Félix ou les derniers jours d’un condamné du block 28. HKB d‘Auschwitz I Stammlager, août 1942 (2)

Partie 1.

2.

     Les documents que Pierre Spielvogel reçut nous permettent d’esquisser le chemin de misère de son oncle Félix-Feitel : de sa descente du train le 24 juin 1942, après deux nuits et trois jours d’un interminable voyage, jusqu’à son dernier souffle de vie le 12 août 1942, après un calvaire de sept semaines dans le camp d’Auschwitz I Stammlager. C’est toujours un choc pour moi de découvrir ces documents qui sont la preuve administrative d’un génocide de masse aux procédés industriels et pour chaque individu comme Félix, le camouflage d’un meurtre. Alors je peux effleurer le ressenti d’un homme ou d’une femme qui découvre le nom de l’un des siens sur ces terribles listes.

zugangsliste

Doc.1 « Zugangsliste Juden » The list of new arrival Jewish prisoners. [Musée d’État d’Auschwitz]

     La première est la Zugangsliste c’est à dire le nombre d’immatriculations des déportés arrivant à Auschwitz I Stammlager de 13 convois débarqués entre le 17 avril 1942  et le 4 juillet 1942. Celui de Félix Spielvogel, convoi n°3 parti de de la gare du Bourget-Drancy le 22 juin 1942, arriva  le 24 juin 1942 (ligne 9). 933 hommes du convoi ont été immatriculés de 40681 à 41613. Le détail de la liste des immatriculations à l’entrée du camp révèle le n° de Félix : 41149 (par ordre alphabétique, le 469ème du convoi à être enregistré). Début de la déshumanisation quand un homme ne devient plus qu’un numéro à connaître en allemand, une pièce (stucke) insignifiante et interchangeable parmi d’autres.

Extrait zuganslist FS

Doc.2 Extrait de la liste des Juifs arrivés (convoi n°3 de Franc) au camp d’Auschwitz I stammlager le 24 juin 1942 dans lequel se trouvait Félix Spielvogel. [Musée d’État d’Auschwitz]. En observant de très près, à côté de son prénom, a été ajouté au crayon, la date de son décès : le 12.8.42.

     Sur ces 13 convois enregistrés par les SS [cf. Doc.1], 4 provenaient de France [ligne 7 : parti le 5 juin 1942 de Compiègne (arrivé le 7.6.42)  / ligne 9 : celui que j’ai évoqué plus haut / ligne 10 : parti de Pithiviers le 25 juin 1942 (arrivé le 27.6.42)/ ligne 11 : parti le 28 juin 42 de Beaune-la-Rolande (arrivé le 30.6.42)]. A cette époque-là (avant la rafle du Vel’d’Hiv), principalement les hommes étaient déportés de France et les SS ne sélectionnaient pas, dès leur arrivée, des détenus directement pour la chambre à gaz. La première sélection sur la Judenrampe pour la mort immédiate ou différée, eut lieu le 4 juillet 1942 (ligne 13). Nous constatons que ce jour-là 264 déportés sont entrés dans le camp, tous les autres de ce convoi venu de Slovaquie (environ 1000 personnes) ont été assassinés directement dans une chambre à gaz – plus de traces.

     A quel kommando de travaux harassant et humiliant Félix fut-il affecté ? Dans quel block surchargé dormait-il d’un œil, entre la menace d’un danger permanent et la révolte de son estomac ulcéré par la carence alimentaire ? Il était juste un numéro imprononçable en allemand pour un jeune homme issu de la banlieue parisienne, un numéro inscrit sur une tenue rayée portée et supportée comme un supplément de souffrance quand il pleuvait ou quand il devenait le siège des poux. Ah les poux, vecteurs principaux du typhus qui tuaient par fagots entiers ces hommes devenus stucke : pièces ou bâtons.

    Quels que furent ses symptômes, Félix se présenta devant le block 28 du camp avant le 31 juillet 1942. Cette baraque servait « d’hôpital » (HKB – Haftlings KrankenBau – du camp d’Auschwitz I Stammlager). À la lumière des éléments que son neveu me fit parvenir et sous la lanterne de ma bibliothèque consacrée à ce sujet, je tentai de relire l’enfer de Félix.

plan-az-i.jpg

Le block 28 se situe, sur ce plan, en haut à gauche dans le camp du d’Auschwitz I Stammlager. [in Collectif. Auschwitz, camp de concentration et d’extermination. éd. Musée d’Etat d’Auschwitz, 1998. Oswiecim].

     Le soir, après une infernale journée de travail, des détenus formaient de longues files devant l’HKB du camp, le block 28, pour bénéficier d’une aide médicale. Ils ne tenaient plus debout, exténués. Des médecins-détenus faisaient un premier examen d’urgence pour une admission dans ce block. Inutile de préciser que les conditions d’hygiène et sanitaires ne différaient guère des autres blocs d’habitation du Stammlager.

     Dans cette baraque, à partir de 1941, on commença à procéder aux sélections. Les malades désignés comme trop faibles étaient tués par une injection de phénol ou dans les chambres à gaz (à l’époque où étaient arrivés Félix Spielvogel et les convois de l’été 42, trois chambres à gaz étaient en fonction : le KI d’Auschwitz I Stammlager ; 3 km plus loin : les bunker I et II d’Auschwitz II Birkenau.). C’est pour cette raison que « l’hôpital » était considéré par les détenus comme le « vestibule du crématoire » ou « la salle d’attente avant le gazage ». Ceux qui s’y rendaient étaient vraiment au bout du rouleau !

block 28 page 348

page 348 du registre d’enregistrement des détenus malades du 1er étage du block 28. 7è ligne, le nom de Félix Spielvogel. [Source : Musée d’État d’Auschwitz].

