20 juillet 1942 – 20 juillet 2017 : Il y a 75 ans à Soissons, dans l’Aisne, en Picardie…

     Il y a 75 ans, le 20 juillet 1942, dans le cadre de « la solution finale de la question juive » en France avec le concours de la police et de la gendarmerie française, 65 juifs ont été arrêtés avant d’être déportés vers les chambre à gaz d’Auschwitz-Birkenau ou, plus rare, vers les kommando de travail dans ce complexe concentrationnaire après avoir passé la première sélection sur la Judenrampe.

     A Soissons, dans cette Nuit irréparable, une liste de 16 noms, parce que Juif, tous d’origine étrangère, hommes et femmes âgés entre 18 et 60 ans, furent arrêtés, rassemblés, déportés… C’est à eux, par cet article, que je souhaite commémorer leur souvenir.

     Pour comprendre les événements de la première rafle des Juifs à Soissons pendant l’été 1942, il faut la replacer dans le contexte de la politique nationale de collaboration de l’époque. Elle était la conséquence de ce terrible accord entre Carl Oberg (représentant de la SS en France chargé de la déportation, envoyé par Himmler et Heydrich) et René Bousquet, secrétaire générale de la Police française pour la zone occupée et la zone libre, sous l’autorité de Pierre Laval, chef du gouvernement Pétain. Cet accord du 2 juillet 1942 stipulait la prise en charge des arrestations des Juifs étrangers ou apatrides par la police ou la gendarmerie française. Ces rafles, sur l’ensemble du territoire, devaient débuter à partir du 13 juillet. A Paris, elles commencèrent les 16 et 17 juillet, l’histoire retiendra le nom de « Rafle du Vel’ d’hiv. » dont les autorités de la capitale n’hésitèrent pas emmener des enfants et des Juifs de nationalité française.

  Dans l’Aisne, le SD (Service de Sécurité Allemand) transmit le 16 juillet 1942 au Préfet, qui relaya aux sous-préfets, puis à la gendarmerie, les instructions à suivre pour arrêter les Juifs. Pour les enfants, ils devaient être confiés, soit à un bureau de l’UGIF (il n’y en avait pas à Soissons), soit à d’autres personnes juives, non mentionnées sur les listes d’arrestation. Les juifs de nationalité française furent épargnés pour temps (jusqu’au 4 janvier 1944…). C’est pour ce motif qu’une femme faisant partie des 65 personnes regroupées à Laon avant Drancy, fut relâchée… jusqu’en janvier 1944.

     A Soissons, les gendarmes reçurent, le 18 juillet 1942, une liste de 16 noms à arrêter, répartis sur huit adresses. La rafle se déroula dans la nuit du dimanche 19 et du lundi 20 juillet 1942. L’aube, pour ceux arrêtés, n’avait que la promesse d’un avenir incertain, une ignorance trouée par la peur. Ils se raccrochaient à ce fragile espoir qu’on les emmenait travailler en Allemagne. En ce tragique lundi matin, sur les 16 noms inscrits, les gendarmes avaient mis la main, dans un premier temps, cette nuit-là, sur 11 d’entre eux (et non 10 comme indiqué dans le rapport de gendarmerie ci-dessous [AD Aisne, cote 13980] :

Rapport gendarmerie Soissons page 1 20 juillet 1942

Page 1 du rapport de la section de gendarmerie de Soissons établi le 19-2O juillet 1942 à l’attention du chef d’Escadron de la compagnie de l’Aisne et du sous-préfet [AD Aisne – cote 13980, extrait du livre : Stéphane Amélineau « La Shoah en Soissonnais : journal de bord d’un itinéraire de Mémoire » (éd. FMS/Le Manuscrit, collection Témoignages de la Shoah, 2017)].

Rapport gendarmerie Soissons page 2 20 juillet 1942

Page 2 du rapport de la section de gendarmerie de Soissons établi le 19-2O juillet 1942 à l’attention du chef d’Escadron de la compagnie de l’Aisne et du sous-préfet [AD Aisne – cote 13980, extrait du livre : Stéphane Amélineau « La Shoah en Soissonnais : journal de bord d’un itinéraire de Mémoire » (éd. FMS/Le Manuscrit, collection Témoignages de la Shoah, 2017)].

