Quelques grammes d’humanité retrouvés : Léon Rieger (1922-1943)

                        Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Éditions du Seuil, 2012

J’aurais pu ne jamais retrouver de trace de Léon, mon grand-père naturel, dont mon père n’apprendra l’existence, comme une légende, lorsqu’il fut lui-même âgé de 20 ans. Le chemin fut long pour que cette légende trouve, après le décès de mon père, des accents de vérité et briser un si long silence sur l’existence de Léon. Mon père n’aura jamais su ce qui lui était arrivé. Je n’ai pu retrouver sa trace qu’en 2019 après un incroyable périple. I.R.

1.

C’était un commentaire déposé en bas de l’un des articles que j’avais rédigé sur mon site consacré à mes recherches sur la Shoah. J’y évoquais le convoi n°51, l’un des quatre convois des déportations des Juifs de France (50, 51, 52 et 53) qui furent dirigés en mars 1943 de Drancy vers le camp d’extermination de Sobibor, et pour une poignée d’entre eux, un transfert vers le camp de Majdanek.

So-bi-bor ! Un nom, un lieu lointain et mystérieux qui aurait pu raisonner en trois syllabes dans un conte pour enfant ; mais non. Ce fut et restera une destination qui hurle la mort.

9 septembre 2019 :

Bonjour, je cherche également ce qui a pu arriver sur le trajet de ce convoi 51. Mon grand-père paternel, Léon Rieger, 20 ans 1943, en faisait partie. Il a été déclaré mort à Majdanek. Son frère, Serge, âgé de 92 ans, est encore vivant. Je vous serais tellement reconnaissante si vous pouviez me donner des renseignements. Il ne reste de Léon qu’un duplicata de carte postale écrite de Drancy. Aucune photo. Quelques rares souvenirs dans la mémoire d’un frère qui a préféré ne pas se remémorer ces temps de barbarie. En vous remerciant pour votre réponse. Très cordialement et sensiblement.

Elle s’appelle Isabelle. Nous échangeons également quelques mots au téléphone. En raccrochant je suis bouleversé par son histoire. Nous sommes de la même génération, celle née à la fin des années 60. Elle vit dans le sud-ouest de la France et vient d’apprendre après un long et lourd secret de famille, l’existence d’un grand-père naturel, 76 ans après son assassinat pendant la Shoah. Depuis ce jour, je m’efforce de lui apporter toute mon expérience acquise depuis ces dernières années pour retrouver traces et parcours de ces innocentes victimes massacrées par le racisme et autres bassesses humaines entre 1933 et 1945.

11 septembre 2019 :

Je ne suis pas juive, seulement la petite fille de Léon Rieger. Mais je sais que Léon a pu voir son fils et le prendre dans ses bras avant qu’il ne soit arrêté. Ce fils est mon père. Je n’ai appris que depuis quelques mois l’existence de mon grand-père paternel naturel. Ma grand-mère paternelle, elle, n’était pas juive. Serge, le frère de Léon, alors âgé de 15 ans, m’a parlé de cette arrestation, par des gendarmes français de la commune d’Aixe-sur-Vienne, où travaillait Léon. Je vous dis bien volontiers du peu que je sais de la vie de Léon :

Léon n’avait pas vingt et un ans lorsqu’il a foulé de ses pas le sol gelé d’un camp d’extermination. Ce 6 mars 1943 son visage a disparu pour ne rester que dans le souvenir de ceux qui l’aimaient et attendaient en vain son retour.

Pourquoi vous parler de Léon, moi qui ne l’ai pas connu, en ces temps où la Shoah semble lasser tant de gens et que disparaissent les uns après les autres ceux qui ont survécu à l’innommable ? Si je veux vous parler de lui, c’est qu’il n’est pas passé ce passé que tout le monde veut désormais fuir et oublier. Léon, assassiné à 20 ans, avait les mêmes aspirations, les mêmes désirs que les jeunes gens d’aujourd’hui. Il aimait jouer au foot sur des terrains gelés par l’hiver. Il était résolument tourné vers la vie. Il aimait…

Je sais pourtant si peu de lui et il m’aura fallu tant de temps pour retrouver sa trace et vous apprendre les si petites choses que je sais de lui.

