Hommage à Clairette Huet, née Lewkowicz (3.9.1937 / 28.5.2020)

Aux anonymes, les grandes héroïnes.
Aux enfants, sans maman
Aux mamans, chéries par leurs enfants
Aux courageuses, les dévouées silencieuses
A la gentillesse, les désintéressées
A la discrétion, les grandes actions
Aux modestes, les plus beaux atouts
Aux démunies, la main tendue
Aux infortunées, la richesse du cœur

A Clairette qui est tout cela à la fois,
Sur Terre hier comme au Ciel aujourd’hui
A cette femme dont je n’ai jamais vu son pareil
Dans la bienveillance d’un regard.
Dans la sincérité d’un égard.

Même là-haut elle continuera à chanter la vie
Malgré ce que les nazis lui ont pris :
Son papa et sa maman.
A l’aube d’un 20 juillet 1942,
La Nuit s’était levée sur son enfance
Sur un dernier geste parental
D’une couverture posée sur les épaules
Frêles d’une gamine de 5 ans.
Ce soir, Papa et Maman vont l’enlacer
D’un baiser éternel et sans larmes.

Clairette, juin 2013 au lycée Saint-Rémy à Soissons

Clairette, née Lewkowicz en 1937 à Soissons, était la sixième des huit enfants de Ruben/Robert/Simon Lewkowicz et de Ruchla/Rosa/Rose née Herszlilowicz. Ses parents polonais, de confession juive, avaient quitté leur pays natal pour s’installer à Paris à partir de 1920, puis à Soissons en 1932 pour vivre et travailler librement en France. A partir de 1940, de l’occupation allemande et de la trahison du gouvernement de Vichy, la famille Lewkowicz affronta comme tous les juifs de France exclusions et spoliations. Ils furent obligés de vendre leur fonds de commerce, un grand magasin de vêtements (L.ROBERT PARIS COUTURE) 4 place centrale (aujourd’hui, place Fernand Marquigny) et quitter le vaste appartement aux étages, réquisitionné par les autorités de la ville. En juillet 1941, ils réussirent à acquérir une maison au 27 rue du château-d’Albâtre où un an plus tard, dans la nuit du 19-20 juillet 1942, ils furent arrêtés par des gendarmes français. Cette nuit-là, les enfants ont été confiés à leur soeur aînée, Germaine, qui s’était mariée en septembre 1941 à un non-juif, Jacques Bouldoire. C’est la dernière image que les enfants auront de leur papa et de leur maman, encadrés par deux hommes en uniforme. Leur père fut assassiné à Auschwitz I stammlager le 13 aout 1942. Leur mère périt le 2 septembre 1942 à Auschwitz II Birkenau. Jacques Bouldoire réussit après bien des périls à sauver Clairette, alors âgée de 5 ans, ses sœurs et son frère Nathan jusqu’à la Libération dans le centre de la France.

Qui mieux que Clairette peut décrire ses souvenirs de petite fille qu’elle me confia en 2012 dans une lettre :

Dans la nuit du 19-20 juillet 1942, pendant que les gendarmes étaient mandatés pour arrêter nos parents, Jacques Bouldoire organisa notre sauvetage. Mon père m’avait dit : « Tu verras, Jacques est fort, il te portera dans ses bras jusque chez sa grand-mère. » Je me souviens bien qu’effectivement Jacques m’enroula dans une couverture et que dans la tiédeur de cette nuit je regardais le ciel, ce qui ne m’était pas coutumier dans les bras de ce nouveau membre de la famille. Dans la demeure de son aïeule, des matelas étaient posés au sol et je crois que la pièce était éclairée d’un vasistas car mansardée. Mes sœurs et mon frère y trouvèrent des journaux, Le Petit Parisien, je crois, et s’en amusaient bien !

Nous ne réalisions pas encore ce qui se passait. Je n’ai pas souvenir du trajet qui nous mena à Saint-Amand-Montrond [Cher], sauf d’une interminable attente à la gare d’Austerlitz où grouillaient d’innombrables familles comme la nôtre avec des matelas au sol et où les grands parlaient de punaises et de puces – insectes que je n’avais encore jamais vus mais qu’ils semblaient craindre. Dans ce moment-là, la chaleur et la soif (et peut-être la faim) me rendaient assez remuante et je me souviens d’être passée par les bras de chacun de mes aînés essayant de me rassurer et de me calmer.

Par la suite, Jacques et Germaine devaient éprouver beaucoup de tourments pour gérer leur installation dans cette nouvelle vie, nouveaux lieux, nouvelles fonctions et les responsabilités d’une nombreuse famille en temps de guerre et de restrictions ! Je ne crois pas avoir souffert de la faim, mais plutôt de la chaleur et de la soif ; de la peur aussi, car la cour du Petit Vougan, l’hôtel restaurant que géraient Jacques et Germaine, se remplissait aux jours des marchés par des carrioles attelées aux chevaux qui piaffaient, tapant leurs sabots sur le sol pavé qui résonnait de façon que je trouvais menaçante. Les aînés étant tous très occupés, je me trouvais bien seule souvent. Ma petite sœur Claudine (née en 1940) avait dû être confiée à quelques nourrices à moins que ce ne soit Germaine qui s’en soit chargée ; je ne voyais guère ni l’une ni l’autre, ni les autres d’ailleurs, et j’errais dans ces lieux qui me semblaient immenses et très intéressants à découvrir surtout quand les chevaux n’y étaient pas !

