Enfants d’hier et d’aujourd’hui réunis pour un temps du souvenir : Bunker II, Auschwitz-Birkenau.

Mardi 9 février 2016, Birkenau, 16 heures.
C’est le temps du souvenir et du recueillement. Nous nous regroupons près des fondations de ce qui fut en 1942 une chambre à gaz provisoire appelée bunker II ou « maison blanche ». Derrière quatre pierres tombales noires s’étend devant nous une clairière où furent incinérés dans de grandes fosses par les Sonderkommandos sous les ordres des SS des milliers de corps juifs venus de toute l’Europe occupée. Entourés par mes 35 élèves volontaires se donnant la main comme pour former un rempart contre l’oubli, Nathan Lewkowicz, 84 ans, et Viviane Bich, 75 ans, fils et fille de déportés juifs de Soissons se retrouvent au bout de ce camp immense où furent assassinés leurs proches et plus d’un million d’innocents.

bunker II

Notre parcours à Auschwitz II Birkenau, mardi 9 février 2016 après-midi. Cercle rouge : lieu de notre commémoration.

Nous rendons hommage aux Juifs du Soissonnais déportés et aux membres de la famille Lewkowicz restés en Pologne, exterminés à Treblinka et Sobibor afin qu’à la lecture de leur nom chaque participant y dépose une bougie du souvenir près de ces anciennes fosses crématoires.
Dans cette prairie où la nature a repris ses droits, repose l’âme de la maman de Nathan, des grands-parents maternels de Viviane, des Juifs du Soissonnais et celle de tant d’autres innocents acheminés dans cette partie du camp de Birkenau (été 42 – printemps 43, puis printemps-été 44), parce qu’ils étaient nés Juifs ! Au milieu du silence, de la rouille des barbelés et des ruines des crématoires, des enfants de Soissons d’hier et d’aujourd’hui se sont réunis pour la première fois au bord de ce trou noir de l’Humanité. Cette commémoration est si forte en émotion à travers les mots de Viviane et Nathan que beaucoup d’entre nous ne peuvent retenir leurs larmes.

Viviane et Nathan

Viviane et Nathan près des fondations du bunker II et des fosses de crémations.

bunker II cérémonie

Élèves près du bunker II lors de notre cérémonie.

bougies et visages de Simon et Rose Lewkowicz

Les bougies du souvenir, en face des anciennes fosses de crémations où furent incinérer des milliers et des milliers de corps de juifs assassinés entre l’été 1942 et le printemps 1943, puis réutilisées durant l’été 1944. La photo au pied d’une des pierres noires, le portrait de Rose Lewkowicz, la maman de Nathan.

      – Je profite de ce moment très solennel, s’exprime Viviane, pour vous dire quelques mots sur ma rencontre avec Stéphane votre Professeur. Cette rencontre est la chance d’une vie, et je le remercie de tout mon cœur de m’avoir guidée, avec votre aide, vous ses élèves, à travers un parcours si douloureux. D’abord celui de mes parents, de « traques en traques, de découvertes en découvertes » jusqu’aux limites des possibles dans ses recherches, jusqu’à ce voyage qui en est l’aboutissement et la concrétisation. Comme vous le savez mes parents sont revenus de cet enfer, mais les cendres de mes grands-parents Rebecca et Moïse, sont ici, nous les foulons peut-être aux pieds, et je leur rends ici un ultime hommage.
– Pourquoi?…pourquoi?…pourquoi ? S’interroge Nathan. Pourquoi tant de rage pour anéantir des vies humaines? Pourquoi tant de haine, tant de mensonge, de cynisme, d’indifférence, de mépris, de vol ?… Pourquoi ce condensé de mal ? Existerait-il donc comme un Absolu du mal ? Est-ce le prix de la liberté humaine ? Face à cet absolu du mal, y aurait-il un absolu du Bien ? Un absolu de l’amour ?… Nul n’a choisi d’exister en ce monde. Mais nous pouvons tous choisir d’aimer ou de haïr, de détruire ou de construire… Alors, choisissons l’amour. Merci encore à Stéphane Amélineau, aux élèves de Saint Rémy, à mes nièces et petit neveu, de m’avoir permis de faire « in situ » le deuil de ma mère et des membres de ma famille et des amis et de tant d’autres victimes de ce génocide innommable.

