Bernard Zisman, « libéré » du camp de Drancy – janvier 1944

A ce jour, un an après sa parution, c’est l’erreur la plus significative livrée dans mon ouvrage paru en 2017 « La Shoah en Soissonnais : Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire ». Il s’agit d’une personne citée dans mon livre : Bernard/Wolf Zisman, du village de Parcy-et-Tigny. Je l’avais notifié comme mort en déportation dans le convoi n°66 vers Auschwitz-Birkenau. Que sa Mémoire me pardonne ! Que la vérité soit rétablie.

Début 1944, les autorités allemandes d’occupation voulaient intensifier les rafles des juifs français dans les provinces, surtout depuis que Joseph Darnand, antisémite fanatique, ait remplacé René Bousquet à la tête du secrétariat général de la police française afin d’accentuer la collaboration dans le cadre de la Solution finale en France. Ces arrestations étaient désormais du fait des Allemands, souvent accompagnés de gendarmes français aux domiciles des familles juives ; adresses connues par les recensements de 1940-1941 ou par dénonciation.

Le Kds (Kommando der Sipo-SD) de Saint-Quentin, siège de la police allemande pour l’ensemble de la Picardie (plus le département des Ardennes) lança ses hommes dans toute la région, le 4 janvier 1944. Ce jour d’hiver, un des camions allemands avec son plateau à l’arrière non bâché, juste avec des petites rehausses sur les côtés, sillonnait les routes enneigées du sud de l’Aisne, comme d’autres dans tout le département. En plein jour, du matin jusqu’au soir, les limiers de ce camion arrêtèrent sans ménagement à Villers-Cotterêts Lucien Rambach (62 ans), son épouse Georgette (58 ans), la sœur et la nièce de cette dernière, Thérèse Uhry (62 ans) et Suzanne Uhry (38 ans). Les Allemands poursuivirent leur chasse à l’homme à Parcy-Tigny, à une dizaine de kilomètres au sud de Soissons et embarquèrent Bernard(Wolf) Zisman, 45 ans. Ils traquèrent jusqu’à Fère-en-Tardenois pour emmener le vieux marchand de bestiaux, veuf, Alphonse Scheuer (71 ans) et à la Ferté-Milon[1], plusieurs membres d’une même famille : Florentine (75 ans), son mari Alfred Salomon (81 ans), Maurice Weil (53 ans), son épouse Zélie (53 ans), deux de leurs enfants, René (18 ans) et  Simone (23 ans).

Concernant Bernard (Wolf) Zisman, j’avais pu corroborer son arrestation à partir des archives de la sous-préfecture de Soissons avec le témoignage d’un petit garçon du village de l’époque (monsieur Lesourd), en 2012, 70 ans après les faits. Il m’avait alors confié :

– Mon oncle, ma tante et mes grands-parents paternels vivaient à Parcy-et-Tigny et je m’y rendais pendant les vacances. J’entends encore mon père nous dire ceci au début 1944 – il revenait de chez mes grands-parents : « Les Allemands ont ramassé M. Zisman ! » Petit garçon que j’étais, je croyais que les Allemands avaient de grandes pelles pour ramasser les gens ! […] Bernard Zisman ! Il tenait le café rue des Forges avec son épouse. Vous devriez vous y rendre. Le bâtiment existe toujours. Sa femme n’a pas été arrêtée [elle était non juive] et après la guerre elle a tenu le café « Terminus » en face de la gare de Soissons[2].

Bernard Zisman et les onze autres infortunés, blottis les uns contre les autres, se protégeant du vent glacial, furent dirigés plus au sud, à la prison de Château-Thierry, internés pendant deux jours et deux nuits. Le 6 janvier 1944 ils ont été transférés au camp de Drancy comme l’attestent les fiches d’internement ou les reçus des fiches de fouilles de leurs objets de valeurs. Leur entrée dans la Cité de la Muette était d’abord consignée dans le Cahier des mutations [cf. illustration ci-dessous]. Deux semaines après leur internement dans l’escalier 7 au 4è étage pour Alphonse, Lucien, Alfred, Maurice, René et Bernard(Wolf), et l’escalier 6 au 3è étage pour Georgette, Florentine, Zélie, Simone, Thérèse et Suzanne, ils furent désignés pour le convoi n°66 du 20 janvier et disparurent très probablement, dès leur arrivée, dans les chambres à gaz après la sélection sur la Judenrampe d’Auschwitz dans la nuit du 22 et 23 janvier 1944, exceptés Simone Weil et son frère René. D’après les travaux de recherche d’une association de La Ferté-Milon (Club « Jean Racine »), ils pénétrèrent dans le camp et périrent quelques mois plus tard où la mort des détenus à Auschwitz-Birkenau avait « mille visages ».

6 janvier 1944. Extrait du cahier des mutations du camp de Drancy. Archives du Mémorial de la Shoah.

6 janvier 1944, extrait du Cahier des mutations du camp de Drancy. Archives du Mémorial de la Shoah.

