Charles Wajsfelner : une photographie sortie de l’oubli

Charles Wajsfelner 1942

(ill. 1) Charles Wajsfelner devant l’église Saint-Pierre de Soissons (en 1941 ou 1942) [D.R.]

     De cette conférence que j’ai tenue dans l’auditorium du Mail de Soissons le 17 janvier dernier, je garde le souvenir de mille images dans les interstices de mes propos mais il y en a une qui fut des plus palpables. Au terme de mon récit sur la persécution des Juifs de Soissons entre 1940 et 1944, des personnes de l’auditoire sont venues me rejoindre sur la scène que je venais d’arpenter pendant une heure trente au rythme des déflagrations de cette tragédie locale. Parmi elles, une dame, madame Josiane Coelho, me tendit une petite photo (9×6,5) tirée en noir et blanc à la bordure blanche. Un cliché original des années 40 sur lequel se dévoilait un jeune homme tirant sans retenue de sa main droite sa cigarette au bec. La posture est fière, bien campée sur ses deux longues jambes habillées par ce pantalon coupé large aux plis soigneusement soulignés, tenu par une ceinture resserrée juste au-dessus des hanches. Un t-shirt clair à col en pointe laisse deviner un jour d’été ou un printemps bien avancé, confirmé par ce ciel dégagé et clair que contrastent en arrière-plan le feuillu des arbres et la façade d’une église.

– Monsieur, mon oncle par alliance, André Marlier, était très copain avec Charles Wajsfelner jusqu’à son arrestation dont vous avez parlé pendant votre conférence. Ils faisaient du sport ensemble à la Soissonnaise gymnastique. L’arrestation de son ami l’a beaucoup affecté tout au long de sa vie. Je tiens à vous confier cette photographie. J’ai peur qu’elle se perde ou tombe dans l’oubli et finisse un jour à la poubelle, jetée malencontreusement par quelqu’un de ma famille pour qui cette photo ne signifierait rien. Je sais qu’avec vous elle sera conservée.
– Oh, je ne sais quoi dire… comment vous remercier ?
Ému, je découvre le visage de Charles à 17-18 ans, c’est-à-dire quelques mois, voire quelques semaines, avant son arrestation et sa déportation en juillet 1942 à Auschwitz. Je remarque aussi que la photo a été prise à Soissons, devant l’église Saint-Pierre, confirmée par les notes manuscrites au dos du cliché.
Je connaissais son visage grâce à deux photographies récupérées dans les années 1990 par Dominique Natanson, publiées sur son site internet[1]. Sur la première (ill.2), Charles était entouré par son père et sa mère devant leur étal de marchands de bas et de chaussettes, probablement sur un marché du Soissonnais. Elle a surement été prise dans la deuxième partie des années 1930, Charles semble avoir 12-13 ans. Sur la seconde photographie (ill.3), le jeune homme était plus âgé ; un adolescent qui posa à côté de sa maman. Entre ce cliché et celui que je venais de recevoir de madame Coelho ils paraissent être pris en peu de temps. Charles portait quasiment les mêmes vêtements avec toujours sa montre au-dessus du poignet gauche.

     Le jeune homme était né le 27 janvier 1924 à Grodno en Pologne. Il arriva en France avec ses parents, Jankiel et Bella, en 1930[2] . Sur cette seconde photographie (ill.3) recueillie par monsieur Natanson nous pouvons raisonnablement la dater entre 1940 et 1942, Charles avait 16-18 ans. Quant à celle que je tiens désormais entre les mains, j’ai cette troublante impression de voir le visage qu’avait le jeune homme au moment de sa déportation le 29 juillet 1942, ultime cliché d’une jeunesse fauchée à 18 ans.
Tous les enseignements accumulés lors de mon enquête sur cette famille juive d’origine polonaise de Soissons remontent dans un torrent de souvenirs. Ils m’ont souvent hanté lors de mes découvertes au cours de mes recherches dans tous les cartons d’archives qui m’ont été possible de consulter en m’appuyant sur, ou en les corrigeant, les témoignages qu’avait pu obtenir il y a plus de 20 ans, monsieur Natanson.
J’ai évoqué dans trois de mes chapitres[3] les circonstances de leurs arrestations ainsi que celle du petit frère, Maurice 10 ans, arrêté dix-huit mois plus tard, le 4 janvier 1944.
Je ne peux éviter en contemplant ce portrait de Charles, de repenser à ces terribles 48 heures entre le 19 et le 21 juillet 1942. Au choix abominable auquel il a été confronté avec son père. Rien que d’y repenser, je ressens à nouveau cette indignation circuler jusqu’au bout des doigts en tentant de la retranscrire avec des mots :

