Natanson, il était un nom, policier de profession, qui revenait souvent dans leurs écrits pour son aide à prévenir les Juifs de Soissons d’arrestations imminentes : Charles Létoffé. Je voulais vérifier les sources. Non pas par défiance, mais pour étancher d’une goutte bienfaitrice ma soif de savoir dans ces terres arides de la Shoah. Je voulais reprendre ce qui pouvait étayer de telles affirmations.
Armé de mon cartable rempli d’archives accumulées dans mes recherches ou de notes prises lors de mes entretiens avec des témoins ou des descendants des victimes de la Shoah dans le Soissonnais, il m’était devenu évident, même une fois mon livre achevé, que je devais poursuivre mes investigations pour apporter les preuves irréfutables des actes salvateurs de cet homme pour l’élever dans la mémoire collective en tant que Juste parmi les nations. Pour sûr, il y a un 10è nom de Soissons à graver sur le Mont du Souvenir mais le chemin est encore long pour le gravir.
Je ne reviens pas sur son histoire, largement évoquée dans le chapitre 35 de mon récit Journal de Bord d’un itinéraire de Mémoire, mais je relate ici les sentiers parcourus et les démarches entreprises ces derniers mois pour obtenir la déposition de bénéficiaires, ou de leurs descendants, indispensable pour soumettre un dossier auprès du comité de Yad Vashem.

    Un des témoins clés est son fils, Bernard, né en 1936 et que je rencontrai pour la première fois le 29 juillet 2013. Il en savait très peu sur les agissements de son père à soustraire les Juifs de la déportation. Toutefois, il se souvenait, du haut de ses 6 ans, de ce couple que ses parents avaient caché au premier étage de leur pavillon au 36, rue du Paradis : Pinches et Handler Glas, alors âgés respectivement de 48 et 40 ans. Pendant une semaine, après la rafle du 19-20 juillet 1942, le policier Charles Létoffé et son épouse soustrayaient deux vies à la mort. Le jeune Bernard se rappelait également de leur unique fille, Rachel, née en 1926, qu’il vit après la guerre. Ils survécurent à l’occupation en se cachant jusqu’à la fin de la guerre avec un neveu de madame Glas : Bernard Biegacz.
Ce fait a été confirmé auprès de la mairie de Soissons par le couple sauvé . Attestation écrite sur l’honneur le 4 septembre 1953.
De là, je partis à la recherche de Rachel Glas. Après bien des contacts et des recoupements, j’appris qu’elle était partie vivre au Canada, s’était mariée à un médecin juif, rescapé des camps de la mort. Décédés aujourd’hui , j’ai pu avoir un contact indirect avec leur fils. Sa mère, assurait-il, n’avait jamais parlé, et encore moins conservé la moindre trace écrite sur les difficiles épreuves subites pendant les années 40.

   A l’instar des Glas, un autre couple juif de Soissons attesta également par écrit, le 6 septembre 1953, de la bienveillance de l’agent de police lorsqu’ils furent finalement arrêtés et transférés à Drancy le 2 aout 1944. Ils se nommaient Noussen (64 ans en 44) et Lisa Otchakowski (65 ans). Une note du commissaire de Police de Soissons du 29 juillet 1944, évoquant l’arrestation à Soissons, mentionna les noms de deux de leurs petites-filles, considérées comme « non JUIVES ». J’entrepris alors de retrouver des descendants, vivant peut-être encore en France. Je repérais cinq noms et j’entrepris de les contacter par téléphone. A chaque fois le répondeur m’invitait à laisser un message. A peine deux heures après, l’un d’entre eux me rappela. C’était une femme d’une quarantaine d’année. Je lui expliquai ma démarche en reprenant tous les patronymes orthographiés approximativement comme Otchakowsky. A l’énoncé des noms et prénoms relevés, elle me confirmait qu’ils appartenaient tous à sa famille mais qu’un seul pouvait surement répondre à mon enquête, car il s’était plongé sur leur passé. Ma surprise fut évidente quand elle m’apprit que cet homme était Paul Otchakovsky-Laurens, fondateur et directeur des éditions P.O.L. Il me fut aisé de l’avoir au bout du fil après avoir expliqué mes motivations à sa secrétaire :
– Non, me dit-il, je n’ai pas souvenance d’avoir de la famille ayant vécu à Soissons.