Ils étaient des enfants traqués, cachés, rescapés. Leurs parents furent arrêtés à Soissons dans la nuit du 19-20 juillet 1942. Nathan avait 11 ans quand il vît pour la dernière fois ses parents, encadrés par deux gendarmes français. Viviane avait 17 mois. Trop jeune pour se souvenir de cette arrestation, elle retrouva par miracle ses parents « inconnus » trois ans plus tard, de retour d’Auschwitz-Birkenau. Quant à ses grands-parents maternels qui séjournèrent quelques temps dans le Soissonnais, puis à Paris, ils ne revinrent jamais.
Viviane s’était déjà rendue dans ce camp il y a quelques années. Elle en garda un très mauvais souvenir, se retrouvant seule et perdue dans cette immensité silencieuse où tant de cris et de souffrances déchiraient jadis cette Nuit interminable. Pour transmettre son histoire à des élèves, elle s’était sentie prête à revenir sur cette terre de misère.
Nathan n’avait jamais pu se rendre à Auschwitz pour découvrir la réalité de ce que furent les derniers jours de ses parents et accomplir un deuil inachevé. A plus de 80 ans, il tenait à le faire et me sollicita durant l’été 2014 pour que je l’accompagne avec des élèves volontaires, enfants d’aujourd’hui.

Alors j’entrepris ce nouvel itinéraire de Mémoire (mon quatrième au lycée Saint-Rémy depuis mon arrivée comme professeur documentaliste en septembre 2007). 35 lycéens s’engagèrent. Ils venaient de seconde ou de première et étaient prêts à suivre au CDI cette route mémorielle à travers ces deux destins individuels pour mieux comprendre la portée universelle de la Shoah.
La progression de cet enseignement est jonchée d’ateliers de recherche et de découverte au CDI, de visites et de rencontres étalées sur deux années scolaires, en dehors des heures de cours traditionnels. Le temps fort de ce projet étant la visite d’Auschwitz-Birkenau. Ce voyage les conduit des rives de l’Aisne jusqu’au bord de la Vistule où reposent les cendres des martyrs de la Shoah. Je veille toujours à ce que ce déplacement en Pologne constitue pour les élèves une expérience unique dans leur vie de femme et d’homme en devenir. Leur détermination à mener à terme nos desseins me permet de le croire volontiers. D’ici peu, ces élèves et les descendants de ceux qui ont survécu seront les derniers dépositaires de la Mémoire Juive du Soissonnais.

C’est après cette longue préparation que j’accompagnais Viviane, Nathan et mes lycéens ce mardi 9 février 2016 pour découvrir ce qu’ils ont maintes fois aperçu dans des livres, dans des films ou dans les ateliers de découverte au CDI : les camps d’Auschwitz et de Birkenau. De l’entrée du camp d’Auschwitz I Stammlager avec cette sinistre sentence Arbeit macht frei jusqu’aux ruines des crématoires au fond du camp d’Auschwitz II Birkenau, en passant par la Judenrampe (rampe de sélection) entre les deux sites, nous avons arpentés pendant plus de six heures tous les aspects de la déshumanisation de ceux qui entraient dans ces camps nazis pour travailler et mourir d’une mort lente et de l’extermination immédiate à échelle industrielle dans  les 7 centres de mise à mort (KI, KII, KIII, KIV, KV, bunker I et bunker II) pour les Juifs et les Tsiganes.

Des élèves de ce projet, lisons avec leurs mots et leurs ressentis ce qu’ils me firent parvenir au lendemain de notre retour de Pologne :