C’est ce que j’affirme donc dans mon livre, tous déportés et assassinés en déportation, malgré une première incohérence que j’avais pourtant soulevée dans mon ouvrage à propos de Bernard Zisman, page 165 : « Par contre, aucune fiche d’internement ni aucun nom sur la liste du convoi ne mentionne Zisman ». Je n’avais pas alors poussé plus loin mes investigations, pensant que cette fiche d’internement avait disparu ou du fait de la confusion qu’il y eut avec le patronyme Zylberman dans les recherches de mes prédécesseurs dans les années 1980 – Dominique Natanson et Robert Attal – concernant l’arrestation d’un juif dans le village de Parcy-Tigny. Quelle erreur de ma part, pour ne pas dire « quel amateurisme », concernant le cas de Bernard Zisman ! Six mois après la parution de mon livre, en décembre 2017, la vérité allait enfin se dessiner.

Dimanche 17 décembre 2017, quelques minutes avant ma conférence sur la Shoah en Soissonnais au centre culturel du Mail à Soissons, une dame me prend le bras :

-Monsieur Amélineau, je ne peux hélas assister à votre conférence mais je tenais à vous dire, après avoir lu votre livre, que Bernard Zisman n’a jamais été déporté ! Je suis madame Seva, une sœur de monsieur Lesourd qui a témoigné dans votre livre. Voici mes coordonnées, rappelez-moi !

Je lui affirmai que je n’y manquerais pas. Je grimpais ensuite  sur la scène du centre culturel pour débuter ma conférence, un peu sonné par cette révélation inattendue.

Quelques jours plus tard, je suis invité chez monsieur Lesourd, entouré de ses deux sœurs et de son épouse. Je leur raconte, archives à l’appui, tout ce que je sais jusqu’à ce jour du 6 janvier 1944 concernant Bernard Zisman.

– Ce que je vais vous dire maintenant, enchaina l’une des sœurs après mon récit, je le tiens de madame Ciry (que je contactai au téléphone et qui confirma). Sa maman et sa tante, et elle-même jeune fille après la guerre, ont connu madame Zisman. Sa tante, en particulier, a travaillé pour madame Zisman dans l’hôtel Terminus en face de la gare de Soissons, après la guerre. Elles étaient très proches. Mais revenons à l’arrestation. Madame Zisman n’était pas juive. Juste après que les Allemands aient emmené son mari de leur maison qui tenait lieu aussi de bar et d’épicerie à Parcy-Tigny, elle prit avec elle l’or que le couple possédait. Elle partit retrouver son mari à Drancy et échangea son or contre la libération de monsieur Zisman.

– Elle réussit à faire sortir son mari du camp de Drancy ? m’étonnai-je tout en réfléchissant à voix haute. Et cela, poursuivis-je, probablement le jour même ou dès le lendemain du 6 janvier 1944, ce qui expliquerait l’inexistence de sa fiche d’internement. Il fallait quelques heures pour l’administration du camp pour remplir leurs fiches ou leurs listes après le passage des nouveaux entrants dans la baraque de fouille, dans la cour de la Cité de la Muette.

– Oui, monsieur Zisman est revenu très vite.

Ainsi tout se tient. Après le 6 janvier 44 à Drancy, aucune trace archivistique sur Bernard(Wolf) Zisman, « volatilisé », pas de fiche d’internement, son nom n’apparait sur aucune des listes des convois de janvier à juillet 1944. Je retourne aux archives du Mémorial de la Shoah, espérant trouver le moindre indice ou renseignement sur cette « libération » du camp de Drancy. En vain, mais l’absence d’information et déjà une information dans ce genre d’affaire : quelques vies sauvées contre la vénalité de collaborateurs ou d’Allemands. Qui, madame Zisman, soudoya-t-elle ? Était-ce lors d’une consultation auprès de l’abjecte professeur d’ethnologie, Georges Montandon, qui monnayait ses certificats de « non appartenance à la race juive  » ? A cette période, janvier 1944, il avait encore ses entrées à Drancy[3]. [Sur ces abominables consultations je renvoie ici le lecteur à la première scène du film de Joseph Losey, Monsieur Klein].

Grace à l’intervention de sa femme pour corrompre ses geôliers, Bernard Zisman survécut jusqu’à la fin de l’occupation dans l’Aisne en août 1944. Ils quittèrent le village de Parcy-Tigny après la guerre en travaillant dans des grands hôtels du pays. Au décès de son mari, madame Zisman revint sur Soissons pour gérer l’Hôtel du Terminus. Elle se remaria ensuite à monsieur Chatelnaze de Belleu [commune de la banlieue de Soissons].

Notes :

[1] Mes recherches sur la persécution des Juifs du Soissonnais ont porté principalement sur les communes de Soissons, Crouy, Parcy-Tigny, Villers-Cotterêts, Fère-en-Tardenois et Tergnier-Fargniers. Pour les travaux sur la famille Weil/Salomon, je vous renvoie aux travaux de Marie-Christine Clamour, André Bazia et Nicolas Bentz publiés dans La seconde guerre mondiale à La Ferté-Milon et ses environs. Éditions Club Jean Racine. La Ferté-Milon, 2017, 183 p.
[2] Stéphane Amélineau. La Shoah en Soissonnais : Journal de bord d’un itinéraire de Mémoire. Éditions La Fondation pour la Mémoire de la Shoah/Le Manuscrit. Collection « Témoignages de la Shoah » Paris, 2017. p.164-165.
[3] J’invite le lecteur à lire les travaux de l’historien Michel Laffitte. Un engrenage fatal : L’UGIF face aux réalités de la Shoah 1941-1944. Éditions Liana Levi, Paris, 2003. Sur le cas de George Montandon lire particulièrement les pages 190-195.

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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