   Une fois de plus, après les Glas, il m’était impossible de recueillir la moindre confirmation ou le moindre souvenir que pouvait éveiller le nom de Charles Létoffé dans ces deux familles.

   Une seule, parmi les victimes encore en vie que j’avais interrogée pendant mon enquête à Soissons, assurait que son père avait été sauvé grâce au policier en juillet 1942. Notre première rencontre eut lieu à son domicile le 2 octobre 2012. Elle tenait cela de la mémoire orale de sa famille puisque au moment des faits, elle n’avait que 2 ans. Elle accepta sans hésitation à m’écrire une attestation sur l’honneur pour m’aider dans cette reconnaissance. Claudine Katz, née Knoll, est le fil fragile mais indispensable pour aboutir à ma requête, complétée par ces deux attestations de 1953 écrites par les Glas et les Otchakowski.

   C’est tout ce que j’ai, en plus de mon livre, pour écrire dans nos murs, un mémorial (Yad) et un nom (Vashem).

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Projet Nathan : Séance 1 – objectifs et perspectives pédagogiques

Les lycéens volontaires du projet Nathan, un enfant dans la nuit ont assisté cette semaine à la première séance au CDI. Ils sont divisés en deux groupes d’une quinzaine d’élève, les lundis et mercredis entre 12h30 et 13h20 au CDI. La fréquence des séances sera d’une fois tous les deux semaines. J’ai ouvert celle-ci, illustrée par un diaporama, sur les objectifs du projet pédagogique entre janvier 2015 et juin 2016.

Page 1 du Diaporama sur les objectifs du projet  Objectifs pédagogiques du projet présentés en séance 1 les Lundi 19 janvier 2015 et Mercredi 21 janvier 2015 :
  • Sensibiliser les élèves sur l’histoire de la Shoah en général et sur la persécution d’une famille juive de Soissons en particulier.
  • Décrypter le fil des événements à travers des documents d’archives et des témoignages rassemblés par nos soins sur la persécution et la déportation des Juifs de France.
  • Appréhender la mécanique de déshumanisation et de destruction des Juifs dans les camps d’extermination.
  • Acquérir des compétences disciplinaires en histoire (mettre les élèves en situation et les confronter au travail de l’historien), en lettres (travaux de rédaction et d’organisation pour la publication d’un livre) et des compétences documentaires (savoir analyser et interpréter des sources, archives, témoignages écrits et oraux).
  • Rédiger un livre documentaire illustré qui restituera l’histoire d’un enfant juif de Soissons et de sa famille, traqués par les autorités allemandes et la collaboration des autorités françaises de l’époque.
  • Déplacements et visites des lieux, à Soissons où se sont perpétrés les drames des Juifs de la ville, du camp d’internements de Drancy, du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.
  • Rencontres avec des témoins de la famille Lewkowicz, des juifs persécutés de Soissons et de survivants des camps.
  •  Objectif cognitif : forger chez les élèves un esprit de solidarité et de tolérance. Se recueillir à Auschwitz-Birkenau au côté de Nathan, qui se déplacera pour la première fois, 73 ans après, sur les lieux où furent assassinés ses parents.
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Projet pédagogique du CDI « Nathan, un enfant dans la Nuit » : 36 lycéens témoignent de leurs motivations et de leurs questionnements

Lettres d'élèves reçues en décembre 2014. Ils expriment leurs motivations à participer au projet et leurs interrogations sur le sujet.

Lettres d’élèves reçues en décembre 2014. Ils expriment leurs motivations à participer au projet et leurs interrogations sur le sujet.

Plus de 70 élèves de mon lycée souhaitèrent s’engager dans mon nouveau projet d’itinéraire de Mémoire sur le Shoah à travers l’histoire d’un enfant juif de Soissons, Nathan (11 ans en 1942), persécuté, lui, sa famille et tous ceux nés dans un lit courroucé par la haine nazie et leurs collaborateurs. Plus de 70 ans après les faits, quelques-uns de cette jeunesse soissonnaise, née à la fin des années 1990,  s’interrogent encore (et tant mieux). 36 d’entre eux ont retenu mon attention  lorsque je leur avais demandé de m’écrire une lettre sur leurs motivations et leurs questionnements à poursuivre un tel projet sur deux années scolaires, en dehors des heures de cours, dans le cadre d’ateliers de découvertes au CDI. Ils participeront donc à ce nouvel itinéraire mémoriel. Après 2004, 2009, 2011, 2013, je m’engage avec ces 36 jeunes volontaires dans une cinquième progression pédagogique qui éclairera ces femmes et ces hommes en devenir sur ce que peut apporter une revisite du passé pour mieux comprendre le présent et se forger des valeurs à entretenir pour l’avenir : liberté, égalité, fraternité.