– Manon, 17 ans : Ainsi s’achève ce voyage en Pologne qui, on peut le dire, a été riche en émotions… Certains parleront de l’immensité du camp de Birkenau avec cette déroutante logistique, de l’incompréhension d’une telle extermination, de la terrible sensation à entrer dans une chambre à gaz encore debout, à Auschwitz, à voir les fours crématoires reconstitués ou encore cette volonté haineuse des nazis envers les Juifs et les Tziganes à les réduire en cendres.
Pendant notre cérémonie de recueillement pour les victimes de la Shoah et de ceux de Soissons en particulier, nous retiendrons aussi les discours de Viviane et de Nathan qui nous ont profondément ému et bouleversé jusqu’aux larmes, aux souvenirs de leurs parents échoués dans ces centres de mise à mort. Leurs mots resteront à jamais gravés dans nos mémoires. Merci à Stéphane Amélineau pour l’organisation de ce voyage et de nous avoir impliqué dans un tel projet instructif et commémoratif. Remémorons-nous ce message gravé sur une des stèles près des crématoires, au bout de la rampe de Birkenau :
Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants, en majorité des juifs de divers pays d’Europe, soit à jamais pour l’Humanité un cri de désespoir et un avertissement.

– Lucie, 16 ans : Ce que j’ai vraiment découvert c’est tout ce mode opératoire pour tuer tant de personnes. Ce qui m’a choqué dans le premier camp à Auschwitz I ce sont ces cellules où les détenus devaient à quatre tenir dans 1m2, debout dans le noir. J’ai été également choquée d’entrer, sans que la guide nous avertisse, dans cette salle où sont entassées 2 tonnes de cheveux… J’en avais les larmes aux yeux surtout quand on nous a expliqués que les Allemands s’en servaient pour faire de la toile ou des couvertures. Ils récupéraient absolument tout des Juifs qu‘ils assassinaient, même les petites chaussures ou les poupées des enfants. Au cours de notre préparation nous avons longuement abordé la haine des nazis à l’égard des Juifs mais avec les copines on s’est dit qu’un jour cela pourrait être la haine contre les musulmans, les chrétiens ou n’importe quel groupe humain.
Quand nous avons découvert Birkenau, cela va vous paraître bizarre, mais je l’ai trouvé beau mais la guide nous a rappelé qu’à l’époque il n’y avait pas d’herbe, il y avait des cris partout, une odeur indéfinissable, que le camp n’était pas du tout tel que nous le voyons aujourd’hui.
La cérémonie a été le moment le plus fort, surtout quand Viviane et Nathan ont pris la parole. Quand Nathan a pris de la terre et l’a signa sur son front.

– Charlotte , 17 ans : Ce qui m’a profondément marquée ce sont les cheveux, les valises, les chaussures, tous les objets des déportés récupérés par les Allemands. Et puis la cérémonie, en particulier quand Nathan a commencé à dire près de l’endroit où sa maman est morte : Pourquoi tant de haine ? Et quand il a signé son front avec de la terre.

– Louise, 17 ans : Tant qu’on n’a pas vu on ne peut s’imaginer la grandeur du camp de Birkenau. Quand on est arrivée à l’entrée, c’était très impressionnant. Lorsque nous sommes entrée aussi dans la baraque 25 du camp des femmes on avait l’impression que s’était des vestiges romains, alors que non, c’était les terribles conditions de couchages des détenues il y seulement 70 ans. Mais ce qui nous a vraiment remué, c’est la cérémonie.

– Julien, 18 ans : Avec toutes ces ruines, même des crématoires, on a eu un peu de mal à se représenter à quoi cela ressemblait vraiment. La cérémonie est inoubliable, d’avoir eu cette impression d’être pleinement avec Nathan et Viviane pour faire leur deuil officiel.

– Pauline, 18 ans : Pour moi cette visite était très importante. C’est la consécration de notre projet. Je pense qu’on ne peut pas s’imaginer si on ne l’a pas vécu mais on en a vu un aperçu. J’ai trouvé Birkenau vraiment gigantesque et j’ai été choqué par certaines baraques à Auschwitz malgré que l’on fût préparé. La cérémonie était émouvante mais essentielle pour notre parcours ainsi que pour Viviane et Nathan. Je pense que le fait que notre professeur et nous les accompagnons les ont beaucoup aidés. Je peux désormais raconter et transmettre aux futures générations les témoignages que nous avons entendus et tout ce que je sais pour qu’on continue de penser à toutes ces personnes et que cela ne recommence plus jamais.

