9 juin 2019. Chronique d’une rencontre exceptionnelle. (1ère partie)

Des enfants de la Shoah de la famille Liwer-Ehrenkranz et leurs descendants réunis pour la première fois à Soissons, 75 ans après.

1ère partie

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Synthèse historique

Lazar et Brendla Liwer

Lazar et Brendla Liwer. Fin des années 1920. [DR. collection particulière].

Lazar et Brendla Liwer s’exilèrent de Bedzin (Pologne) au début des années 1920 pour des raisons politiques et économiques avec leurs 10 enfants nés entre 1899 et 1920. Quatre filles : Régine (1899), Germaine (1904), Eva (1909) et Sylvia (1920). Six garçons : Adolphe (1902), Benjamin (1906), Robert et Simon (jumeaux – 1912), Henri (1914) et Jacques (1917). Ils s’établirent à Paris, dans le XIe arrondissement. A partir de 1935, Adolphe et sa femme Thérèse Kassel, Eva et son mari Paul Golcer, Robert et sa femme Germaine Frenkiel, Germaine et son mari Jacques Ehrenkranz (les parents de Lisette) s’établirent à Soissons.

Le 20 août 1941, en déplacement à Paris, Adolphe fut pris dans la rafle dite du XIe arrondissement et interné à Drancy avec plus de 4000 juifs cet été-là. Il fut déporté un an plus tard, le 22 juin 1942 (convoi n°3) à Auschwitz où il périt le 13 août de la même année. A Soissons, dans la nuit du 19-20 juillet 1942, des gendarmes français arrêtèrent Germaine Ehrenkranz, née Liwer, sa sœur Sylvia et son frère Robert. Ce dernier put s’enfuir avant le regroupement des juifs raflés en Picardie à la prison de Laon et leur transfert à Drancy. Quant à ses deux sœurs elles furent déportées séparément vers Auschwitz-Birkenau : Sylvia le 29 juillet (convoi n°12) et Germaine (la maman de Lisette) le 18 septembre 1942 (convoi n°34). Aucune ne revint…

§

C’était un jour de janvier 2012. Je lisais pour la première fois les travaux d’un professeur d’Histoire de Soissons concernant la persécution des Juifs de la ville. Robert Attal avait publié en 1985 une brochure éditée par le Centre Départemental de Documentation Pédagogique (CDDP) de Laon, intitulée Soissons-Auschwitz, un aller simple. Ses travaux furent ma première boussole pour débuter mon enquête sur la persécution des Juifs de Soissons dans la cadre d’un projet pédagogique pour mes élèves volontaires du lycée Saint-Rémy. D’une lecture patiente et concentrée, mon index s’arrêta sur chaque nom, chaque fait relaté que je découvrais. Parmi eux, Ehrenkranz et Liwer. Il était écrit :

M. Jacques Ehrenkranz, lui, resta dans l’armée, en Syrie. Il n’eut pas à souffrir de la déportation alors que sa femme [Gitla/Germaine, née Liwer] fut arrêtée à Soissons et exterminée à Auschwitz. [Mes recherches corrigèrent Robert Attal qui, à sa décharge, tomba sur une archive qui lui fit faire fausse route. Je l’ai moi-même consultée aux archives départementales de Laon. C’était une information reportée par erreur par la Croix Rouge au lendemain de la guerre]. Jacques Ehrenkranz n’a jamais mis les pieds en Syrie pendant la guerre.

Plus loin, l’historien ajoutait : M. Abraham [Avraham/Adolphe] Liwer qui avait été réformé, fût arrêté au cours d’une rafle à Paris juin 1942. [Là aussi, la vérité se révéla quelque peu différente : Adolphe/Avraham Liwer fut rapatrié en France, prisonnier de guerre en juin 1940, du fait du décès de sa femme en août 40. S’il fut bien arrêté en tant que juif à Paris, c’est lors de la rafle du 20 août 1941 dans le XIe arrondissement parisien, probablement lors d’une visite à des membres de sa famille ou pour affaire. Et c’est le 22 juin 1942 qu’il fut déporté du camp de Drancy vers Auschwitz où il fut assassiné quelques semaines après, le 13 août avec son ami de Soissons, Robert Lewkowicz]

Ce jour de janvier 2012, je recopiais donc leur nom sur une feuille pour reprendre à zéro le travail de ce professeur. Je ne soupçonnais pas alors que j’avais mis le doigt dans un engrenage aux rouages inattendus, aux découvertes aussi effroyables que surprenantes, souvent déroutantes. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’en prononçant ces deux noms pour la première fois, dans la pénombre de mon bureau et à la lumière des recherches qui s’ensuivirent, cela provoquerait sept années plus tard une rencontre avec les membres et les descendants de cette famille éparpillée depuis la fin de la guerre en France, en Europe ou en Israël.

