Dans la rafle du 24 septembre 1942 : Moïse et Rebecca Aisinzon

     Je cite dans mon livre  le sort tragique des grands-parents maternels de Viviane Harif, née Bich, déportés de Drancy à Auschwitz-Birkenau dans le convoi n°38 du 28 septembre 1942. Je n’évoquais pas alors, par faute d’information, la date de leur arrestation et ce qui pouvait éventuellement expliquer la raison pour laquelle ils échappèrent dans un premier temps aux grandes rafles parisiennes de l’été 42. Aujourd’hui, après quelques recherches dans mon corpus d’archives et à la relecture de l’incontournable Calendrier de Serge Klarsfeld, nous avons la réponse.

     Moïse et Rebecca Aisinzon étaient des ressortissants roumains au regard de la géopolitique de l’entre-deux guerres. La mère de Sophie était née en 1884 en Bessarabie, coincée entre la Moldavie à l’ouest, l’Ukraine au nord et à l’est, ouverte sur la Mer Noire au sud. Elle fut  rattachée à la Roumanie en 1919 au Traité de Saint-Germain. Moïse et Rebecca étaient de riche négociant en blé dans cette partie de l’Europe orientale. Les bouleversements consécutifs à la première guerre mondiale les amenèrent à quitter leur terre natale en 1920 en compagnie de leurs quatre enfants et de la famille de leur futur gendre, les Bich. L’exil les amena en France, à Paris, dès 1924. Trois de leurs enfants, Aron, Samuel et Sophie, alors jeunes adultes d’une vingtaine d’années, posèrent leurs valises de réfugiés un peu plus loin dans la province picarde, à Soissons.

19360000 + AP Rebecca et Moïse AISINZON à Soissons

Rebecca et Moïse Aisinzon. [Collection privée, Viviane Harif].

      Moïse et Rebecca s’étaient, quant à eux, installés dans le 19e arrondissement, au 11, rue de l’Inspecteur Allés jusqu’à ce sinistre jour du 24 septembre 1942. On n’insistera jamais assez, pour faire échos au président de l’Association FFDJF[1], sur le rôle essentiel des nationalités dans la persécution des Juifs en France pendant la Shoah. D’après Serge Klarsfeld, sur les 34 000 chefs de famille étrangers qui se sont fait recenser en juin 1941, dans le cadre de la promulgation de la loi par Vichy du second statut des Juifs, 2 558 étaient roumains. Parmi eux, Moïse. Rappelons ici que la Roumanie était alliée avec l’Allemagne nazie dans sa guerre antisoviétique au moment de l’invasion de la Russie dans le cadre de l’opération Barbarossa déclenchée le 22 juin 1941.

19410900 AP Rebecca AISINZON Sophie et Viviane

Rebecca Aisinzon avec sa fille Sophie et sa petite fille Viviane (été–automne 1941). [Collection privée, Viviane Harif].

     Rappelons encore les accords négociés à Paris les 1er et 2 juillet 1942 entre René Bousquet, chef de la police française et Karl Oberg, chef SS mandaté par Heydrich pour organiser les déportations des Juifs de France dans le cadre de la Solution finale de la question juive en Europe. Si pour la plupart des diplomates nazis, comme Zeitschel, ils considéraient que la nationalité des Juifs était d’être juif et d’aucune nationalité, la réalité sur le terrain des négociations, en particulier avec les pays alliés du IIIe Reich, pouvait compliquer les Allemands dans leur volonté génocidaire. A Paris, pour les premières rafles de l’été 42, Bousquet accepta que la Police se chargea des arrestations à condition que les Juifs à arrêter devaient être apatrides, c’est-à-dire les juifs issus des territoires où les nazis avaient la mainmise absolue (Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie, Pologne, une partie de la Russie). En France, comme en Roumanie, (mais aussi en Italie, en Bulgarie, en Hongrie), les nazis devaient tenir compte des décisions de leurs alliés plus ou moins subordonnés à leur politique antisémite en 1942.