– Delphine, 17 ans : Le complexe de camps de concentration/extermination d’Auschwitz-Birkenau est situé près de Cracovie en Pologne. Il a été étonnant pour nous de constater qu’il était désormais entouré d’habitations. Avant le départ, je savais que le camp d’Auschwitz était beaucoup plus petit que celui de Birkenau mais lors de la visite de celui-ci j’ai déjà été impressionnée par le nombre de baraquements. Malgré tout ce que j’ai pu voir pendant la visite et ce que nous avons appris il reste très dur d’imaginer l’horreur des évènements qui se sont déroulés dans ces camps. Cependant les expositions installées dans les baraquements ainsi que les reconstitutions des chambres à gaz nous aident à entrevoir l’ampleur de cette « solution finale » trouvée par les nazis. Ainsi il a été très impressionnant pour moi de voir la quantité de chaussures, de valises et de lunettes exposées, qui ont été retrouvées dans « les Canada » et ne sont pourtant qu’une petite partie de ce qu’ils contenaient. Je pense que cet empilement des biens enlevés aux juifs déportés m’a le plus choquée que toutes les baraques vides qui demandent plus d’imagination pour comprendre ces évènements. Le discours de Viviane et Nathan pendant la commémoration du souvenir des juifs déportés et plus spécialement de ceux de Soissons m’a permis de comprendre l’importance du travail de recherche mené par monsieur Amélineau. Mais aussi celui du travail de mémoire que nous, élèves, avons entrepris. Pendant la visite du camp d’Auschwitz au moment de rentrer dans un bâtiment la nièce de Nathan m’a dit « C’est ici que mon grand-père est mort ». Je ne savais pas quoi lui répondre. En rentrant dans le bâtiment il était difficile de se représenter ce qu’elle pouvait ressentir et tous les meurtres qui ont été commis dans ces lieux. Cela a aussi été difficile pour moi de rentrer dans la chambre à gaz d’Auschwitz et de voir les fours crématoires. Cette journée m’a permis de mettre des images et de rendre plus concret ce qui nous a été expliqué par monsieur Amélineau et ce qui nous est présenté lors des cours d’Histoire. Pour conclure je dirais que ce voyage m’a profondément marquée et je pense qu’il est important de commémorer la mémoire de ces évènements.Comment peut-on envisager l’extermination de personnes  de par le simple fait qu’ils soient nés dans un lit plutôt qu’un autre ?

Portail Az

Nous pénétrons le camp d’Auschwitz I Stammlager (mardi 9 février 2016, matin).

 

Judenrampe

Nous arpentons la Judenrampe (rampe de sélection pour les Juifs destinés aux chambres à gaz) entre le camp d’Auschwitz I Stammlager et Auschwitz II Birkenau (Mardi 9 février 2016, midi)

 

Birkenau

Nous approchons du camp d’Auschwitz II Birkenau (Mardi 9 février 2016, après-midi).

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
Cet article a été publié dans Des enfants dans la Nuit : Viviane & Nathan, Projets pédagogiques. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Enfants d’hier et d’aujourd’hui réunis pour un temps du souvenir : Bunker II, Auschwitz-Birkenau.

  1. Marco Tchamp dit :

    Beaucoup d’émotions palpables chez les protagonistes de ce voyage de Mémoire… Mais beaucoup d’émotion « lacrimosa » en ce qui me concerne à la lecture de ton récit et des témoignages des élèves….
    Je me revois volontiers dans l’immensité de Birkenau précédé de tous les élèves du projet pédagogique de 2011.
    Merci encore, encore et toujours, Stephane pour tout ce travail et cette implication de chacun.
    L’Histoire en a grandement besoin…

  2. Michel Le Querrec dit :

    Bonjour

    Vous allez certainement rien apprendre de nouveau, mais … http://www.picardie-1939-1945.org/phpBB2new/viewtopic.php?f=15&t=2232&p=16144#p16144

    Bien cordialement Michel Le Querrec

    • Stéphane Amélineau dit :

      Merci beaucoup monsieur Le Querrec, au contraire, ce sont des noms
      que j’ai vu passer dans les archives mais sur lesquels je ne m’étais pas arrêté car ils concernaient la Somme et l’Oise. Ce forum me permet de découvrir des visages et des histoires singulières sur cette épouvantable rafle du 4 janvier 1944 dans plusieurs provinces françaises.

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