Isia BICH (44 ans) et sa femme Sophie (38 ans) : 31, rue Molière. Ils purent confier à des amis non-juifs de Paris leurs deux enfants, Victor (16 ans) et Viviane (1 an ½ ) qui survécurent à l’Occupation. Quant à Isia et Sophie, ils passeront presque deux années dans les camps d’internement entre Drancy, Beaune-la-Rolande, le camp annexe de Drancy, au Lévitan, puis déportés le 30 juin 1944 vers Auschwitz-Birkenau. Sur ces 10 noms mentionnés en page 1 du rapport, ils furent les deux seuls à revenir de déportation en avril 1945.

Abraham BIEGACZ (46 ans) et sa femme Gitla (43 ans) 20, rue Richebourg. Leur fils aîné, Samuel (20 ans) était déjà aux mains des Allemands à Laon. Leur second fils, Bernard, 16 ans, se cacha avec d’autres membres de sa famille jusqu’à la fin de la guerre.

Germaine EHRENKRANZ (38 ans), arrêtée avec sa jeune sœur, Sylvia LIWER (21 ans), au 7, rue des Cordeliers. Un de leurs frères, Robert LIWER (30 ans), vivait au 38, avenue de Voltaire, tenta de se défendre. Il fut menotté. Il réussit, le jour même, à s’enfuir par la fenêtre des toilettes du 1er étage de la Gendarmerie. Le rapport dressé le 20 juillet par l’adjudant de la section de la ville édulcore la vérité en évoquant l’absence de cet homme à son domicile dans les jours qui précédèrent l’arrestation.

David GOCHPERG (52 ans), habitait au 41, avenue de Coucy. Sa femme, juive française, et leurs deux enfants en bas âge, furent épargnés pour un temps… jusqu’au 4 janvier 1944.

Au 27, rue du Château d’Albâtre, Robert LEWKOWICZ (44 ans) et son épouse Rose (37 ans), arrêtés aussi. Leurs cinq plus jeunes enfants furent confiés à leur gendre, Jacques Bouldoire, non-juif, marié à l’aînée, Germaine, depuis 1941. Les enfants survivront à l’Occupation.

Bella WAJSFELNER, (41 ans), fut interpellée à son domicile au 15, rue de Saint-Quentin. Elle était avec le plus jeune de ses deux garçons, Maurice, alors âgée de 9 ans. Il fut confié à une de ses tantes, Mme GOLDSTZJAN, non inscrite sur les listes des Juifs à arrêter sur Soissons ce jour. Monsieur Jankiel WAJSFELNER se serait enfui à l’arrivée des gendarmes, pensant probablement que l’on venait arrêter uniquement les hommes, comme lors des rafles parisiennes en 1941. Le fils aîné, Charles, 18 ans, ne se trouvait pas chez ses parents cette nuit-là.

Ces Juifs de Soissons raflés les 19-20 juillet 1942 furent regroupés dans les locaux de la gendarmerie, rue des Francs Boisiers.  Le 20 juillet, dans l’après-midi, les 10 juifs restants aux mains de la gendarmerie ont été convoyés vers Laon et rassemblés avec 55 autres juifs pris dans l’ensemble de la Picardie. Le lendemain, mardi 21 juillet 1942, après une distribution de vivres, les israélites ont été embarqués dans deux wagons spéciaux et dirigés à 11h15 sur Drancy, sous escorte de la Gendarmerie française. Pendant que ces innocents roulèrent vers la Cité de la Muette, monsieur WAJSFELNER, et son fils Charles, se rendirent à la gendarmerie, meurtris par l’arrestation de l’épouse et de la maman, la veille. Ils furent directement envoyés à Drancy, encadrés par des gendarmes français.

Cédons une part de notre mémoire au souvenir de ces innocents.

Bibliographie : Stéphane Amélineau La Shoah en Soissonnais : journal de bord d’un itinéraire de Mémoire (éd. FMS/Le Manuscrit, collection Témoignages de la Shoah, 2017)].

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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