Une nouvelle étoile brille sous la voute céleste des femmes inoubliables

A Ginette Rambach (1928-2020)

Je viens de l’apprendre le cœur serré et courbé, madame Ginette Rambach nous a quittés il y a un mois. Comme tout être avec qui nous avons partagé des moments bouleversants dans la nudité de nos émotions, j’ai replongé dans nos correspondances et nos entretiens ces huit dernières années. Je ressens dans mes souvenirs les tasses de thé partagées lors des visites que je lui rendais dans son dernier appartement à Soissons, rue du Théâtre romain. Je revois ce regard bleu, suspicieux lors de notre première rencontre, lumineux d’affection quand elle m’habilla de sa confiance.

Je voudrais, en ces quelques lignes, offrir à notre Mémoire le respect et le salut qu’elle mérite.

Chaque rencontre est une bibliothèque. Vous en sortez avec ce supplément d’humanité qui vous élève et vous grandit, vous éclaire et vous guide.  Quand vous en trouvez une après l’avoir recherchée dans les méandres obscurs de la Nuit, la gardienne d’une histoire parmi six millions d’autres ne vous confie pas les clés facilement pour rouvrir les pages les plus dramatiques d’une jeunesse, au cœur de la Shoah. De tous les témoins que j’ai rencontrés pour réhumaniser des noms sur des stèles, exhumer des êtres sans sépulture, Ginette fut celle qui, dans son regard si clair, si bleu, se méfiait de l’inconnu que j’étais à ces yeux lors de notre première rencontre le 4 juillet 2012 pour convoquer le passé de son mari : André Rambach. De nationalité française et de confession juive, il naquit et vécut à Villers-Cotterêts. Arrêté et déporté pour ses activités de résistance, il fut déporté en 1944 dans les camps de concentration de Mauthausen, d’Ebensee et de Melk. Au même moment, ses parents embarquèrent dans le convoi n°66 du 20 janvier 1944 vers Auschwitz-Birkenau où ils périrent. André Rambach revint le regard vide en 1945. Il survécut tout au long de sa vie dans les séquelles de ses tortures, accompagné par cette femme non-juive, infirmière, qui l’épousa après la guerre et porta avec lui une douleur silencieuse et ineffaçable. Ginette, une autre héroïne anonyme, fit renaître, malgré tout, la vie à son époux. Dans l’écrin de leur couple, leurs enfants essaimèrent l’espoir et l’avenir. C’est leur plus grande victoire contre les nazis et leurs collaborateurs.

Je republie ici, le récit de notre première rencontre dans sa maison de Villers-Cotterêts. [Stéphane Amélineau, La Shoah en Soissonnais : Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire. Éditions Fondation pour la Mémoire de la Shoah/ Le Manuscrit, collection Témoignages de la Shoah, Paris, 2017, page 89-90] :

Mercredi 4 juillet 2012

À Villers-Cotterêts, je rencontre Ginette Rambach, qui épousa André Rambach juste après la guerre, quand il revint de sa déportation dans les Kommandos de forçats de Mauthausen, en mai 1945. Elle est la belle-fille de Lucien et de Georgette Rambach, tous les deux déportés et assassinés à Auschwitz en janvier 1944. Rue Pasteur, je sonne au portail d’un joli pavillon entouré d’un jardin où plantes et bosquets de fleurs sont agencés avec soin et bon goût. Ce jardin est à l’image de cette femme de 80 ans qui m’ouvre sa demeure et dont la sève de vie semble retarder le vieillissement.

Elle m’accueille avec gentillesse mais je sens poindre une légère appréhension qui se confirme lorsqu’elle refuse l’enregistrement de notre entretien :

– « Je suis méfiante par nature. Ne m’en veuillez pas, mais je ne vous connais pas ! »

Quand nous nous asseyons, je remarque sur la table de la salle à manger des dossiers d’archives personnelles qu’elle a préparés pour notre rendez-vous. Tout ce qui concerne la famille de son mari pendant l’Occupation était soigneusement disposé dans des chemises entrouvertes. L’enregistrement finalement n’aurait pas eu trop de sens car tout était consigné dans ces pages. Je lui demande néanmoins si elle accepte de répondre à quelques questions que j’avais préparées.