Léon Rieger est né le dernier jour du mois de mai 1922, à Nuremberg. Ses parents, Marthe et Joachim, se sont mariés le 6 mars 1921 à Franzensbad, en Tchécoslovaquie. Joachim avait déjà connu l’exil avec ses parents : Leib et Rifka (née Kreisling). Ils avaient fui Kolomyia, une petite ville de Galicie, alors Austro-hongroise, devenue polonaise en 1921 et qui fait désormais partie de l’Ukraine. Joachim y était né en 1893, comme ses huit frères et sœurs. Leib, Rifka et leurs enfants trouvèrent refuge en Allemagne, près de Leipzig.

Marthe, la mère de Léon, est née (Hacker) à Nuremberg en 1902. Sa mère Sophie (née Geiringer) y vendait des poulets casher et Isidore, son père, y exerçait la profession de plombier.

 
Joachim et Marthe Rieger à Nuremberg, années 1920 [Collection particulière I.R.].

Pourtant, déjà en 1926, sentant les prémices de la montée de l’antisémitisme en Allemagne, Joachim et Marthe, jeunes mariés, quittèrent Nuremberg pour Strasbourg. Léon avait alors quatre ans. La France qui paraît alors si sûre, pays des droits de l’homme, et Strasbourg où l’on parlait si aisément l’allemand. Joachim parcourt la campagne pour y vendre de la lingerie sur mesure (caleçons longs et autres) quand Marthe s’occupait de Léon, bientôt rejoint par un petit frère, Serge, à l’aube du 5 juillet 1927. C’était une maman aimante et douce, douée pour la cuisine, la couture, le tricot. C’était surtout un ange pour les enfants.

Lettre du Proviseur du lycée Kléber à Strasbourg, datée du 27 janvier 1930, à propos des résultats scolaires du jeune Léon Rieger, alors en 8e (CM1) : « Excellent petit, il suit régulièrement la classe de Huitième. Ses progrès en Français sont très marqués, 1er en histoire et en leçons de choses au premier trimestre, il a mérité le tableau d’honneur pour son travail et sa conduite ». [Archives de la préfecture du Bas-Rhin].

Que dire des dix années heureuses qui suivirent si ce n’est que dans le souvenir du petit frère, Serge, elles furent celles des plus belles de l’enfance, de celles qui inexorablement disparaissent avec la guerre.

Léon poursuivit ses études au lycée Kléber de Strasbourg puis en lycée professionnel pour devenir monteur électricien. Serge, quant à lui, étudia dans un autre collège. La vie suivait son cours malgré un ajournement de leur dossier de demande de la nationalité Française. Le motif annoncé étant que ces réfugiés, malgré leur désir d’intégration et du fait que Serge soit né sur le sol français, ne maitrisaient pas encore suffisamment la langue et que le métier de Joachim n’était pas un « atout financier pour la France.

A cette époque, Léon et Serge se moquèrent bien de tout cela. Ils vivaient leur enfance et leur adolescence comme tant d’autres. De ces années passées à Strasbourg, Serge me dira qu’elles eurent le gout du paradis de l’enfance, sous le regard bienveillant de leur maman. Léon aimait jouer au foot par n’importe quel temps. J’aurais aimé pouvoir vous dire quels étaient les rêves de jeunesse de Léon…

En 1934, ils sont rejoints par les parents de Marthe, Isidore et Sophie, dont la vie à Nuremberg était devenue de plus en plus insupportable pour des Juifs au cœur d’une Allemagne devenue nazie depuis un an et dont la cité bavaroise en était la capitale « idéologique ». De cet exil forcé, ils devinrent des apatrides. La peste brune, dans ses premières humeurs fétides, commençait à faire des ravages.

Pour toute personne la guerre est un cataclysme. En septembre 1939, dès la déclaration de guerre de la France au Reich hitlérien, Strasbourg est évacuée. C’est le premier exode. Pour les Rieger et les parents de Marthe, Isidore et Sophie Hacker, ils ne prirent qu’une valise et partirent du jour au lendemain sur des routes encombrées.