Il serait trop long ici de revenir sur le gisement d’archives que j’ai exhumé pour écrire au plus près de la réalité les événements subis par les Ehrenkranz/Liwer. Il serait ici inopportun de relater ce qui est déjà évoqué dans mon livre sur ces longs mois de patientes recherches à tenter de redonner chair, à restituer paroles et visages de ces disparus.

Néanmoins, deux contacts circonstanciels ou providentiels (à chacun ses croyances) ont été essentiels pour permettre ce qui était encore inconcevable il y a sept ans.

§

Le premier contact fut évidement celui que j’ai pu nouer avec Lise « Lisette » Ehrenkranz, la fille de Jacques et Germaine. Tout était parti d’un courriel que je reçus de mon lycée pendant mes vacances de printemps en 2013.

De : accueil lycée Saint-Rémy          A : Stéphane Amélineau

Bonjour, Peux-tu téléphoner à un certain monsieur Rispal ? C’est au sujet d’une cérémonie de justes. Il y a 2 familles qui seront représentées et que toi et tes élèves étudient. En plus il voudrait plus de renseignements sur le travail que tu fais. Tu peux le joindre au…. Tu peux aussi trouver des informations sur le site www.yadvashem-france.org

Qui est ce monsieur Rispal ? Aux quelles familles fait-il allusion ? Comment est-il au courant de mes recherches ? Je ne perdis pas de temps pour le savoir. Je décrochais le téléphone. Au bout de la ligne, mon interlocuteur inattendu me révéla des éléments d’informations que je cherchais depuis des mois…

Monsieur Rispal était un ancien journaliste au quotidien régional La Montagne (région Centre). Spécialisé dans les investigations historiques et particulièrement sur la seconde guerre mondiale, il consacrait beaucoup de son temps à des enquêtes de même nature que la mienne. En relation avec le Yad Vashem France, il contribuait à retracer le parcours de certains Justes. Il travaillait alors sur une famille Soissonnaise, les Laplace, qui avait caché une petite fille juive. En fouinant sur la toile il était tombé sur un de mes articles de mon bulletin d’information CDISCOPE que je mettais en ligne pour mes collègues enseignants et les documentalistes de l’Académie d’Amiens. Ce n°28 de juin 2012 traitait de mon enquête historique en cours sur la Shoah à Soissons avec mes élèves. Un nouvel itinéraire de Mémoire que je lançais pour préparer mes élèves à découvrir – hors les livres – l’Histoire du camp d’Auschwitz à travers l’histoire d’un homme, d’une femme, des enfants. Voyant les familles sur lesquelles je travaillais il eut la délicatesse de me retrouver pour m’informer d’une cérémonie qui avait lieu deux jours après notre conversation téléphonique, à la mairie de Soissons : la remise de la médaille des Justes parmi les nations par le comité français du Yad Vashem à l’unique fils encore en vie du couple Laplace. Cette famille avait caché une enfant : Lise « Lisette » EHRENKRANZ !

Grâce à ce journaliste, j’avais évité de passer à coter de cette incroyable opportunité de rencontrer enfin cette « enfant » dont je savais qu’elle avait survécu et dont je n’arrivais pas à retrouver la trace avec mon étudiante en BTS, Aurélie, la plus âgée de mes volontaires que j’avais affectée sur ce dossier pour m’aider ; le découvrant complexe aux premières traces archivistiques avec des informations contradictoires. De plus, et pour cause, Lisette vivait et vit encore en Israël. Elle avait alors 77 ans.

Monsieur Rispal me conseilla de contacter madame Viviane Saül, du Yad Vashem France et de lui transmettre mes travaux illico. Ce que je fis dans la foulée. Elle me donna rendez-vous pour la cérémonie. Ces premiers contacts m’offrirent l’opportunité de découvrir quelques bribes du destin de Lise et de ses parents.

7 avril 2013. La cérémonie de la remise de la médaille des Justes parmi les nations pour la famille Laplace était prévue à 11 heures dans la salle des fêtes de la mairie de Soissons. Je décidais d’arriver avec une heure d’avance dans l’espoir de pouvoir m’entretenir avec madame Lise Ehrenkranz. J’arrivais en même temps que les représentants du Yad Vashem France, madame Viviane Saül et monsieur Alain Habif. Tout à coup, des pas résonnèrent sur le parquet ciré de cette vaste salle des fêtes encore vide. De hautes fenêtres laissèrent pénétrer la lumière montante d’un soleil vers son zénith. Clopin-clopant, une dame à la crinière rousse dans un beau costume noir zébré de discrètes rayures pailletées s’avança dans la salle. Elle se dirigea vers nous avec tout l’empressement d’une femme qui semblait avoir attendu ce moment depuis des années. Sous ses cheveux de feu, des yeux plissés tout aussi ardents. Ils étaient comme deux petits miroirs d’une âme restée éternellement jeune au milieu d’un visage septuagénaire. Derrière elle, une femme brune dont la ressemblance ne faisait aucun doute sur le lien de parenté entre ces deux personnes. Voici enfin Lise Gal-El, née Ehrenkranz, et sa fille Galit. Après les présentations et l’explication de ma présence ici, je ne pus retenir cette exclamation :

         – Lise Ehrenkranz, si vous saviez ! Cela fait des mois que mes élèves et moi essayons de vous retrouver !