– « Je ne sais pas si je pourrais ou voudrais répondre à toutes, me précise-t-elle. »

Je dois mettre en confiance Mme Rambach et la convaincre de l’importance de transmettre ses souvenirs à la mémoire des jeunes générations, au-delà de son cercle familial et de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Au fil de notre conversation, Ginette m’accorde cette confiance et je lui en suis très reconnaissant.

En fonction de mes questions, elle sortait des documents : un texte dactylographié de trois pages aux interlignes serrés écrit par son mari, André, au début des années 1960. Mais aussi des photographies de ses beaux-parents, les pièces d’identité marquées de l’infâme sceau « Juif » à l’encre rouge, une carte d’identité falsifiée de son époux quand il était entré dans la Résistance en Savoie, des cartes de tickets de rationnement, des fascicules sur les camps de Mauthausen et ses dépendances à Ebensee et Melk, des lettres de proches et enfin un brouillon écrit de sa main sur dix pages qui reprend le texte dactylographié d’André Rambach sur lequel elle a ajouté des compléments d’informations.

Ces documents sur la table, l’évocation de ce passé aux cicatrices indélébiles sont sources de larmes que Mme Rambach ne peut contenir. Elle s’en excuse souvent et je balbutie quelques mots de réconfort en lui témoignant mon admiration pour son courage à évoquer sa famille maltraitée par l’Histoire.

Ginette Rambach me demande, intriguée :

– « Pourquoi faites-vous ça ? Êtes-vous juif ? »

A l’automne suivant, toujours en 2012, je venais de finir d’écrire mon chapitre concernant l’histoire de son époux. Je retournais à Villers pour lui déposer en main propre mon manuscrit et les documents personnels qu’elle m’avait prêté pour cette rédaction. Je rouvre mon journal de cette époque, à la page du jeudi 25 octobre 2012, j’écrivais alors :

Destination Villers-Cotterêts où m’attend Ginette Rambach pour 18 h 30. Des témoins directs de mon enquête, elle est la personne la plus réticente à revenir sur cette période. Qui pourrait l’en blâmer ? Surtout pas moi.

Je lui rends les documents qu’elle m’avait prêté pour l’été et lui soumets toutes les pages que j’ai écrites dans mon « Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire » concernant le récit de son mari et de sa belle-famille. Je tiens à ce qu’elle corrige d’éventuelles erreurs et qu’elle accepte une possible publication officielle dans mon ouvrage.

Comme le 4 juillet dernier, son beau regard bleu clair s’assombrit à la simple évocation de cette époque, et c’est avec des mains tremblantes qu’elle prend mon récit et le feuillette. Elle a les larmes aux yeux, et comme lors de notre première rencontre, lui faire éprouver à nouveau ces mauvais souvenirs me met mal à l’aise.

            Je précise qu’elle a tout son temps pour lire et quand elle sera prête, alors elle pourra me transmettre son avis.

            – « Vous savez j’ai tellement peur, avec cette montée de l’antisémitisme en France ! Je ne sais pas si c’est bien que vous racontiez tout cela dans votre livre, et puis les photos de ma famille, j’ai tellement peur que cela recommence ! » me confie-t-elle, vraiment effrayée par cette recrudescence de l’antisémitisme.

– « Puis-je faire lire votre livre à mes enfants ? Ils peuvent donner aussi leur accord ou pas ? »

– « Oui, bien sûr, je ne publierai rien sur votre famille sans vos accords ! » ai-je affirmé.