     La page reçue du Musée d’État d’Auschwitz est tirée d’un  document original du block 28. Dans ce document  étaient tenus des registres des prisonniers malades qui sont restés au premier étage de la baraque. L’étage était dirigé par un médecin SS du camp, [SS-Untersturmführer (sous-lieutenant) Herbert Wuttke]. Des médecins détenus qui y travaillaient aussi s’occupaient des malades souffrant de bronchite, de pneumonie, de néphrite, de gastrite, ainsi que de patients fiévreux en observation qui finissaient le plus souvent par un diagnostic de typhus. Ces soignants-détenus s’efforçaient de combattre ces maladies, bien qu’ils aient été privés de médicaments et d’injections de base et même de stéthoscopes ou de thermomètres. Et souvent, les plaies étaient pansées par du papier.

     Ce registre préservé du premier étage du block 28 est un cahier avec sur la couverture extérieure, une étiquette «Registre du block 28 du 27.08.1941 au 19.01.1944». 544 pages ont été remplies. Cette page 348 est au milieu d’une liste de noms enregistrée le 3 août 1942 (page 341) et qui s’achève page 353 avant un nouveau chapitre qui s’ouvre à la date du 5 août 1942.Chaque page est divisée en six colonnes. Dans chaque colonne, ont été annotées manuscrites les informations suivantes :

 («Zahl.»)=  Réf.  : le nombre de détenus entré dans le block 28 depuis le 27 août 1941, par ordre croissant et chronologiquement enregistré.

 («Lfd N ° Ambulanz» – Laufende Nummer Ambulanz) = Le numéro de série ambulance : pour Felix Spielvogel 16375. Probablement le n° du suivi du détenu dans le block.

 (Häftlings n °) = Numéro de matricule : 41.149

 (« Name et Vorname ») = nom et prénom

 (« Verlegt entl » – ou dans certaines pages du registre –  „Abgang nach“) = est allé à : « Birk. » = Birkenau.

(« Bem» abréviation de « Bemerkungen ») = remarques :  „S.II“.  Les archivistes ignorent la signification de « S.II » .

      Il existe un autre registre retrouvé du block 28, celui de la sztuba 7. C’est un registre dans lequel les détenus malades ont été enregistrés comme étant acceptés dans la salle 7 (destinée aux détenus nouvellement arrivés et appelée par conséquent salle Zugang. Elle était située au rez-de-chaussée (parter) du block 28 du camp d’Auschwitz I. La salle servait pour les « consultations externes » où un médecin-détenu examinait les «candidats à l’hôpital du camp» et déterminait s’ils avaient besoin d’un traitement dans cet « hôpital » ou qu’ils pouvaient retourner au travail après avoir reçu seulement une assistance médicale ad hoc. Ensuite, le médecin présentait les patients admissibles à un traitement par le médecin SS camp (le SS-Lagerarzt). C’est lui qui faisait le diagnostic et la décision finale concernant le destin d’un patient détenu. Ils étaient amenés ou transportés dans la salle 7. Dans ce registre, ont été inscrits les noms des patients qui y ont séjourné. Les inscriptions de ce registre du block 28 montrent clairement que la plupart des patients référés à la salle 7 étaient morts peu de temps après leur arrivée dans cette pièce. Si un patient ne mourait pas après un ou plusieurs jours, il était transféré dans une autre pièce du premier étage (pietro) du block 28 ou dans un autre block hospitalier. Cela a été le cas de Félix.

     Ce fragment de registre de la salle 7 du rez-de-chaussée du block 28 est conservé et révèle, là aussi, des enregistrements dans un ordre chronologique. Il couvre la période allant du 31 juillet 1942 au 4 mars 1943. Dans ce fragment de registre de la salle 7, n’apparaît pas le nom de l’oncle de Pierre. Pourtant, il y est forcément passé puisqu’il a survécu quelques jours pour être ensuite admis au 1er étage. Ce qui signifie que son nom a été obligatoirement enregistré dans ce registre dans les pages d’avant le 31 juillet 1942 qui ont disparu.

     Il est donc fort probable que Félix Spielvogel, après son arrivée au camp, rapidement malade ou psychiquement détruit, s’est présenté dans la file devant l’entrée du block 28 «HKB» avant le 31 juillet 1942 puis, après quelques jours, il a été dirigé vers Birk.(enau) pour y être gazé avec ceux qui se trouvent aussi sur cette page 348.

3è et dernière partie.

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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3 commentaires pour Félix ou les derniers jours d’un condamné du block 28. HKB d‘Auschwitz I Stammlager, août 1942 (2)

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  2. Sonia Stein dit :

    Je suis une amie de longue date de Pierre Spielvogel . Je réside aux États Unis depuis 40 ans . Pierre m’envoie régulièrement un mail à propos de ses découvertes .Mon père était lui aussi polonais . Son histoire comme celle de tant d’autres est »fascinante « . La majorité de sa famille a disparu á Auschwitz . Lui a pu être épargné car il avait quitté la Pologne ( seul) avant la guerre. Il a pu rester un pas en avant en quittant chaque pays où il résidait ( Allemagne, Belgique, France, Espagne et finalement le Maroc) . Je sais trés peu de son parcours car il refusait d’en parler . J’étais trop jeune pour insister. Il avait 54 ans quand je suis née. Je fais partie de La commission sur l’Holocauste dans ma communité . Nous travaillons sans relâche dans les écoles car les enfants américains ne savent pratiquement rien de cette période . Nous avons produit différents mini documentaires . Chacun sur l’histoire d’un survivant . Ceux qui sont encore vivants viennent à chaque présentation.pour répondre aux questions des jeunes étudiants.
    Si vous êtes intéressé je peux vous faire parvenir un de ces films ou vous expliquer plus en profondeur le procédé.

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