Je résumais du mieux que je pouvais tout cet acheminement qui m’avait conduit à cette cérémonie. J’avais avec moi des copies de l’ensemble des archives que j’avais pu récolter à l’époque sur sa famille depuis le début de mon enquête.

         – Et bien je suis là, me répondit-elle, j’ai tant attendu ce moment-là pour rendre hommage à mes sauveurs. Cela fait dix ans que je livre ce combat pour ma Néné [Annunciata, sa nourrice, mère de quatre fils, qui vivait route de Compiègne à Soissons et avait caché Lisette – 6 ans, de 1942 à 1944], ma Nana [la mère d’Annunciata] et mon Nono [Robert, le mari d’Annunciata]. Qu’ils soient enfin reconnus comme Justes. Tenez, j’ai avec moi des photos de mon père, je vous les donne et j’aurai plaisir à vous raconter notre histoire…

Cérémonie des Justes -Mairie de Soissons 7 avril 2013

Cérémonie des Justes parmi les Nations dans la salle des fêtes de la mairie de Soissons le 7 avril 2013. Au premier plan, Galit et Lisette. Au bout du rang, Jean Laplace, le fils aîné de « Néné » qui reçut la médaille pour ses parents à titre posthume.

Ce jour-là scella le début de notre profonde amitié et d’une relation épistolaire régulière, encore très florissante aujourd’hui alors que j’ai commencé depuis 2017 à écrire, à sa demande, un récit biographique sur son papa :  L’Odyssée de Jacob. Qu’adviendra-t-il de ce texte ? Sera-t-il publié ? Peu importe, il aura le mérite d’exister pour Lisette, ses descendants et sa famille.

§

Le second contact essentiel vint un jour de 2017, quelques temps après la parution de mon livre « La Shoah en Soissonnais ». Un homme faisait des recherches généalogiques sur sa famille via Internet lorsqu’il tomba sur un des articles de ce site « Itinéraires de Mémoires » :  Lettres à Lisette . Cet homme m’écrivit pour me remercier. Cet homme est Jean-Claude Liwer, un cousin de Lisette qu’il n’avait plus revue depuis plus de 60 ans, lorsqu’il était enfant. Il me demanda les coordonnées de sa cousine en Israël…

Jean-Claude se procura mon livre et très vite nous nous sommes donnés rendez-vous en banlieue parisienne en avril 2018 d’où il m’emmena dans un restaurant à Ménilmontant que tient Marc Liwer, un petit-fils de Robert Liwer (celui qui s’échappa des toilettes de la gendarmerie de Soissons lors de la rafle du 19-20 juillet 1942). Je n’oublierais jamais cette première rencontre… Ce jour-là a germé l’idée de réunir et faire venir plusieurs membres de la famille Liwer à Soissons, même ceux perdus de vue depuis plus de cinquante ans afin que je leur raconte et leur montre les lieux où vécurent leurs grands-parents, parents, oncles, tantes, etc. Cette ville au bord de l’Aisne était parfois évoquée dans les souvenirs de la famille Liwer mais aucun de ses membres n’y était revenu depuis la fin des années 1940.

Avril 2018. Ménilmontant

De gauche à droite : Marc Liwer, Stéphane Amélineau, Jean-Claude Liwer. Avril 2018, Paris, Ménilmontant; [DR. Collection particulière].

Cette idée incroyable de Jean-Claude et Marc se concrétisa le dimanche 9 juin 2019. Au cours de mes recherches sur cette famille depuis 2012, j’ai appris une chose : « A l’impossible, nul Liwer-Ehrenkranz n’est tenu ! »

[A suivre… seconde partie].

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste : Lycée ITG Val-de-Beauté à Joinville-le-Pont (94 - Val-de-Marne) de 1994 à 2001. Lycée Françoise Cabrini à Noisy-le-Grand (93 - Seine-Saint-Denis) de 2001 à 2007. Lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne) de 2007 à 2018. Collège-Lycée Saint-Joseph à Château-Thierry (02 - Aisne) depuis 2018.
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