Raconter la Shoah à des enfants d’une classe de CM1-CM2 : retour d’expérience

La maîtresse de cette classe à double niveau de l’école primaire du Rondeau à Noyant-et-Aconin (tout près de Soissons) m’avait invité, pour le 9 avril dernier, en tant qu’auteur de La Shoah en Soissonnais, à rencontrer ses élèves pour les sensibiliser sur ce sujet, terreau de toutes les formes de discrimination.

Depuis le début de mes travaux et la publication de mon livre, j’ai rencontré à travers des conférences, ou des interventions en classe, des centaines de collégiens, lycéens, étudiants, adultes mais jamais des enfants de 9-10 ans. C’était donc une première pour moi. Un exercice pédagogique nouveau. J’avais à retravailler, à repenser la manière d’aborder la persécution des Juifs de Soissons entre 1940 et 1945 pour l’adapter à ces jeunes élèves. Je m’étais appuyé sur les notions à aborder à partir des programmes scolaires en Histoire du cycle 3  (dernier paragraphe de la page 2) et des conseils pour enseigner la Shoah par le Mémorial de la Shoah afin d’éviter des écueils pouvant heurter des enfants de cet âge à travers ce qui est dit quand je raconte l’histoire d’un enfant juif déporté ou de ce qui est montré lorsque je projette des photographies ou des documents sur le tableau interactif de la classe qui illustrent mes propos.

Pour ces plus jeunes élèves que je rencontre, je leurs conte l’histoire de Maurice Wajsfelner et de sa famille. C’était un petit garçon de 10 ans, arrêté le 4 janvier 1944 dans son appartement à Soissons avec sa tante Chaja et sa cousine Suzanne (qui réussit à échapper à cette arrestation et survécut à l’Occupation), un an et demi après la déportation de ses parents et de son grand frère Charles en juillet 1942. Tous périrent à Auschwitz. Je raconte également, en fin de séance, l’histoire d’autres enfants juifs de Soissons (Lisette Ehrenkranz, Viviane Bich ou encore les enfants Lewkowicz) qui ont pu être cachés par des messieurs-mesdames au grand Cœur.

Lundi 9 avril 2018 : Déroulement de la rencontre et ses prolongements

Madame Évelyne Dégremont, l’institutrice, avait vraiment bien préparé ses élèves pour cette rencontre. Nous nous étions plusieurs fois entretenus au préalable pour affiner ce rendez-vous.

A peine leur posai-je cette première question « Que signifie pour vous le terme Shoah ? Avez-vous déjà entendu ce mot qui se trouve dans le titre du livre que j’ai écrit ? », qu’une dizaine de bras se levèrent d’un seul tenant, à celui qui toucherait le premier le plafond de la classe avec son index pour être le premier interrogé, tout cela dans un silence olympien.  Le décor était posé, l’attitude exemplaire, j’ai senti tout de suite que nous allions passer ensemble deux belles heures, riches d’enseignement, pour eux comme pour moi.

  • Monsieur, c’est l’extermination de Juifs pendant la seconde guerre mondiale.
  • Monsieur, c’était en 1939-1945, cette guerre !
  • Monsieur, c’était avec Hitler et les nazis et puis le Maréchal Pétain
  • Monsieur, ils ont tué des Juifs dans des douches. Des douches avec de l’eau gazeuse.
  • Monsieur, des enfants se sont cachés, comme Armand, un juif qui a été caché à Noyant.
  • Monsieur, la France était coupée en deux.
  • Monsieur, les Juifs sont partis dans des trains. Il y avait plein d’étoiles…

Nul doute, les enfants avaient des prérequis, des représentations de ce crime dont certaines étaient à préciser ou à corriger.

Je pouvais donc commencer à raconter l’histoire de Maurice Wajsfelner et de sa famille, de leur Pologne natale jusqu’à la fin…en Pologne occupée par les nazis, dans l’univers concentrationnaire et génocidaire d’Auschwitz-Birkenau.

Afin d’avoir toute leur attention, et qu’ils réagissent à mes propos ou aux documents vidéo projetés, aucun travail à l’écrit ne devait les distraire de l’histoire contée. Au fil du récit, des yeux ronds d’étonnement, des mains posées sur des bouches entrouvertes par l’indignation d’un fait triste évoqué confirmaient la pertinence de cette méthode.

Diaporama présenté aux élèves sur l’histoire de Maurice Wajsfelner et sa famille

Toutefois, pour prolonger ce travail avec leur maîtresse, je soumettais à cette dernière un texte à trous à distribuer à ses élèves pour revenir un ou deux jours plus tard sur ce thème et de restituer ce qu’ils avaient entendu, de garder une trace écrite de cette histoire.

Texte à trous à faire remplir aux élèves (version corrigée, mots en rouge)

Second prolongement :  Dans l’histoire de Maurice Wajsfelner, nous avons évoqué sa cousine Suzanne qui a échappé à l’arrestation du 4 janvier 1944 au deuxième étage de l’appartement du 15 rue Saint-Quentin. A ce jour, et je l’expliquais aux enfants, je ne connais pas les circonstances de ce sauvetage. Ce que je sais, c’est que Suzanne, un tout petit peu plus jeune que son cousin, a survécu à l’Occupation et est partie vivre après la guerre au Brésil.

En 2016, j’ai appris aux archives du Mémorial de la Shoah qu’une photo des parents de Maurice (celle affichée dans le diaporama à côté de la carte de l’Europe entre les deux guerres mondiales)  avait été envoyée du Brésil en 2012 par une certaine « Souza ». Les archivistes ne pouvaient me donner l’adresse de cette femme que je suppose fortement être la cousine Suzanne, mais ils acceptèrent que j’écrive une lettre et qu’ils la transmettraient. Depuis, je n’ai pas eu de réponse.

J’ai eu l’idée de proposer aux élèves de cette classe de CM1-CM2 d’écrire chacun une petite lettre ou une petite carte à cette cousine qui, peut-être, vit encore, ou peut-être a-t-elle des enfants au Brésil. Que j’essayerais à nouveau de trouver un contact pour les envoyer et leur dire qu’ici, plus de 75 ans après le drame de Maurice et des Juifs de Soissons, des enfants pensent à eux, malgré l’espace et le temps qui nous séparent.

Lundi 16 avril 2018

Une personne de l’accueil de mon lycée à Soissons m’informe qu’une personne à glisser une enveloppe sous la porte d’entrée de notre établissement et me remet ce courrier. Elle a été déposée par madame Dégremont, la maîtresse, mentionnée au dos de l’enveloppe. Elle était venue me restituer ces merveilleuses cartes écrites par ses élèves dont une m’était destinée.

Désormais, de ces jeunes écoliers, j’ai cette mission à retrouver la cousine Suzanne ou ses descendants, pour transmettre ces magnifiques mots d’enfants de 9-10 ans ! Ces cartes sont comme des messages dans une capsule numérique envoyés dans l’océan Internet. Trouveront-elles leur destinataire ?

A propos Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste au lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne), depuis 2007.
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