Charles Létoffé (1896-1979) : pour la reconnaissance d’un Juste

    Agent Charles Létoffé en 1941 A trop regarder le mal que l’on nous fait, à cause d’hommes indifférents ou fanatiques, il devient difficile d’observer la faible lumière d’une luciole dans le marécage de la bassesse. Où que porte notre regard, les gens de bien sont à peine perceptibles. Où que porte notre attention, l’écho de leurs actes sont à peine audibles. Dans la boue nauséabonde des chantres de l’intolérance, se lève toujours un bras, se tend une main désintéressée, muée par la révolte contre l’indigence ambiante. Aujourd’hui comme hier, pouvons-nous écouter les leçons de ceux qui construisent des ponts, lancent des lianes entre deux rives, préviennent des liens qui nous unissent et font fi de nos différences pour simplement préserver la vie et tisser le vivre ensemble.

      Les longs mois à me pencher sur la passé et la persécution des Juifs de Soissons m’ont révélé, entre les lignes interminables des listes de déportés, les actes spontanés de ceux qui ne pouvaient admettre l’irréversible quand les autorités de notre propre pays envoyaient par paquet de mille des innocents vers une mort certaine voulue par le Troisième Reich.

    Depuis 1953, la cour suprême de l’État d’Israël est chargée d’attribuer le titre de « Juste parmi les Nations ». C’est la plus haute distinction civile décernée à des non-juifs qui, au péril de leur vie, ont pu extirper des griffes de l’aigle nazi, le sort funèbre voué aux victimes de sa «solution finale ». A ce jour, 9 habitants de Soissons sont reconnus comme tel.

http://www.yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/les-justes-de-france/?last_name=&nomination_year=&righteous_file_number=&city=Soissons&departement=&region

     Lorsque j’entrepris mon enquête fin 2011, cinq habitants de Soissons avaient alors reçu ce titre suprême :
Le 25 mars 1979, Jeanne Jauquet, assistante sociale, résistante de 37 ans lors des premières arrestations, procura de faux papiers au médecin juif, Gabriel Fried, et contribua à son sauvetage lors de la rafle du 9 octobre 1942. [Sources : Yad Vashem, dossier 1594A]. [cf. Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire (à paraître) – Chapitre 17 : 1942, les rapports Le Dall ou la rafle des Juifs étrangers].

     Le 31 mai 1994, Eugène Bouchard et à sa femme Marguerite, Henri Cholet et sa femme Jeanne, pour avoir sauvé Marie-Claude Cahen, jeune fille de 14 ans, quand le 4 janvier 1944 les Allemands, aidés de gendarmes français, embarquèrent ses parents vers la maison d’arrêt de Soissons, puis Drancy, puis Auschwitz, puis, plus rien. [Sources : Yad Vashem, dossier 6134]. [cf. Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire (à paraître) – Chapitre 46 : Aux Fabriques de Reims].

     Il y eut ce 7 avril 2013 où j’ai pu me rendre à la cérémonie de l’hôtel de ville pour rencontrer la seule bénéficiaire de ce sauvetage, encore en vie : Lisette Ehrenkranz, alors âgée de 6 ans avec son frère Daniel (8 ans), enfants juifs cachés par Giovanna Biaison, Robert Laplace et sa femme Annunciata.  [Sources : Yad Vashem, dossier 12315A]. [cf. Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire (à paraître) – Chapitre 26 : Une cérémonie des Justes + Chapitre 47 : L’odyssée de Jacob].

    Puis le 26 octobre dernier, Jacques Bouldoire, était enfin reconnu comme le 9è Juste parmi les nations de la ville pour son courage à avoir sauvé les enfants juifs de sa belle-famille entre 1942 et 1944. Les bénéficiaires encore vivants, Nathan, Clairette et Micheline Lewkowicz, avaient commencé à entreprendre cette démarche, aidé par monsieur Bernard Lefranc (ancien député maire de Soissons), avant que je frappe à leur porte, chargé des archives récoltés en France et en Pologne qui venaient qu’étayer l’incroyable combat de leur sauveteur et beau-frère, marié à leur sœur aînée Germaine (décédée en avril 2013). [Sources : Yad Vashem, dossier 12716]. [cf. Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire (à paraître) – Chapitre 3 : Au nom de tous les leurs + Chapitre 25 : Le procès de Jacques Bouldoire + Chapitre 43 : Nathan].