Commence ainsi cette nouvelle aventure pédagogique qui, de janvier 2015 à juin 2016, m’incitera une fois de plus à les confronter à l’Histoire dans des ateliers de recherches au CDI, à les faire rencontrer des témoins directs de la persécution des Juifs d’Europe, à les emmener en Pologne pour accompagner Nathan (83 ans) dont il pourra se recueillir, avec nous, pour la première fois, 74 ans après avoir vu partir ses parents encadrés par des gendarmes français, une sombre nuit du 19-20 juillet 1942. Il ne les revit jamais…

Voici quelques extraits des motivations et des questionnements exposés par mes élèves de seconde et première dans leurs lettres :

Motivations :

Antoine, 16 ans : Je souhaiterais participer à ce projet pour de nombreuses raisons : Tout d’abord, visiter de la camp d’Auschwitz est, je pense, une expérience à faire dans sa vie. Pour que le souvenir se perpétue, ne pas oublier ce qu’il s’est passé. J’ai conscience que ce projet et ce voyage risquent d’être fort en émotion. Mais au moins je pourrais dire : « j’y suis allé ». Pour appuyer mes motivations à participer à ce projet, je m’engage à prendre des notes, des photographies et à vous faire un résumé une fois revenu. J’espère être choisi parmi les postulants.

Joséphine, 16 ans : L’Histoire m’intéresse beaucoup, surtout les périodes étudiées en 3è et aujourd’hui en 1ère. En septembre, on nous a proposé de faire partie d’un projet pédagogique : « Nathan, un enfant dans la Nuit ». Ce projet a pour but de nous sensibiliser sur la Shoah, et peut-être de se rendre en Pologne pour visiter le le camp d’Auschwitz-Birkenau. J’aimerais participer à ce projet car c’est un bon moyen de rendre hommage et ne pas oublier tous les Juifs décédés. Participer à ce projet me permettrait aussi de rencontrer monsieur Nathan Lewkowicz et être à ses côtés lors de la visite du camp serait une expérience unique et émouvante.

Marine, 16 ans : Je me pose de nombreuses questions sur les nazis et la Shoah. Des lectures comme celle de « Inconnu à cette adresse », de Kressman Taylor, la « Réparation » de Colombe Schneck ou « Après la rafle » de Joseph Weismann, ou des films et des séries « Elle s’appelait Sarah, La rafle », Apocalypse » ou encore « Un village français » m’ont marquée et m’invitent à faire des recherches et à participer à ce projet.

Mathilde, 15 ans : Je trouve que l’on aborde pas assez ce sujet en cours. Je veux vraiment apprendre et en savoir plus.

Louise, 16 ans : Ce projet me permettrait d’en apprendre davantage sur la déportation des Juifs, notamment à Soissons. Nathan est un des rares à pouvoir en témoigner. Le rencontrer pourrait être très enrichissant et il a certainement des souvenirs à partager avec nous. J’ai conscience que ce projet est une chance, qu’il est unique et sera inoubliable.  C’est pour cela que je souhaiterai vraiment faire partie de ce projet. J’espère que ma lettre retiendra votre attention.

Solène, 16 ans : Rencontrer des personnes et entendre ce à quoi ils ont été destiné me fait toujours pleurer, et j’ai toujours souhaité en rencontrer. Ainsi, ce projet serait l’aboutissement d’un souhait pour mieux connaître l’histoire des Juifs pendant la Shoah.

Charlotte, 16 ans : Mon grand-père maternel est né en 1925. Son frère aîné, soldat, est mort le le 2 févrirer 1945 à la frontière allemande. Depuis que je suis petite, j’entends beaucoup parlé de ce grand-oncle et du coup je me suis fortement intéressée à cette période dramatique de notre histoire. Depuis 1945, le monde entier a été ému et plus encore avec la découverte des camps. Je souhaite voir, réaliser et comprendre.