Après un séjour dans l’Indre, à Vatan, la famille se réfugie en janvier 1940 à Limoges au 15 rue Malesherbes, puis au 5 rue du Général Cérez. Sophie, la grand-mère maternelle, épuisée, s’éteint à l’âge de 68 ans à l’hôpital de Limoges. Elle repose encore à l’ossuaire du cimetière de la ville. Isidore ira vivre à la campagne, à Oradour sur Vayres. Pour protéger les siens, Joachim, qui se fait appeler Bernard, préfère un petit village proche de Limoges. Un meublé de deux pièces dans la petite ville d’Isle, au lieu-dit de Mérignac. Les Rieger s’y installent en octobre 1941. Léon veut travailler et aider sa famille. Il trouve une place de monteur électricien dans la petite ville proche d’Aixe-sur-Vienne. Suite à des actes antisémites au collège de Gay Lussac, Serge refuse de poursuivre des études. C’est Léon qui, après un échec chez un installateur de frigo, puis un essai pour enrouler des fils de moteur, trouvera une place d’apprenti pour Serge, chez un bijoutier [Monsieur Teyssier, rue de l’école de médecine. Bijoutier et résistant, il fut arrêté sous les yeux de Serge. Son nom de résistant était Jacomo. Déporté, il est revenu très fatigué et en mauvaise santé des camps. Serge a beaucoup d’estime pour lui.].

C’est à Aixe, que Léon rencontrera Léonie [Léonie était déjà mariée et maman d’un premier enfant en 1939]. Il a 19 ans, elle, 21. Que dire du lien improbable qui relie ces jeunes gens ballotés par la vie, de cette relation dont je ne sais rien, si ce n’est qu’il y eut entre eux cette étincelle que l’on nomme désir et qui aura aboli les forts interdits de l’époque. Furent-ils amis ? Confidents ? Si jeunes, de vie et de culture si différentes. En ces temps troubles de la guerre, leur désir fut suffisamment fort pour effacer la peur. C’est en cette fin d’année 1941, que dans le secret d’une alcôve hors du temps, fut conçu mon père, Jacques Michel Roche. Il naquit le 26 aout 1942. Cette paternité fut un secret. Pourtant Léon vit son fils et le tint probablement au moins une fois dans ses bras. 

2.

Dans les semaines et les mois qui suivirent nos premiers échanges, toujours à distance, Isabelle et moi rassemblions contacts et archives afin de comprendre et relire dans les silences de l’Histoire et des histoires, les jours maudits de février et mars 1943 pour Léon et des milliers d’innocents. Nous avions un nom, des traces dans des archives et, un jour, grâce au frère de Léon retrouvé en 2019, alors âgé de 92 ans, Isabelle put poser enfin son regard sur ce visage ressortit du néant.

Il serait trop long, me confia Isabelle, de raconter les aventures qui m’ont permis de retrouver Serge vivant, le frère de Léon, d’avoir ainsi la chance d’apprendre quelques bribes de sa trop courte vie et d’avoir la confirmation que ce bébé, mon père, était bien le fils de Léon Rieger. Si mon père lui, ne l’aura jamais vraiment su, ses descendants au moins pourront ne pas oublier son histoire et découvrir son visage qui jusqu’à cette fin d’année (2019) semblait avoir disparu.

Un si beau et doux visage … un regard… quelques grammes d’humanité retrouvée.

Léon Rieger, au début des années 1940.
 [Collection particulière I.R.]

Léon fut arrêté un terrible matin d’hiver, le 23 février 1943. Le jour ne s’était pas encore levé lorsque des gendarmes français de la petite ville d’Aixe-sur-Vienne l’embarquèrent.  Son frère Serge, n’a rien oublié de cette aube de glace, où son père demanda de partir à la place de son fils ! Cette rafle, dite concentrique et implacable, fut menée par les forces de polices françaises, sur l’ordre de Vichy, à la demande des Allemands, suite à un attentat, dix jours plus tôt.

A compter du 20 février, l’ordre fut donné aux préfets régionaux de la zone sud (Toulouse, Montpellier, Limoges – celle de Léon Rieger-, Clermont et Lyon – Marseille fut épargnée du fait d’une rafle perpétuée en janvier 1943) d’arrêter des Juifs étrangers (Allemands, Autrichiens, Polonais, Tchèques, Pays-Baltes, Hollandais et Grecs) de 18 à 65 ans, de sexe masculin, célibataires ou sans enfants. La plupart d’entre eux, après les rafles de l’été 42, avaient pu passer clandestinement la ligne de Démarcation. D’autres, comme les Rieger, étaient restés en zone non occupée après avoir fui leur domicile lors des exodes de l’automne 1939 ou de l’été 1940.