Dans ces circonstances, Jacques devait se montrer très sévère car nous n’avions aucun repère dans ce monde plein de dangers, mais il essayait parfois de nous le rendre plus familier. C’est ainsi qu’il nous fabriqua à chacun une paire d’échasses selon notre taille. Micheline et Michel [Nathan] s’en amusaient beaucoup, on aurait pu comparer cela à l’actuel skate-board pour le plaisir qu’ils pouvaient éprouver avec les autres enfants du village. Pour ma part, j’étais un peu trop faible et je ne réussis jamais à faire un pas avec !

À Noël [1942 ou 1943], Jacques essaya de nous gâter un peu. Je me souviens l’avoir vu bricoler en se cachant de façon un peu mystérieuse. Je fus émerveillée le jour de Noël en découvrant dans nos souliers près d’un sapin un bien joli salon de poupée tout laqué blanc qu’il m’avait fabriqué. Grâce à cela, je fus peut-être un peu moins perdue et peut-être l’environnement me parut moins hostile, mais pour peu de temps.

 Revenu après la guerre avec son épouse et leur premier enfant, qu’ils appelèrent Robert, il nous fit revenir dès qu’il le put, et quand sa famille s’agrandit avec la venue de deux filles, Christiane et Claudine, la maison devenue trop petite, il nous plaça à l’orphelinat de Saint-Vincent-de-Paul de Soissons. Cela nous permettait de venir passer les dimanches après-midi et les après-midi des vacances scolaires auprès de notre sœur aînée, de nos neveux et nièces.

Quand j’y repense aujourd’hui, je vois combien Jacques en prenait, lui, des risques. Quiconque aurait pu s’interroger de voir un très jeune couple avoir autant d’enfants et découvrir que nous n’étions pas les siens [Jacques avait 29-30 ans et son épouse, Germaine, 20-21 ans en 1943-1944]. Cependant, et fidèle à la promesse faite à nos parents, Jacques ne nous oublia pas.

Qui mieux que Clairette peut exprimer le courage qu’elle eut avec sa soeur Micheline de se rendre 70 ans après sur les lieux où périrent leurs parents si elles n’avaient été entourées par de jeunes lycéens ?

Merci à celles et ceux qui ont permis ce voyage.

Merci aux élèves volontaires d’avoir effectué des recherches sur les déportés de Soissons et de ses environs.

Merci à ces autres enfants survivants qui ont soutenu ce projet grâce à leurs témoignages.

A tous, merci d’avoir effectué avec nous, enfants et petits de déportés, ce difficile chemin du souvenir. Chemin qui nous amène à honorer tous ces martyres dont nos parents. Nous mesurons le poids de toutes les souffrances et cela nous donne et cela nous donne à prendre conscience – Ô combien ! – de la vraie valeur de la Vie.

Notre vie comme prolongement, comme revanche contre tout ce qui la détruit.

Cette sorte de pèlerinage avec vous à Auschwitz-Birkenau est, je le crois, un hymne à la Vie avec un grand V. Ceux qui avilissent, salissent, abiment la Vie, c’est à eux-mêmes et à l’humanité qu’ils font du tort.

Ceux qui comme vous respecte l’humain, favorisent la tolérance, la compassion, vénèrent la Vie. Vous connaissez la valeur de la Vie, vous la protégez, vous êtes l’honneur de la Vie.

Soyez fiers ! Continuez à vous indigner de l’injustice et de la barbarie.

Plus jamais cela. Il faut que cela ça finisse enfin, les guerres, les injustices, ça ne peut plus durer.

            Le pâle soleil qui s’est montré lors de notre cérémonie d’hommage, gardons le comme une belle lueur d’espoir que nous avons en commun. Nous ne l’oublierons pas.

Clairette HUET (née LEWKOWICZ), 75 ans. Le 20 mars 2013. Soissons.

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste : Lycée ITG Val-de-Beauté à Joinville-le-Pont (94 - Val-de-Marne) de 1994 à 2001. Lycée Françoise Cabrini à Noisy-le-Grand (93 - Seine-Saint-Denis) de 2001 à 2007. Lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne) de 2007 à 2018. Collège-Lycée Saint-Joseph à Château-Thierry (02 - Aisne) depuis 2018.
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Un commentaire pour Hommage à Clairette Huet, née Lewkowicz (3.9.1937 / 28.5.2020)

  1. DEGREMONT dit :

    Triste nouvelle.Récit poignant.Merci de nous tenir au courant et d’avoir effectué avec vos élèves ce travail de mémoire et citoyenneté afin qu’on n’oublie pas ces martyrs et que l’on lutte contre toutes les formes de discriminations.

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