Cleveland, 16 ans ;  Je souhaite faire ce projet pour me rendre compte comment les Juifs et les Tsiganes ont été victime de la haine raciale qu’éprouvaient les nazis. Je souhaite faire ce projet pour rendre hommage à toutes ces personnes, les garder dans nos mémoires, ne pas oublier et perdurer leurs souvenirs pour nos enfants et nos petits-enfants.

Solène, 16 ans : Je me porte volontaire afin de participer au projet. Je suis motivée pour découvrir le camp d’Auschwitz-Birkenau et de rencontrer Nathan. J’espère apprendre et voir comment on peut écrire un livre.

Manon, 16 ans : Monsieur Amélineau, je suis actuellement en 1ère ES. Étant fortement intéressée par le projet « Nathan », je me permets de vous proposer ma candidature. En effet, je m’intéresse à l’histoire des Juifs victimes de la Shoah. Je souhaiterai connaître comment s’organisaient les rafles. De plus, j’aimerais voir dans quelles conditions vivaient les déportés mais surtout apprendre l’histoire de Nathan. Créative et rigoureuse, je pense pouvoir apporter une certaine originalité ainsi que des connaissances utiles au groupe pour la préparation de ce projet. Intégrer ce projet, représente pour moi une réelle attente d’enrichissement personnelle.

Élodie, 16 ans : Le projet Nathan me tiens à cœur. J’ai des origines polonaises du côté paternel et il s’agit de l’une des raisons pour laquelle je veux y participer. De plus, je trouve l’histoire de Nathan extraordinaire. J’aimerais en découvrir plus sur l’histoire de la Pologne et celle de mes origines.

Camille, 16 ans : Jennifer m’a parlée du projet qu’elle a fait avec vous en 2012-2013. Elle m’a motivée à vivre à mon tour cette expérience unique.

Louise, 16 ans : Ma grand-mère m’a souvent parlé de vos projets et m’a toujours encouragée à y participer.

Bérénice, 15 ans : Ce projet sera une expérience inoubliable. Je m’intéresse beaucoup à cette période, ma grand-mère me racontait avec beaucoup de tristesse cette période d’enfer où ils ne mangeaient quasiment plus rien. Mon arrière-grand-mère a caché des Juifs. Je crois d’ailleurs qu’elle a écrit un « journal intime ». Du coté de la famille de mon père, il y a eut des déportés car ils étaient juifs mais je ne sais pas trop l’histoire. Je voudrais vraiment participer à ce projet. Toute ma famille, dont mon frère qui est parti avec vous en 2012-2013, dit que c’est une chance exceptionnelle de faire un pareil voyage.

Lucie, 15 ans : Grâce à ma sœur Claire qui m’avait racontée ce qu’elle avait fait avec vous en 2012-2013, j’ai beaucoup appris sur la souffrance et les persécutions des Juifs à Soissons, c’est pour cela que je souhaiterais y participer à mon tour.

Raphaël, 16 ans : Je pense que si j’ai la chance de partir avec vous en Pologne et visiter Auschwitz, j’en rentrerais changé.

Questionnements :

Antoine, 16 ans : Pourquoi Hitler haïssait-il les Juifs ? Pourquoi les Allemands l’ont-ils suivi ?

Marine, 16 ans : Que se passait-il quand les déportés arrivaient dans les camps ? Comment se déroulaient les trajets entre les ghettos et les camps ? Ce passé est-il toujours douloureux pour les survivants ?

Gwendoline, 16 ans : Combien de Juifs ont été tués pendant la Shoah ?

Mathilde, 15 ans : Peut-on imaginer une telle chose ?

Marie, 17 ans : Que sait-il vraiment passé lors des rafles à Soissons ?

Chloé, 17 ans : Comment vivre après ces persécutions ?

Solène, 16 ans : Pourquoi les Juifs et pas un autre peuple ? Comment des Juifs ont réussi à se cacher ?

Cleveland, 16 ans : Pourquoi les nazis avaient cette haine des Juifs ?

Mathilde, 15 ans : Pourquoi personne n’a réagi ?

Inès, 16 ans : Comment font les survivants pour ne pas vivre dans la haine ?

Solène, 16 ans : Comment fonctionnait le camp d’Auschwitz ?

Manon, 16 ans : Comment les nazis ont-ils pu autant exterminer de Juifs, de Tsiganes et d’handicapés ?