La région de Limoges doit fournir un contingent de 250 juifs : le département de l’Indre doit en fournir 110, la Dordogne 90, la Haute-Vienne et les parties « zone libre » de la Charente et de la Vienne 60, la Creuse 50, la Corrèze 40 et le Cher pour sa partie en « zone libre » 25. Le « ramassage » était bien prévu le 23 février dès 4 h. du matin pour la Région de Limoges. A 17 h., le Préfet devait transmettre le nombre de Juifs arrêtés dans sa région avant de les envoyer au camp de Nexon (Haute-Vienne), au plus tard le mercredi 24 février avant midi. De là, l’ordre fut donné de les transférer vers le camp de Gurs dans le sud-ouest de la France (Basses-Pyrénées).

Léon fut bien arrêté sur la commune d’Isle, au lieudit de Mérignac par la gendarmerie française de la compagnie d’Aixe-sur-Vienne. Serge, son jeune frère alors âgé de 15 ans, n’oublia rien de cette aube glaciale, figée dans sa mémoire, où les gendarmes ordonnèrent à Léon de le suivre. Il était bien 4 heures du matin. Leur père Joachim-Bernard supplia qu’on l’emmenât à la place de son fils mais rien n’y fît. Fût-il dénoncé ? Était-ce le mari trompé de Léonie (et qui deviendra le grand-père officiel d’Isabelle) ? Serge et Joachim-Bernard en furent toujours convaincus. D’autres témoins auraient assisté à l’arrestation à Mérignac : madame Delage, les Devaux, cultivateurs, les Robert, épiciers.

Dénonciation ? Vengeance personnelle ? Liste de juifs à traquer fournie par les préfets aux cohortes de gendarmes ?[1] Peut-être tout cela à la fois. Un premier rapport de la Haute-Vienne concernant une liste de juifs célibataires ou sans enfants, de sexe masculin, âgés de 18 à 65 ans, de nationalité polonaise, montre que peu furent arrêtés, loin des objectifs souhaités. Nous découvrons neuf noms, six s’étaient sauvés avant les arrestations du 23 février, trois furent pris, Léon compris [Liste des Juifs Polonais devant être arrêtés lors de la rafle du 23 février 1943 [Archives départementales de la Haute-Vienne, cote 646W256]. Dans la journée du 23 février, Léon fut emmené à une petite vingtaine de kilomètres au sud du village, au camp d’internement de Nexon.

Les résultats de la rafle dans la région de Limoges furent les suivants : l’Indre 80 (sur 110 Juifs prévus), la Dordogne 25 (sur 90), la Haute-Vienne, les parties « zone libre » de la Charente et la Vienne 20 (sur 60), la Creuse 29 (sur 50), la Corrèze 18 (sur 40), le Cher (« zone libre ») 18 (sur 25). Un total de 190 juifs sur 250 souhaités par le Préfet régional de Limoges. Le 24 février 1943, insatisfaites des résultats des arrestations, en Haute-Vienne comme dans les autres départements, les autorités s’acharnèrent à un « ramassage supplémentaire » dans les mêmes conditions que celui effectué la veille.

Léon et les 189 autres juifs arrêtés dans la région préfectorale de Limoges, ainsi que 80 autres israélites internés depuis plus longtemps au camp de Nexon, furent transférés à 14h29 pour le camp de Gurs dans l’extrême sud-ouest de la France. Un autre Léon, nommé Goldstein, Juif allemand de 33 ans, pris dans la commune de l’Isle, fit également partie de ce transport. Il fut déporté ensuite dans le convoi n°52 à destination de Sobibor le 23 mars 1943. [Archives départementales de la Haute-Vienne, cote 646W251].