Patiemment, avec toute la douceur que je peux mettre dans mes mots et avec les dernières forces de ma conviction, j’étaye mes arguments pour la convaincre que ce travail, justement, doit contribuer à faire taire toute forme de haine de l’autre parce qu’il n’est pas de ma communauté, de ma confession où de je ne sais quoi encore. Vouloir savoir, c’est vouloir comprendre. Ainsi je saurais transmettre à mes élèves !

On sonne à la porte ; une de ses filles arrive. Après lui avoir expliqué l’objet de ma visite, elle abonde dans mon sens mais souhaite lire attentivement mon texte. Ginette me promet de me rappeler et de nous revoir.

 Je suis sorti complètement vider de cet entretien, l’esprit partagé entre la nécessité du travail de Mémoire et la douleur infligée pour faire revivre ces temps impardonnables à celles et ceux qui les ont vécus.  Je suis en proie à un terrible doute. En marchant sous le crépuscule pour rejoindre ma voiture, j’ai senti l’émotion m’envahir. La fatigue aidant sûrement, j’ai épuisé mes dernières ressources après une journée déjà longue et bien remplie. Sur la route, au cœur de la nuit, au milieu de nulle part, je cherche une épaule sur laquelle m’appuyer, une envie de faire pause ! Entreprendre des investigations sur ce genre de sujet c’est être confronté à des moments d’abattement : qui suis-je pour tourmenter cette femme, pour réveiller pendant des heures et des heures durant ces vies éteintes ?

Je lève mes yeux sur la voute céleste, les étoiles brillent du souvenir de leurs existences. Alors souviens-toi et poursuis !

Quelques jours après, Ginette accepta que le récit de la famille Rambach pendant la Shoah soit publié dans mon livre à paraître. Il ne verra le jour qu’en juin 2017, après cinq longues années de labeur. Lorsqu’elle reçut et lut le livre dans son intégralité, avec des faits supplémentaires découverts dans des archives sur les combats contre les nazis d’André Rambach, elle me confia dans l’une de ses lettres que je conserve précieusement : Un grand merci pour votre livre que vous m’avez fait parvenir. C’est avec émotion que j’ai découvert certains passages de la vie de mon mari que je ne connaissais pas. Mon mari était très discret sur ses activités de résistance et ne parlait pas beaucoup de cette période mouvementée.

Nous avons, depuis 2012, toujours gardé contact avec mes visites, au téléphone ou de manière épistolaire. En décembre de chaque année, je lui envoyai une carte de vœux. Comme un mauvais pressentiment et au regard de tous mes amis, cachés, traqués pendant la Shoah, qui nous ont quittés en 2019 et en 2020, je consultais en ligne[1] avec beaucoup d’appréhension un éventuel avis de décès à son nom. Vendredi 15 novembre 2020, ses enfants, ses petits-enfants et arrière-petits-enfants, ont la tristesse de vous faire part…

J’ai rangé ma carte de vœux et sorti une feuille banche.


Ginette Rambach, 4 juillet 2012, à Villers-Cotterêts à la fin de notre première rencontre. [Collection particulière : Stéphane Amélineau]

[1] Avis de décès publié le 17 novembre 2020 dans La Voix du Nord http://memoire.lavoixdunord.fr/espace/madame-ginette-rambach/655737

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste : Lycée ITG Val-de-Beauté à Joinville-le-Pont (94 - Val-de-Marne) de 1994 à 2001. Lycée Françoise Cabrini à Noisy-le-Grand (93 - Seine-Saint-Denis) de 2001 à 2007. Lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne) de 2007 à 2018. Collège-Lycée Saint-Joseph à Château-Thierry (02 - Aisne) depuis 2018.
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Un commentaire pour Une nouvelle étoile brille sous la voute céleste des femmes inoubliables

  1. Isabelle Roche dit :

    Merci pour ce bouleversant témoignage et le partage de la mémoire de cette si belle et émouvante femme.
    Il n’est pas facile de raviver les blessures des atrocités de la Shoah pour ceux qui ont traversé et touché l’ineffable.
    Votre travail est important.
    Amitiés
    Isabelle ( Roche)

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