Lucie, 15 ans : Combien ont pu s’échapper des camps ?

Pauline, 17 ans : Pourquoi autant de gens concernés n’ont rien pu faire ? Qui a eu l’idée des chambres à gaz ?

Romain, 16 ans : Peut-on revivre normalement après avoir vécu de telles horreurs ?

Fabien, 16 ans : Sous quelles conditions les Juifs étaient-ils déportés ?

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Nouveau projet pédagogique : 2015-2016 « Nathan, un enfant dans la Nuit »

Genèse du Projet :

J’avais rencontré plusieurs fois monsieur Nathan Lewkowicz lors de mes travaux de recherches sur la persécution des Juifs de Soissons. Enfant caché (12-14 ans) avec ses sœurs dans le centre de la France entre 1942 et 1944.

Lors de notre dernière entrevue pendant l’été 2014, il me demanda si j’ambitionnais un nouveau projet sur l’enseignement de la Shoah pour pouvoir m’accompagner en Pologne et se recueillir pour la première fois à Auschwitz, plus de 70 ans après avoir vu son père et sa mère partir entre deux gendarmes de Soissons. Ils seront déportés à Auschwitz pour ne jamais revenir.

De plus, 70 élèves m’ont aussi demandé de refaire un projet pour participer à un cinquième itinéraire de Mémoire depuis mes premiers pas dans ce camp en 2003.

En accord avec Nathan Lewkowicz, et pour répondre à cette attente des lycéens, nous découvrirons l’histoire de la Shoah à travers le destin de cet enfant d’hier et de l’homme d’aujourd’hui jusqu’à nous rendre en Pologne. Ce déplacement sera prévu pour février 2016.

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Une cérémonie des Justes : Jacques Bouldoire (26 octobre 2014)

En présence d’un ministre délégué d’Israël, du maire de Soissons et du comité Yad Vashem, deux de mes élèves sont venus m’accompagner pour rendre hommage à Jacques Bouldoire, sauveur soissonnais d’enfants juifs.

Que de chemins parcourus et de mémoires retrouvées depuis notre première rencontre en juin 2012 avec Micheline et Clairette Lewkowicz, enfants juifs de Soissons pendant les années noires de l’occupation. Ils étaient six enfants, de 2 à 19 ans, cachés et sauvés par Jacques Bouldoire alors que leurs parents étaient déportés à Auschwitz pour un voyage sans retour pendant l’été 1942.
70 ans après et après trois années de recherches historiques avec les élèves du projet Soissons-Auschwitz (2012-2013) nous avons pu étayer, plus que nécessaire, ce que les souvenirs de la famille Lewkowicz avaient pu retenir. D’archives en témoignages récoltés dans toute la France et en Pologne, il y avait largement de quoi convaincre le Yad Vashem de Jérusalem pour inscrire le nom de Jacques Bouldoire dans l’allée des Justes. La plupart de ces documents avaient été confiés à monsieur Bernard Lefranc, ancien député maire de Soissons entre 1977 et 1995. Il se chargeait lui-même, début 2013, de transmettre ce dossier en Israël. Pensant ce temps-là, en février 2013, Micheline, Clairette et quelques descendants de la famille Lewkowicz-Bouldoire eurent le courage de nous accompagner au camp d’Auschwitz en Pologne. Entourés des 36 lycéens volontaires, elles purent se recueillir autour des fosses où les nazis brûlèrent les corps de centaines de milliers d’innocents et où périrent leur maman et leur papa.Nous n’oublierons jamais ce moment unique de deuil, de recueillement sous le ciel gris d’Auschwitz et ce petit rayon de soleil qui éclaira nos visages.

En septembre 2014, madame Viviane Saül, responsable du comité français du Yad Vashem, m’informe que Jacques
Bouldoire a été officiellement reconnu Juste parmi les Nations et qu’une cérémonie se déroulera à l’hôtel de ville le 26
octobre 2014. Elle me charge d’écrire un résumé de l’histoire de ce sauveur et de le faire lire, ainsi qu’un poème, par deux
élèves. Du groupe de lycéens de 2012-2013, seuls deux sont encore scolarisés à Saint-Rémy, en classe de Prépa sanitaire et social. Claire Noyon et Marie- Charlotte Delaitre acceptèrent sans hésiter de lire ces textes devant un large auditoire.
Qu’elles en soient vivement remerciées.

