Lettres à Lisette (3.a)

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« L’Odyssée de Jacob » :

Itinéraire de Jacques-Jacob EHRENKRANZ

3.a

du 17 octobre 1943 au 26 mai 1944

Pavant (Aisne), 3-9 mars  2017

Chère Lisette,

Tout d’abord, comment ne pas vous remercier de toutes ces succulences : papayas, dattes, etc. que vous m’avez envoyé par ce colis si garnis pour me remercier des dernières découvertes sur votre père.

Et ces découvertes s’accumulent sous ma lanterne. Je me suis rendu une nouvelle fois, le 21 février dernier, au Service Historique de la Défense du château de Vincennes pour étudier les dossiers d’archives[1] des personnes relatées dans mes deux lettres précédentes et qui, vous le savez, ont accompagné votre père dans ses missions d’espionnage en Espagne entre 1942 et 1943, mais aussi, pour certains d’entre eux, dans les geôles franquistes.

Ainsi, avant de poursuivre sur les membres du réseau Nana arrêtés avec votre sacré papa, je souhaiterais revenir sur deux d’entre eux, en l’occurrence deux femmes si importantes dans le destin de Jacques Résistant. Deux femmes que vous avez connues après la guerre. Deux femmes que ma plongée archivistique eut pour conséquence de relever  le curseur de mon admiration à leur égard. D’ailleurs, depuis la Libération, quiconque a eu connaissance de ces deux destins extraordinaires ne peut être qu’impressionner de les découvrir. Ma consultation de toutes ces pages jaunies m’a permis aussi d’apprendre quelques détails pour relier plus précisément l’enchainement des événements. Ces deux femmes sont bien sûr la comtesse Marguerite de Gramont, alias Margot, et Catherine Aguirre, alias Katelina.

1945 notes manuscrites de Margot SHD GR28P4264148

Notes manuscrites en 1945 de Marguerite de Gramont. Extrait du dossier du Service Historique de la Défense (France) – cote GR 28 P 4264148.

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Extrait du dossier concernant Catherine Aguirre, enregistré en janvier 1945 par la direction des services spéciaux du G.P.R.F (archives du SHD GR 28 P 4253109). [Note, c’est moi qui souligne le nom de votre père et l’un de ses pseudos comme agent de renseignements].

Je relis avec ravissement ce que vous m’aviez écrit dans une lettre du 11 juin 2013 à propos de ces deux femmes : « Le passage des Pyrénées, c’est à l’aide de Catherine Aguirre de Ciboure. Il est resté ami avec tous ces gens-là ( mais aussi Gassion, Margot…), même très ami ! »

Oh bien sûr, il y a encore des zones d’ombre mais les éléments relevés dans ces cartons apportent ses halos de lumière sur la première rencontre de Jacques Ehrenkranz avec ces deux femmes.

Marguerite de Gramont, née en 1920 à Paris, avait, durant son enfance et son adolescence, suivit des cours en Angleterre, diplômée à Cambridge. Elle étudia également à Rome une année. Lorsqu’elle revint en France en 1937, elle fit une licence d’Anglais et d’Arts décoratifs. Durant sa jeunesse elle fit plusieurs séjours à l’étranger (Suisse, Espagne, entre autres…), ce qui explique son aisance à parler l’anglais, l’italien, et l’espagnol.

A la déclaration de guerre en septembre 1939 et durant la campagne de France de mai-juin 1940 elle s’engagea comme ambulancière au sein la Croix Rouge française. Elle avait 20 ans. Après l’armistice entre le gouvernement de Vichy et Hitler, Marguerite, de par ses occupations (études et activités humanitaires), côtoyait les milieux étudiants et ouvriers. Il est tout à fait probable, en tant que membre de la Croix Rouge, que la jeune comtesse rencontra votre père lors des soins qui lui étaient prodigués au Val-de-Grâce fin 1941. Au milieu de ces hommes, elle sentit que certains d’entre eux, principalement dès l’automne 42, souhaitaient rejoindre les Forces Françaises Combattantes en Afrique du Nord. Une fois de plus, Marguerite retroussa ses manches et décida, avec l’aide de ses contacts, de prendre en charge elle-même leur évasion pour quitter la France occupée. Voilà ce qu’elle déclara le 2 aout 1945 sur ses activités : L’avion et le sous-marin ne pouvant servir qu’à un nombre très limité, il ne restait que le passage par l’Espagne. Trois ou quatre de ces hommes ont essayé de passer sans succès. Je décide à ce moment d’aller moi-même à Madrid voir s’il y avait un représentant de l’armée dissidente [La Croix Rouge française avait un bureau à Madrid, rue San Bernardo mais je ne peux affirmer, Lisette, si elle se rendit à cette adresse]. Je pars fin novembre [1942] dans la région Basque où je contacte différents contrebandiers.