     Dans la nuit du 19-20 juillet, les gendarmes de Soissons frappent à la porte des Wajsfelner au 15, rue de Saint-Quentin. Sur leur liste des juifs étrangers âgés de 18 à 60 ans à arrêter à leur domicile, ils veulent embarquer Bella, Jankiel et le fils aîné Charles. Ces deux derniers sont absents. Le jeune homme ne se trouve pas chez ses parents quant au père, il put s’enfuir par les toits, juste avant l’interpellation[4]. Les gendarmes ont mis « seulement » la main sur madame Wajsfelner. L’aube est à peine levée en ce lundi 20 juillet. Son plus jeune fils, Maurice, est confié à sa tante qui n’est pas mentionnée sur la liste, venue de Paris rendre visite à sa famille. Bella est ensuite regroupée dans la Gendarmerie de Soissons avec dix autres juifs étrangers de la ville arrêtés dans la nuit. Ils sont tous transférés dans la journée à la prison de Laon[5].
Pendant ce temps-là, Charles et son père se retrouvent et se cachent chez un couple d’amis à Crouy[6] chez qui ils avaient loué un appartement avant de déménager à Soissons juste avant la guerre. Monsieur Wajsfelner et son fils sont effondrés par l’arrestation. De longues et épouvantables discussions tournent autour de ce choix abominable : fuir ou se rendre pour retrouver l’épouse et la maman.
Mardi 21 juillet 1942. Alors que les Juifs regroupés à Laon sont transférés au camp de Drancy à 11h15, à peu près au même moment, Charles et son père se rendent à la Gendarmerie de Soissons d’où ils sont directement escortés jusqu’au camp de la cité de la Muette.

       A lumière de ces faits, la carte écrite de Drancy par Charles à l’attention de sa voisine et bienfaitrice boulangère madame Salvage[7], révèle la tragédie singulière de cette famille parmi toutes les tragédies des familles déportées. Ce furent les derniers mots écrits de Charles Wajsfelner, le 28 juillet 1942, la veille de leur déportation vers une destination inconnue

19420728 carte de Charles WAJSFELNER 2

« Drancy, le 28-7-42 : Mme Salvage Je vous remercie très infiniment de tous ceux que vous nous avez donné le jour de notre départ. Nous avons été très touché et je vous remercie encore une fois. Demain matin nous partons, papa, maman et moi vers une destination inconnue. Aussitôt que je pourrai écrire, je vous ferai savoir de mes nouvelles, aussitôt. Je vous demande maintenant un petit service, aidé en pain selon que vous pourrez ma tante, sa fille et Maurice. Je vous remercie encore une fois. Si cela ne vous dérange pas dites un bonjour de nous à Mme Cochet et sa famille, ainsi que les autres gens de notre rue. Je vous remercie encore une fois de tous ceux que vous pourrez faire pour ma tante, sa fille et mon petit frère. Je salue très cordialement votre famille en attendant de vous remerciez tout ça de près. Charles » Carte postale de Charles Wajsfelner écrite le 28 juillet 1942 à l’attention de madame Salvage, boulangère et voisine vivant au 11, rue Saint-Quentin. Carte écrite des « escaliers du départ » de Drancy. [Source : Dominique Natanson].

     Je conserve désormais comme un bien précieux cette photographie offerte de Charles Wajsfelner, tel qu’il était juste avant de partir sans jamais revenir.

[1] Dominique Natanson : Mémoire juive et éducation http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/
[2] Déclaration de Jacques-Jankiel Wajsfelner (son père) du 2 aout 1941 lors du recensement obligatoire après la promulgation par le Gouvernement de Vichy du second statut des Juifs en juin 1941 [Archives départementales de l’Aisne cote 13980].
[3]  Chapitre 17 : « 1942, les rapports Le Dall ou la rafle des Juifs étrangers ». Chapitre 41 : « La traque des Juifs en 1944 ». Chapitre 42 : « Au revoir les enfants ». In La Shoah en Soissonnais : Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire. Éd. Le Manuscrit/FMS à paraître en 2016.
[4]  D’après le témoignage de monsieur Tarale, voisin des Wajsfelner au 17, rue de Saint Quentin : Au-dessus de l’appartement des Wajsfelner, monsieur Tarale entend des gémissements, des pleurs : c’est un homme qui s’est réfugié sur une terrasse au moment de la rafle. On le réconforte mais il ne veut pas rester là. Propos recueillis par Robert Attal dans les années 1980.
[5] Archives départementales de l’Aisne- cote 11431.
[6] Témoignage de Colette Lainé, fille de ce couple d’amis, recueilli par Dominique Natanson en juin 1990.
[7] Carte postale publiée sur le site internet de Dominique Natanson.

											

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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