Je vous renvoie ici à une publication de Serge Klarsfeld, particulièrement concerné par le sort des Juifs roumains déportés de France, puisqu’il est né à Bucarest en 1935. [Klarsfeld, Serge. Le sort des Juifs roumains en France pendant l’Occupation. [En ligne] L’Institut National pour l’Etude  de L’Holocauste en Roumanie « Élie Wiesel ». Bucarest, 2007. 28 p. http://www.inshr-ew.ro/ro/files/proiecte/Publica%C8%9Bii/fr_caiet1.pdf.pdf

     En France, donc, à la veille des rafles de l’été 42, les directives officielles étaient : Ni Juifs français, ni Juifs étrangers. Elles excluaient, entre autres et pour un temps, les Juifs de nationalité roumaine. A l’automne, les négociations évoluèrent dramatiquement. Le gouvernement roumain sacrifia ses ressortissants juifs à l’étranger dans les zones d’occupation allemande. Les SS purent les englober dans la liste des Juifs à arrêter en France, toujours en confiant la rafle à la police de Bousquet. Cette décision scella, le 24 septembre 1942, le destin de Moïse, de Rebecca et de 1 572 autres juifs roumains domiciliés à Paris ou dans la proche banlieue (Clichy, Levallois, Montreuil, Saint-Ouen, Vincennes). La veille, la police municipale mit au point cette arrestation de masse. Les consignes des autorités allemandes étaient impitoyablement claires : Elles concernaient tous les Juifs roumains, quel que soit l’âge ou le sexe et que tous les cas litigieux devaient être réglés à Drancy, malades compris. Cette note de service de la Préfecture de Police du 23 septembre aux commissaires divisionnaires, estampillée SECRET et rédigée par le directeur de la police municipale, Émile Hennequin, précisait : Les équipes chargées des arrestations devront procéder avec le plus de rapidité possible, sans paroles inutiles et sans commentaires. En outre, au moment de l’arrestation le bien fondé ou le mal fondé de celle-ci n’aura pas à être discuté[2]. Tous les hommes disponibles, en uniforme ou en civil, étaient mobilisés ainsi que 23 autobus répartis dans les 6 divisions de la police municipale.

     Tôt le matin en ce jeudi 24 septembre 1942, dès 6h15, commença la rafle. A 18h50, la préfecture de Police tenait 562 hommes, 829 femmes et 183 enfants. Lorsque les policiers vinrent frapper au domicile de Moïse et Rebecca, ils les conduisirent au poste du 19e arrondissement pour un premier regroupement avant d’être transférés en bus vers le camp de Drancy.

      Dans le flot immense de ces nouvelles entrées [1 730 personnes ont été enregistrées ce jour-là dans la cité de la Muette], Moïse et Rebecca eurent-ils le temps de se rapprocher de leur fille Sophie et de leur gendre Isia Bich, détenus dans le camp depuis le 21 juillet ? A peine trois jours plus tard, le 27 septembre, le vieux couple était entassé dans une chambrée de l’escalier I, l’un des quatre escaliers du départ pour les juifs sélectionnés dans le convoi du lendemain. Le 28 septembre, à l’aube, 904 juifs furent emmenés à la gare du Bourget-Drancy. Le convoi quitta la gare à 8h55. Il arriva à Auschwitz dans la nuit du 29 au 30 septembre. S’ils survécurent aux conditions abominables de transport dans les wagons à bestiaux, Rebecca, 58 ans, et Moïse, 68 ans furent immédiatement gazés à leur arrivée. Seulement une centaine d’homme et 48 femmes ont été sélectionnés pour travailler dans le camp. 20 hommes de ce convoi étaient encore vivants en 1945.

     Ces juifs roumains massivement arrêtés le 24 septembre ont été déportés dans les convois n°37 du 25 septembre, et n°38 du 28 septembre 1942.

[1] Association des Fils et Filles des Déportés Juifs de France.
[2] Klarsfeld, Serge. Le Calendrier de la persécution des Juifs en France 1940-1944. éd. FFDJF, 1993. pp.657-660.

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
Cet article a été publié dans Famille Bich dit Mochet, Recherches historiques. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Dans la rafle du 24 septembre 1942 : Moïse et Rebecca Aisinzon

  1. André Landesman dit :

    Je découvre ce blog un peu par hasard. Ma sœur Irène Landesman a elle aussi été arrêtée le 24/9/1942 et déportée par le convoi n°38. Ce que ja sais à ce sujet a été expliquée dans une publication du Cercle de Généalogie Juive intitulée « Mémoire d’un fils d’immigré ». Dans ma famille on a toujours pensé que ma sœur a été gazée. Mais existe-t-il une liste des 48 femmes sélectionnées pour travailler dans le camp mentionnées ci-dessus ?

    • Stéphane Amélineau dit :

      Bonjour monsieur Landesman. Il serait trop long ici pour vous expliquer le moyen de faire une requête auprès des archives d’Auschwitz. Je vous propose de m’écrire à steph.amelineau@gmail.com Vous pouvez me laisser vos coordonnées téléphoniques et j’aurais plaisir et honneur d’essayer de vous aider. Cordialement. Stéphane Amélineau

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