Ces contrebandiers-passeurs (il s’agit de Florentino Goicochea, de Francisci Ocamica, alias Pachi, et de Manuel Cestona), Marguerite les rencontra grâce à Catherine Aguirre. Cette veuve avait 45 ans lors de ce contact. Elle vivait à Ciboure et travaillait à l’hôtel  Euskalduna de Saint-Jean-de-Luz. Elle élevait sa fille unique de 15 ans, Joséphine, qui participa elle aussi activement à aider les réseaux de résistance. Sachez Lisette, que Catherine Aguirre avait vécu deux drames en 1929. Pierre, son époux, décéda des séquelles de ses blessures de la première guerre mondiale ; et la mort de son seul fils, Robert, qui s’éteignit sans avoir atteint son premier anniversaire.

Revenons en 1942. D’après les travaux universitaires de l’historien Benoit Laulhé[2], qui étudia rigoureusement  les réseaux de résistance des deux côtés de la frontière, que son véritable premier engagement concret dans la lutte contre l’occupant se produit au début de l’année 1942 après sa rencontre avec une jeune femme qui cherche un logement pour trois «enfants». Ces derniers s’avèrent être en réalité des fugitifs recherchés par les nazis et escortés par Marguerite Corysande, comtesse de Gramont, future responsable du réseau d’évasion et de renseignement Margot. Face à cette sollicitation, Catherine propose son habitation et signe par cela son entrée officielle dans la résistance. L’historien situe cette première rencontre début 1942. Et parmi ces trois « enfants » qui accompagnaient Marguerite, y avait-il votre père ? Probable mais je n’ai, à ce jour, aucune preuve écrite dans les archives. En tout cas, Marguerite traversa la frontière en novembre 42. Laissons-la continuer son récit : A Madrid je vois qu’il n’y a ni aide ni renseignements très précieux sur les besoins de l’armée. Je reviens en décidant d’organiser moi-même une filière. Lisette, lorsque Marguerite repartit en France, je vous rappelle que votre père avait déjà franchi, le 13 octobre 1942, pour la première fois clandestinement, la frontière pyrénéenne. Voici comment la comtesse, alias Margot, organisa son réseau :

1°) A Paris, elle choisit des hommes pour l’évasion, en fonction de leurs situations.

2°) Elle s’échina à organiser le parcours avec ses relais, les boites à lettres pour la correspondance et choisir les passeurs les plus crédibles.

3°) Une fois les évadés passés clandestinement en Espagne, elle devait veiller à leur logement, à leurs  moyens de locomotion, à fournir leurs fausses identités.

Marguerite n’a pas systématiquement fait le trajet entre Paris et Madrid mais elle le fit souvent pour faire face à des imprévus et veiller au bon déroulement. Je rappelle, elle n’avait que 20-22 ans ! Cette première ligne d’évasion orchestrée par la comtesse fut à l’origine de bien des lignes de passage de nombreux réseaux de résistance, Nana  et  Comète  compris. La jeune comtesse déclara juste après la guerre : Avril 1943. Impossibilité de continuer moi-même d’une façon efficace. Je me fais remplacer une première fois pour le trajet Paris-frontière et pars résider à San Sebastien d’où je passe encore la frontière mais seulement jusqu’à Bayonne. Ma remplaçante [je ne l’ai pas encore identifiée] se fait elle-même remplacer par une fille [non identifiée également ?] qui s’est fait prendre par les Allemands en convoyant un pilote étranger. Emmenée en Allemagne. Je me fais prendre par la police espagnole (à la frontière), je m’échappe. On vient m’arrêter à nouveau à Madrid. Elle s’en sortait à nouveau.

Quant à Catherine Aguirre, elle aida et hébergea des centaines  d’évadés pendant toute la guerre. Au prix de risques évidents, elle participa aussi avec votre père, et le chef de réseau Emile Meyran alias Milly, à faire passer cette fameuse radio en août 1943 en Espagne mais qui, hélas, ne fonctionna jamais[3].

      Octobre 1943.  Je reprends le fil de l’histoire de votre père au moment de son arrestation, laissée en suspens à la fin de ma seconde lettre.

Dans l’un de vos courriers, écrit en juin 2013, vous me précisiez qu’il avait été incarcéré avec cinq membres de son groupe. J’en ai dénombré un peu plus dans les archives. Tous appartenaient, sous ses ordres, à son groupe Espagne du réseau Nana. A ce jour, je peux assurément en identifier quelques-uns, pris par la police espagnole et vous affirmer qu’ils n’ont pas été appréhendés tous en même temps.

La première arrestation eut lieu à San Sébastien, le 15 octobre. L’agent P1 Juanita Aguirre était une veuve, de nationalité espagnole, née en 1897. (Je ne pourrais vous dire, Lisette, si elle avait un lien de parenté avec le mari de Catherine Aguirre, décédé en 1929). Sa mission principale était de loger les évadés qui avaient passé la frontière. Elle fut relâchée puis à nouveau arrêtée en novembre. Emprisonnée pendant plusieurs mois, elle fut condamnée à des amendes. Elle avait également logé dans cette ville, le chef du réseau, Emile Meyran, votre père et un de ses compagnons du groupe, Émilien Ferdinand Dumanois. Ces deux derniers furent arrêtés, en même temps, à Bilbao. C’était le 17 octobre 1943.

