Hommage à Jean Laplace (1926-2016)

C’est le cœur en peine que je viens d’apprendre ce matin par Lisette, d’une voix étranglée par les sanglots au bout de ma ligne téléphonique de sa lointaine terre d’Israël, le décès de Jean Laplace le 6 décembre dernier, à l’âge de 90 ans, le dernier de ses sauveurs.  Jean qui, avec ses parents et ses trois autres frères avaient caché et sauvé la petite rouquine à Soissons d’une déportation et d’une mort certaine à Auschwitz entre 1942 et 1944.

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Jean Laplace. 1er juillet 2013, Soissons [Photo : Stéphane Amélineau].

Jean, c’est un personnage de mon livre qui pudiquement accepta de m’accorder un  entretien dont l’humilité transpire encore dans l’enregistrement que j’ai conservé de cette rencontre inoubliable le 1er juillet 2013 pour préparer à rédiger l’un des chapitres de mon livre.

Je me souviens de moments très forts dans nos échanges, comme son souvenir d’exode en 40 et ce chocolat qu’il prit après une longue période de carence pour une ado affamé dans un pays en guerre ou encore la chanson des blés d’or qu’il me chanta a capella.

Extraits du « Journal de Bord d’’un itinéraire de Mémoire » – Chapitre : Jean Laplace, une jeunesse soissonnaise à l’heure allemande

Lundi 1er juillet 2013

[…] j’ai un rendez-vous avec l’aîné des garçons dont les parents cachèrent la petite Lisette Ehrenkranz entre 1942 et 1944.

En ce chaud après-midi, l’éclat du soleil se réfléchit sur l’Aisne en petites étoiles scintillantes à la surface d’une eau émeraude. Je longe le quai Saint-Waast pour me rendre chez M. Jean Laplace, au coin de la rue Méchain et de la rue Leroux. Un petit pavillon aux façades recouvertes de lierre, reconnaissable depuis que mon hôte me l’avait indiqué d’une fenêtre de la salle de réception de la mairie sur l’autre rive du fleuve, le 7 avril dernier. Comme promis ce jour-là, nous avons convenu d’un entretien pour aujourd’hui sans la moindre réticence de sa part.

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Cérémonie des Justes parmi les nations pour la famille Laplace qui avait sauvé la petite Lise Ehrenkranz entre 1942 et 1944. Mairie de Soissons le 7 avril 2013. Ma première rencontre avec Jean et Lisette (au centre de la photo). [photo : Stéphane Amélineau]

Dans un étroit renfoncement, la porte d’entrée est à peine visible entre les feuilles vertes et luisantes suspendues au bout des tiges ligneuses et grimpantes. À l’écho du léger tintement, M. Laplace m’ouvre et m’invite à pénétrer dans un couloir. De taille assez grande, le buste légèrement courbé en avant, il esquisse un salut de la tête qu’il prolonge en me serrant la main. Il m’enjoint d’entrer dans sa salle à manger sur la gauche où nous nous installons autour de la table, face à face. Je peine à croire à ses 87 ans. Les cheveux blancs immaculés, coupés court sur les côtés, touffus sur le haut du crâne, les oreilles décollées, le regard espiègle derrière de larges verres translucides à la monture moderne posée sur un nez bourbonien, il présente un visage plus juvénile que son âge. Une frimousse que les années n’ont pu effacer. Une cicatrice barre son menton et ne contrarie en rien ses lèvres bien dessinées. De sa bouche sort une voix timbrée sans tremblements perceptibles. Les impressions que j’avais retenues de cet homme lors de notre première rencontre se confirment : effacé et taciturne de prime abord, il devient jovial et loquace quand il semble être à l’aise avec son interlocuteur. Comme beaucoup de témoins de mon itinéraire, il pense ne pas m’apporter beaucoup de choses, mais, insiste-t-il : « Je suis honoré de recevoir un professeur à la maison, moi qui viens d’un milieu très modeste. »

Pourtant, pendant les deux heures de conversations qu’il accepte d’enregistrer en évoquant sa propre histoire et les souvenirs de la petite Lisette cachée par ses parents, c’est une myriade d’anecdotes peignant en de petites touches la toile sombre de Soissons à l’heure allemande.

[…]

Jean Laplace : – Quand vint l’exode, on voyait arriver des Belges et des gens du Nord qui fuyaient les combats. Dans notre maison il y avait quatre pièces de chaque côté, séparées par un couloir avec une porte devant, une porte derrière. Tous les réfugiés qui passaient rentraient dans le couloir pour aller prendre de l’eau dans notre puits. Nous, on est partis le 17 mai [1940] avec une voiture à bras. On a fait un kilomètre ou deux et puis mon père a dit : « On ne va pas faire des kilomètres avec cette voiture à bras. Allez, on rentre à la maison, on verra bien ce qui se passera ! » Le lendemain matin, à 7 heures, mon père se lève et dit : « Oh ! Il y a plein de cars sur l’avenue de Compiègne. » C’étaient des autobus de la Ville de Paris qui venaient pour emmener les gens. Dès 1933, c’était déjà étudié que les gens de l’Aisne devaient être transférés vers Laval [1] en cas d’invasion allemande. Seulement, comme il y avait tous les Belges et beaucoup de monde, c’était la pagaille. Ils nous ont d’abord emmenés à Joigny [au nord d’Auxerre], puis remontés sur Paris, je ne sais pas pourquoi. Ensuite, ils nous ont envoyés en train en Bretagne. Vous savez, on n’avait pas beaucoup à manger. Et je me rappelle qu’en Bretagne on nous avait offert… du chocolat chaud. C’étaient des habitants… On ne buvait rien depuis plusieurs jours… À Laval, on n’a jamais pu atteindre l’eau tellement il y avait de réfugiés. C’est pour ça que dans la Mayenne ils nous ont envoyés plus loin. Ce chocolat, je m’en rappellerai toujours…