Le 26 février, Léon débarqua avec ses compagnons d’infortune au camp de Gurs (Pyrénées-Atlantiques, ex-Basses-Pyrénées). Ces juifs arrivants découvrirent des baraquements aux constructions provisoires et insalubres. Le terrain autour était marécageux et pouvait ressembler à un véritable bourbier en cette période hivernale. Léon passa probablement dans plusieurs services du camp tenus par des détenus sous la surveillance des autorités françaises. On le dépouilla certainement de son argent, de ses cartes d’alimentation, de son tabac, de sa pièce d’identité et d’éventuellement autres biens qu’il pouvait avoir sur lui. En contemplant le camp, Léon dut découvrir les multiples rangées de barbelés qui entouraient le camp sous la surveillance des G.M.R (Groupe Mobile de Réserve) casqués, fusil sur l’épaule, qui avaient remplacé la veille les sentinelles armées de simples révolvers (d’après le témoignage d’Arkadius Hercfeld, interné à Gurs du 20 février au 17 mars 1943). Quelque chose se préparait… Des surveillants pénétrèrent dans les baraques avec des listes à la main. Les internés du camp furent soumis à un criblage. Qui partirait, qui resterait ? Une sélection s’opéra, certains furent écartés pour des raisons de nationalité, d’attaches françaises ou parce qu’anciens combattants. Les autres, 922 ou 925 selon les autorités du camp, furent dirigés la nuit tombante vers la gare d’Oloron-Sainte-Marie (toute proche). Léon ne resta finalement que quelques heures dans ce camp, emportant avec lui une couverture et trois jours de vivres que l’on venait de distribuer aux partants. Aussi aberrant soit-il, Léon et bien d’autres arrêtés dans le centre du pays, trois jours plus tôt, retraversèrent la France dans l’autre sens, et la région Limousine (à 23 heures, le 27 février, le train passa à Brive, à 6h45, le 28, il était à Vierzon), puis continuèrent en direction du nord ; destination, le camp de Drancy.

Après 36 heures, à 13h50, le convoi arriva à Drancy le 28 février avec 916 juifs débarqués sur la rampe de la gare. Pendant le trajet, lors de tentatives d’évasion, sept déportés purent s’enfuir, un huitième fut tué.

Léon pénétra dans le camp de la cité de la Muette. Aux autorités du camp il déclara sa nationalité polonaise, sa profession d’électricien, résidant au 15 rue Malesherbes à Limoges (là où il vécut avec sa famille en janvier 1940), probablement pour épargner la localisation de ses parents et de son frère au moment de son arrestation.

Fiche d’internement au camp de Drancy de Léon Rieger, datée du 28 février 1943
[Archives du Mémorial de la Shoah/Archives nationales, cote F9/5723]

Depuis deux semaines, aucune sélection n’avait eu lieu dans le camp de Drancy pour un départ d’un nouveau transport vers une destination inconnue, nébuleusement indiquée vers l’est. Mais les rumeurs s’amplifièrent en ce début mars d’une reprise imminente des convois.

2 mars 1943 : Röthke, chef SS des affaires juives en France, avait, une semaine plus tôt, télexer à son supérieur, Adolf Eichmann à Berlin, que trois convois étaient prévus les 2, 4 et 6 mars. Le premier vers Auschwitz et les deux autres vers Cholm (en fait, Sobibor). Pour ce convoi du jour de 1000 Juifs, le n°49, majoritairement constitué d’invalides sortis de l’hôpital Rothschild ou des personnes arrêtées lors de la rafle du 11 février à Paris. Léon ne fut pas sur les listes des personnes dirigées vers les escaliers du départ du camp de Drancy, mais de ses yeux il observait, surement atterré, la détresse des partants rassemblés dans un coin du camp, monter dans des bus vers la gare du Bourget-Drancy, deux kilomètres plus loin. 3 mars 1943 : Léon, derrière les fenêtres de sa chambrée, put assister à un nouvel arrivage de juifs provenant du camp de Gurs, autres victimes des représailles allemandes contre l’attentat du 13 février.

Dès le lendemain, le convoi n°50 fut au départ du camp de Drancy. C’était d’abord 888 hommes provenant du camp de Gurs. En tout, 937 hommes et 66 femmes quittèrent la gare du Bourget et furent déportés, pour la première fois dans la déportation des Juifs de France, vers le camp d’extermination de Sobibor.

5 mars 1943 : Ce jour-là, dans le camp de Drancy, Léon découvrit son nom sur la liste des partants pour le prochain convoi du lendemain. Comme à chaque fois, on autorisait les déportables à écrire une carte. Dans l’une des chambrées du départ, à 20 heures, Léon griffonna ses derniers mots pour son frère, à l’adresse son employeur bijoutier, sur une carte autorisée par la censure du camp :

Vendredi 5 mars 20 H.