Marie-Charlotte, au pupitre, derrière le portrait de Jacques Bouldoire, pendant son allocution. (D.R. Stéphane Amélineau)

Marie-Charlotte, au pupitre, derrière le portrait de Jacques Bouldoire, pendant son allocution. (D.R. Stéphane Amélineau)

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Jacques BOULDOIRE (1914-1952) : Juste parmi les Nations

9c3e6dd6100dd0635186fbd3ad1d7c2eC’est avec une grande joie que je viens d’apprendre par le comité Yad Vashem France que Jacques Bouldoire (1914-1952, sauveur d’enfants juifs à Soissons dont je relate très largement son histoire dans mon livre à paraître) sera, à titre posthume, reconnu comme Juste parmi les Nations. Pour celles et ceux qui ont déjà lu quelques pages de mon récit, comprendront et partageront cet hommage enfin rendu à cet homme.

La cérémonie aura lieu le dimanche 26 octobre 2014 à 11h30 à l’hôtel de Ville de Soissons.

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Le Manuscrit du Journal de Bord d’un itinéraire de Mémoire

10537768_10201248089884124_3343407809753121737_nAprès trois années d’enquête et d’écriture sur la Shoah en Soissonnais, le manuscrit rendant compte de ces recherches est enfin prêt et déposé  aux éditions de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et sera publié dans la collection « Témoignages de la Shoah ». Sortie prévue  fin 2016.

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Cérémonie du 11 mai 2014

Cérémonie du 11 mai 2014 au monument de l'Amicale de Bergen-Belsen - Cimetière du Père-Lachaise (photos M. Charles Trémil)

Cérémonie du 11 mai 2014 au monument de l’Amicale de Bergen-Belsen – Cimetière du Père-Lachaise (photos M. Charles Trémil)

Prise de parole – Cérémonie au monument de l’Amicale des déportés de Bergen-Belsen – Cimetière Père-Lachaise, 11 mai 2014 :

Je voudrais rendre hommage ici à Rachel KATZ, née WILENSKI à Jérusalem en 1912. Elle a d’abord passé ses plus jeunes années dans l’est de la France avant de s’installer entre les deux guerres à Crouy, près de Soissons. Elle devint fromagère. On ne pouvait trouver métier plus français. Elle échappa in extremis à une première arrestation en 1943. Elle vécut pendant un an dans la clandestinité, errant et sillonnant la Picardie après avoir confié ses deux jeunes enfants à sa belle-mère, jusqu’au jour où Rachel KATZ fut arrêtée près de Laon. Transférée à Drancy le 13 avril 44, elle est déportée en tant que femme de prisonnier de guerre juif vers Bergen-Belsen le 3 mai. Elle survivra en s’échappant, avec quatre autres femmes, du Train fantôme lors d’un arrêt à la gare de Barendorf, près de Lunebourg, un jour d’avril 45.
J’ai croisé le destin de Rachel KATZ lors d’un projet pédagogique avec mes lycéens sur la persécution des juifs du Soissonnais. Pour mes élèves de Saint-Rémy, comme pour moi, cet enseignement de la Shoah avait pour objectif, à travers les destins de plusieurs familles décimées par cette déflagration de l’Histoire et de l’Humanité, de tenter de répondre à cette question : Comment expliquer l’avènement d’un pouvoir qui dénie le droit de vivre à des hommes, des femmes, des enfants parce qu’ils sont nés dans un lit plutôt qu’un autre ?
Cette enquête pédago-historique menée depuis trois ans nous a permis de retrouver les deux enfants cachés de Rachel-KATZ et, ensemble, nous avons pu retracer au mieux l’itinéraire de cette femme et découvrir le sort des 168 épouses et 77 enfants Juifs de France déportés au camp de l’Echange de Bergen-Belsen. C’est en leur nom, Micheline née en 1933, Jacques, né en 1939, et Sylvie, née en 1946, qu’il m’est donné ici d’honorer parmi vous, la mémoire de leur Maman et de celles et ceux qui ont subi l’ineffaçable crime des nazis et de leurs complices.

Stéphane Amélineau



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Article de Françoise Delol – L’Union 3 mai 2014

Article de Françoise Delol -  L'Union 3 mai 2014

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