Les mots s’étranglent dans un sanglot. Pendant un laps de temps, il est seul à revoir et ressentir dans tout son corps le bienfait de ce chocolat chaud après avoir subi les tourments de la soif et de la faim. Comme pour sortir son ami de cette torpeur, sa compagne nous propose d’une voix douce et tremblotante de boire quelque chose.

-Donne-moi un petit Pernod sec, s’il te plaît, murmure-t-il.

– Non, tu n’es pas sérieux !

– Si.

– À 3 heures de l’après-midi ? Alors là, c’est l’émotion !

– Vous savez, s’adressant de nouveau à moi, j’ai appris au Maroc [2] à boire du Pernod sec. C’est le meilleur des médicaments. Si un jour vous chopez une gastro, par exemple, buvez une petite gorgée de Pernod. Vous guérissez aussitôt et vous n’êtes jamais malade. Vous en voulez un ?

– Euh, non merci, je préférerais une menthe à l’eau sans vouloir vous offenser, mais je prends note de votre conseil. »

À nouveau ce remords me taraude. L’émotion contagieuse de cet homme si humble et si simple ébranle ma volonté de continuer à remuer le passé. Je lui en fais part mais il insiste pour poursuivre quand se présentent sur la table nos verres remplis. Retrouvant sa jovialité après une première gorgée anisée, il reprend le fil de notre conversation.

À Dol-de-Bretagne, un centre d’accueil nous a offert du chocolat chaud, puis nous sommes partis à La Boussac et ensuite à Broualan [3]. En Bretagne, ils étaient gentils, les gens. On était logés dans une école. Ils nous amenaient plein d’oignons, d’échalotes de toutes sortes… Alors moi, j’ai travaillé dans une ferme, je faisais les foins. On mangeait de la soupe, on buvait du cidre. Je me rappelle très bien, il y avait une grande table, vous savez, ils faisaient cuire des saucisses à la cheminée, qu’ils coupaient en morceaux, et il y avait du cidre, mais il y avait un verre pour tout le monde. Moi je suis délicat et je n’ai jamais pu boire dans ce verre. En plus, les traces de doigts avec la saucisse grasse, je ne pouvais vraiment pas. Pourtant j’aurais aimé ça…

 – Au cours de votre exode, avez-vous été victimes de bombardements ?

On a juste été mitraillés à Meaux, juste après notre départ. Et encore, on n’était pas visés directement, puisque c’étaient des avions français et allemands qui se bagarraient entre eux. Juste des balles perdues qui fusaient. Je me suis couché sur des orties. J’avais eu tellement peur que je n’ai rien ressenti. Ensuite, nous sommes allés à Joigny, puis la Bretagne. De Bretagne, nous sommes revenus début août. D’abord, le chef de gare ne voulait pas nous laisser repartir : « Les Allemands vont vous fusiller », je ne sais pas quoi… Bon ! On est revenus par la route. Je me souviens, entre Compiègne et Soissons, que les moissons n’étaient pas faites à cause de la guerre et des jeunes chantaient la chanson des Blés d’or. Vous connaissez ?

Ma culture musicale étant née avec les riffs de guitare d’Angus Young d’AC/DC à la fin des années 1970, je suis à des années-lumière de la chanson de Soubise, composée en 1890. Je lui avoue mon ignorance. Alors, d’une voix juste et mélancolique, il se met à fredonner. Je frémis sous le souffle de son chant et l’ondulation des blés sous le vent :

Mignonne, quand la lune éclaire
La plaine aux bruits mélodieux,
Lorsque l’étoile du mystère
Revient sourire aux amoureux
As-tu parfois sur la colline
Parmi les souffles caressants
Entendu la chanson divine
Que chantent les blés frémissants ?

Mignonne, quand le soir descendra sur la terre,
Et que le rossignol viendra chanter encore,
Quand le vent soufflera sur la verte bruyère,
Nous irons écouter la chanson des blés d’or
Nous irons écouter la chanson des blés d’or.

[1]. Plans de repli instruits par le ministère de l’Intérieur dans les années 1933-1938 qui prévoyaient l’évacuation de la population de l’Aisne vers la Mayenne.
[2]. Jean Laplace y a effectué son service militaire en 1946.
[3]. Ile-et-Vilaine.

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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Un commentaire pour Hommage à Jean Laplace (1926-2016)

  1. Marco Tchamp dit :

    émotions intenses à la relecture de cette entrevue. Merci Stef d’avoir permis à cet homme de narrer ses souvenirs. Qu’il repose en paix.

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