     Dans les premiers travaux des historiens locaux, Robert Attal et Dominique Natanson, il était un nom, policier de profession, qui revenait souvent dans leurs écrits pour son aide à prévenir les Juifs de Soissons d’arrestations imminentes : Charles Létoffé. Je voulais vérifier les sources. Non pas par défiance, mais pour étancher d’une goutte bienfaitrice ma soif de savoir dans ces terres arides de la Shoah. Je voulais reprendre ce qui pouvait étayer de telles affirmations.
Armé de mon cartable rempli d’archives accumulées dans mes recherches ou de notes prises lors de mes entretiens avec des témoins ou des descendants des victimes de la Shoah dans le Soissonnais, il m’était devenu évident, même une fois mon livre achevé, que je devais poursuivre mes investigations pour apporter les preuves irréfutables des actes salvateurs de cet homme pour l’élever dans la mémoire collective en tant que Juste parmi les nations. Pour sûr, il y a un 10è nom de Soissons à graver sur le Mont du Souvenir mais le chemin est encore long pour le gravir.
Je ne reviens pas sur son histoire, largement évoquée dans le chapitre 35 de mon récit Journal de Bord d’un itinéraire de Mémoire, mais je relate ici les sentiers parcourus et les démarches entreprises ces derniers mois pour obtenir la déposition de bénéficiaires, ou de leurs descendants, indispensable pour soumettre un dossier auprès du comité de Yad Vashem.

    Un des témoins clés est son fils, Bernard, né en 1936 et que je rencontrai pour la première fois le 29 juillet 2013. Il en savait très peu sur les agissements de son père à soustraire les Juifs de la déportation. Toutefois, il se souvenait, du haut de ses 6 ans, de ce couple que ses parents avaient caché au premier étage de leur pavillon au 36, rue du Paradis : Pinches et Handler Glas, alors âgés respectivement de 48 et 40 ans. Pendant une semaine, après la rafle du 19-20 juillet 1942, le policier Charles Létoffé et son épouse soustrayaient deux vies à la mort. Le jeune Bernard se rappelait également de leur unique fille, Rachel, née en 1926, qu’il vit après la guerre. Ils survécurent à l’occupation en se cachant jusqu’à la fin de la guerre avec un neveu de madame Glas : Bernard Biegacz.
Ce fait a été confirmé auprès de la mairie de Soissons par le couple sauvé . Attestation écrite sur l’honneur le 4 septembre 1953.
De là, je partis à la recherche de Rachel Glas. Après bien des contacts et des recoupements, j’appris qu’elle était partie vivre au Canada, s’était mariée à un médecin juif, rescapé des camps de la mort. Décédés aujourd’hui , j’ai pu avoir un contact indirect avec leur fils. Sa mère, assurait-il, n’avait jamais parlé, et encore moins conservé la moindre trace écrite sur les difficiles épreuves subites pendant les années 40.

   A l’instar des Glas, un autre couple juif de Soissons attesta également par écrit, le 6 septembre 1953, de la bienveillance de l’agent de police lorsqu’ils furent finalement arrêtés et transférés à Drancy le 2 aout 1944. Ils se nommaient Noussen (64 ans en 44) et Lisa Otchakowski (65 ans). Une note du commissaire de Police de Soissons du 29 juillet 1944, évoquant l’arrestation à Soissons, mentionna les noms de deux de leurs petites-filles, considérées comme « non JUIVES ». J’entrepris alors de retrouver des descendants, vivant peut-être encore en France. Je repérais cinq noms et j’entrepris de les contacter par téléphone. A chaque fois le répondeur m’invitait à laisser un message. A peine deux heures après, l’un d’entre eux me rappela. C’était une femme d’une quarantaine d’année. Je lui expliquai ma démarche en reprenant tous les patronymes orthographiés approximativement comme Otchakowsky. A l’énoncé des noms et prénoms relevés, elle me confirmait qu’ils appartenaient tous à sa famille mais qu’un seul pouvait surement répondre à mon enquête, car il s’était plongé sur leur passé. Ma surprise fut évidente quand elle m’apprit que cet homme était Paul Otchakovsky-Laurens, fondateur et directeur des éditions P.O.L. Il me fut aisé de l’avoir au bout du fil après avoir expliqué mes motivations à sa secrétaire :
– Non, me dit-il, je n’ai pas souvenance d’avoir de la famille ayant vécu à Soissons.

   Une fois de plus, après les Glas, il m’était impossible de recueillir la moindre confirmation ou le moindre souvenir que pouvait éveiller le nom de Charles Létoffé dans ces deux familles.

   Une seule, parmi les victimes encore en vie que j’avais interrogée pendant mon enquête à Soissons, assurait que son père avait été sauvé grâce au policier en juillet 1942. Notre première rencontre eut lieu à son domicile le 2 octobre 2012. Elle tenait cela de la mémoire orale de sa famille puisque au moment des faits, elle n’avait que 2 ans. Elle accepta sans hésitation à m’écrire une attestation sur l’honneur pour m’aider dans cette reconnaissance. Claudine Katz, née Knoll, est le fil fragile mais indispensable pour aboutir à ma requête, complétée par ces deux attestations de 1953 écrites par les Glas et les Otchakowski.

   C’est tout ce que j’ai, en plus de mon livre, pour écrire dans nos murs, un mémorial (Yad) et un nom (Vashem).

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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