Reproduisant à Bilbao ce que Jacques Ehrenkranz, alias Jean Montégui, alias Robert, alias Jaime, avait fait à Madrid un an plus tôt pour récolter des renseignements, il éveilla à nouveau les soupçons de la police franquiste. Les circonstances exactes de son interpellation me sont encore inconnues.

J’ai déjà évoqué Dumanois, alias Jean, dans ma seconde lettre et il est intéressant de se pencher sur cet homme qui a été très lié, lui aussi, à votre père pendant la guerre, surtout en Espagne.

Il est né en 1908 dans la Meuse. Il travaillait en 1942 comme ouvrier dans une entreprise de Nancy, les Carbonites Réunies. Son patron, monsieur Ottelin, l’emmena ainsi que 10 autres collègues à se présenter aux autorités allemandes ; pour travailler dans le Reich ? C’était le 6 novembre. Émilien Ferdinand s’échappa et entra dans la clandestinité pour vouloir rejoindre les Forces Françaises Libres en passant par l’Espagne. Il réussit à passer la frontière le 11 novembre mais fut arrêté à Barcelone le 16 décembre 1942. Il y resta incarcéré pendant 40 jours, transféré ensuite à la prison de Lérida (entre Saragosse et Barcelone) puis à Saragosse d’où il fut relâché. Émilien Ferdinand Dumanois entra officiellement dans le réseau Nana en juillet 1943. Sous les ordres de votre père, il assurait la marche du courrier entre San Sébastien et Pau et se renseignait sur les trafics à la frontière d’Hendaye. Bien que quelques archives se contredisent sur les dates, la plupart de celles que j’ai étudiées affirment qu’E.F. Dumanois a été arrêté par la police espagnole à Bilbao avec Jacques Ehrenkranz le 17 octobre 1943.

cartes coiffeur prison Larrinaga

Archives privées – Lisette Gal-El, née Ehrenkranz [D.R.].

Grâce aux tickets du barbier de la prison, conservés par votre père et dont vous m’aviez fait copies il y a quatre ans, nous savons qu’il  fut enfermé  à la prison de Larrinaga à Bilbao. Il se faisait appeler Jean Montégui et sous les sévices des tortionnaires, il ne lâcha rien. Mais une autre arrestation va avoir de terribles conséquences pour les agents du réseau Nana, secteur Espagne. L’arrestation de l’un d’entre eux fit dire au chef Emile Meyran, en 1945 : l’agent  Bernardo Aracama, garagiste à San Sebastien, arrêté par la police de la ville. « A tout dénoncé et est à la base de nos difficultés en Espagne et en France ».

Bernardo Aracama fut arrêté le 17/11/1943. C’était un agent de plusieurs réseaux (dont Nana). Il hébergeait chez lui des évadés. Entre les mains de ces geôliers, sous la torture, il livra des noms et dénonça votre père comme chef de groupe. Lisette, je n’oublierai jamais les mots de votre papa que vous m’avez confiés à propos de cet homme :

  • « Mon père ne lui en a jamais voulu ! On ne peut en vouloir à quelqu’un qui craque sous la torture ! »

Très chère amie, cette lettre est déjà bien longue et les émotions bien trop éprouvantes à traduire avec de faibles mots pour des faits aussi tragiques qu’héroïques remontant à plus de 70 ans. Je continuerai dans une prochaine correspondance à tracer la mémoire d’amis de votre père, eux aussi arrêtés en cette fin d’automne 43, eux aussi libérés 8 mois après.

Je vous embrasse de toute mon amitié. Le 18 mars prochain, j’allumerai une bougie du souvenir dans mon jardin en l’honneur de l’anniversaire de Jacques Ehrenkranz. En souvenir de votre père et par respect pour votre croyance religieuse.

Stéphane.

[1] GR 16 P 4302 (Juanita Aguirre) / GR 16 P 165185 (Serge de Gassion) / GR 16 P 165567 + GR 28 P 4264148 (Marguerite de Gramont) / GR 16 P 199343 (Emilien Ferdinand Dumanois) / GR 16 P 255152 (Emmanuel Gilbert) / GR 16 P 334415 + GR 28 P  4253109 (Catherine Aguirre).
[2] http://bpsgm.fr/laulhe-benoit/ Je remercie la gentillesse du responsable du site BPSGM, monsieur D. Raillard, pour m’avoir donné accès aux excellents articles de Bernard Laulhé, fruits de ses recherches universitaires (Association Basses-Pyrénées Seconde Guerre Mondiale).
[3] Cf. Lettres à Lisette (2).

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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