Félix ou les derniers jours d’un condamné du block 28. HKB d‘Auschwitz I Stammlager, août 1942 (3)

Partie 1.

Partie 2.

3.

Bonjour Stéphane.

Voici ce que je viens à l’instant de recevoir de la part des archives d’Auschwitz. Je me permets de solliciter de nouveau ton aide pour m’aider à les décrypter et savoir les interpréter. D’avance merci et bien à toi,

Pierre S.

     Continuons et terminons de répondre avec la précision nécessaire aux dernières archives reçues sur l’oncle de Pierre (1920-1942). Je vais commencer par les 2 pages extraites du Stäerkebuch. Ce Staerkebuch, traduisons-le par « registre des appels« . L’appel dans l’univers concentrationnaire nazi était à la fois le moyen pour les bourreaux de faire stationner debout les détenus très longtemps pour les « casser » deux fois par jour (matin et soir) et de recenser à « la pièce » près, le nombre des détenus, qu’ils soient morts ou moribonds. S’il n’y avait pas le bon « solde », ils recommençaient…

     De ce registre Staerkebuch, deux volumes seulement ont été miraculeusement épargnés de la destruction des SS lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Ces deux volumes indiquent dans l’ordre des numéros de matricule les détenus « décédés » (assassinés de mort lente ou exécutés rapidement) entre deux appels à Auschwitz I stammlager (tristement célèbre par son portail « Arbeit macht frei ») entre le 17 juin et le 19 août 1942.

  Les archivistes n’ont pas envoyé ces deux pages extraites du Staerkebuch par hasard. Je m’explique :

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Staerkebuch p. 309. Archive du Musée d’Etat d’Auschwitz. Liste des détenus décédés après l’appel du soir le 12 août 1942 à Auschwitz I Stammlager

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Staerkebuch p. 311. Archive du Musée d’Etat d’Auschwitz. Liste des détenus décédés après l’appel du soir le 12 août 1942 à Auschwitz I Stammlager. Félix Spielvogel est sur la 6è ligne en partant du bas de la page.

   Tout d’abord la page 309, (n° de page indiqué en haut) : Le 12 août, après l’appel du matin (à partir des effectifs après l’appel du soir du 11 août), il y avait dans le camp 23 040 détenus. Après cet appel du matin 12 août, il y eut 164 nouvelles entrées (zugang). Ce qui portait l’effectif du camp à 23 204 dont (écrit à l’encre rouge) 163 prisonniers de guerre russes (il faut savoir qu’ils étaient environ 10 000 à la fin de l’été 1941, chargés de travailler dans des conditions innommables à construire le camp d’Auschwitz II Birkenau à 2-3 km d’Auschwitz I. Nous devinons l’hécatombe en une année de détention à Auschwitz pour ces soldats – absolument pas protégés par la convention de Genève comme c’était le cas pour les soldats français ou anglais, par exemple.

Puis, par ordre de numéros de matricule, tous les détenus qui sont morts dans la journée du 12 août 1942 et soustraits des effectifs. Cela commence par le n°2 079, prénommé Paul, né le 16.1.(18)98. Son numéro de matricule indique qu’il était arrivé au camp en 1940 car, de mémoire, le dernier numéro de matricule enregistré le 31/12/1940 était dans aux environs des 7 000. Puisque les Allemands enregistraient les numéros en fonction de la chronologie des arrivées dans le camp, qu’ils soient juifs ou autres ennemis du IIIe Reich. D’ailleurs, les détenus de cette page 309 ne sont que des Polonais, pas de Juifs. Les Juifs arrivent à Auschwitz à partir de 1942, donc se voient attribuer des numéros de matricules plus élevés.

      Maintenant regardons la page 311 où se trouve le nom de l’oncle de Pierre Spielvogel. Le premier n° de matricule en haut de la page est 38.326 – Chozenski Israël – (juif de France « Frz jude = Francozen jude ») donc arrivé en 1942 (dans le convoi n°2 du 5.06.1942 provenant du camp de Compiègne-Royallieu parce que 1000 hommes juifs de ce convoi ont été immatriculés à leur arrivée avec les n° entre 38.177 et 39.176). Il faut noter ici que le premier juif déporté de France (mars 1942) qui a reçu un numéro de matricule à Auschwitz était le n° 27.533

     Ensuite ligne 50/6 : « Pole », c’est à dire détenu « politique » polonais, puis, etc. jusqu’à la ligne 70/5 :  Spielvogel Fejtel immatriculé 41 149, né le 4.12.20. C’est à dire le 75ème décès enregistré dans la journée du 12 août 1942. Dans les pages qui suivent, peut-être la p.312 ou 313, etc. que le musée n’a pas transmises, il y a le total de « décédés » entre ces deux appels du 11/08 au soir et du 12/08 au matin. A cette période de l’histoire du camp (été 1942), 100 à 200 détenus mourraient chaque jours à cause du typhus (je rappelle que les gazages des déportés dès leur arrivée n’étaient pas comptabilisés dans ce registre).

   Maintenant, comparons cette trace Staerkebuch avec l’avis de décès reçu, extrait du Sterbebücher « livre des morts » (après la guerre, ont été retrouvés 46 volumes renfermant les avis de décès des détenus entre le 29 juillet 1941 et le 31 décembre 1943. Là aussi, ne concernent uniquement les détenus entrés dans le camp à leur arrivée. La grande masse des déportés envoyés dans les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau n’a laissé aucune trace dans ces registres). Donc, sur l’avis de décès de l’oncle de Pierre, il est indiqué l’heure de sa mort : 7h35.

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Certificat de décès de Félix Spielvogel, déclaré le 12 août 1942 à « 7h35 » pour « défaillance cardiaque ». [Musée d’État d’Auschwitz].

Ce formulaire est signé par le médecin SS [Arthur Meyer] le 19 août 1942 (soit une semaine après la mort de Félix Spielvogel). La raison de la mort est mensongère : « défaillance cardiaque ». D’ailleurs, toutes informations post-mortem enregistrées dans le camp sous les ordres des SS sont à prendre avec beaucoup de précaution.

Pierre,

     Ce qui est très probable, à la lumière des traces laissées dans ces registres sur le passage de ton oncle à Auschwitz entre le 24 juin et le 12 août 1942 : souffrant dans l' »Hôpital » HKB du block 28, il a été sélectionné pour être gazé à Birkenau dans les Bunker 1 ou 2 ( situé à proximité du camp, appelés respectivement aussi Maison rouge et Maison blanche) en service à cette période de la vie du camp. Son corps a été d’abord enterré dans les fosses autours des ces Bunker avant que les décideurs SS de la « solution finale de la question juive » ordonnent de déterrer les corps en septembre 1942 pour les faire disparaître dans les flammes des fosses à ciel ouvert.

     Que le crime commis contre le jeune Félix Spielvogel et les innombrables innocents s’inscrive dans notre mémoire collective.

Stéphane.

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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