Chers parents et frère

Je pars probablement samedi pour occuper mon nouveau travail. J’espère que vous allez tous bien ; moi je [illisible], mon moral est très bon. Prenez surtout bien soin de votre santé. Papa devrait aller soigner sa maladie, je suis très inquiet pour sa santé ainsi que pour vous tous. A bientôt

Léon

De ce convoi n°51, deux évasions réussirent avant le passage de la frontière du Reich. Et des 999 Juifs embarqués avec Léon Rieger le 6 mars 1943 à 8h55 de la gare du Bourget-Drancy, comme celui du n°50, les survivants en 1945 se comptèrent sur les doigts d’une main : ils furent cinq. C’était David-Albert Adejes (Grec), Ernst Arndt (Polonais), Mendel Fuks (Polonais), Maurice Jablonsky (Polonais) et Nathan Lewinsztjen (Polonais).

Le convoi n°51 arriva le 10 mars, dans des conditions effroyables, sur la rampe le long du camp de Sobibor où la quasi-totalité des convois allaient directement aux chambres à gaz. Ce jour-là, d’après le témoignage de Mendel Fuks (qui concorde avec celui de Maurice Jablonsky) et après la cohue du débarquement sur le quai, les déportés étaient rassemblés sur une place, leur maigre bagage laissé derrière ou devant eux. Un SS demanda alors à 30 jeunes volontaires âgés de 20 ans pour aller dans un camp et travailler avec de « l’eau jusqu’au cou » ou des travaux difficiles. Ces 30 volontaires échappèrent, avertis ou soupçonneux, à une mort immédiate. Ces 30 volontaires furent poussés dans un wagon et furent dirigés jusqu’à la gare de Lublin puis partirent à pied vers le camp de Majdanek. Cinq d’entre eux, donc, survécurent jusqu’en 1945 après être passés par de nombreux camps nazis. Nous ignorons où et quand périrent ces autres volontaires Tous les autres furent impitoyablement assassinés à Sobibor le jour même de leur arrivée. Il est hélas fort probable que Léon Rieger vit la couleur du ciel pour la dernière fois le 10 mars 1943.

3.

Après l’arrestation du 23 février, Marthe, la maman de Léon, continua en cachette à voir Léonie et le bébé joufflu ignorant tout de la tragédie qui se déroulait à Sobibor.

Le 21 juin 1943, Bernard-Joachim Rieger, le père de Léon, est incorporé au 643è GTE (Groupement des Travailleurs Étrangers) constitué principalement de réfugiés espagnols et de Juifs étrangers, situé à Oradour-sur-Glane (département de la Haute-Vienne, terriblement célèbre par le massacre de sa population le 10 juin 1944 par la division Waffen SS Das Reich), pour des travaux dans les tourbières ou dans les champs. Bernard-Joachim reçut l’ordre de travailler pour un cultivateur, Jean Deveau, dans le hameau de Mérignac. Devant être muté ensuite pour l’organisation Todt, il déserta le 1er février 1944 et vit clandestinement jusqu’à la Libération. Serge entra à son tour dans la clandestinité en s’engageant dans le maquis. Isidore Hacker, le grand-père maternel de Léon et Serge Rieger, décéda en 1944 à Oradour-sur-Vayres, dans la Haute-Vienne, commune située à quelques kilomètres de l’Isle.

Après la Libération, en décembre 1944, Bernard-Joachim et son épouse s’installèrent au 5 rue du Général Cérez à Limoges. Ils quittèrent la capitale limousine en juin 1945 pour Paris au 78 rue Botzaris dans le 19e. Ils déménagèrent fin juillet 1945 pour vivre au 4 rue Edmond Rousse (Immeuble 122) Paris 14e. En aout 1946, ils réemménagèrent au 5 rue de l’Abbé Gillet, Paris 16e. Joachim-Bernard exploita alors un commerce de chemises et de sous-vêtements, en gros, demi-gros et détails, au 58 rue du paradis, Paris (10e).

En 1949 Marthe et Joachim-Bernard obtinrent enfin leur naturalisation française. 

 
Souffrante de diabète et de problèmes rénaux, Marthe décéda en 1953. Trois ans plus tard, son mari Joachim-Bernard décida de revenir vivre à Strasbourg qu’il avait dû fuir 17 ans plus tôt. Il y mourra en 1966. S’il n’a jamais cherché à voir le fils de son fils, nous ignorons s’ils s’étaient tout de même rencontrés.  

Ce fut une famille dévastée qui avait regagné finalement Paris en 1945, dans l’attente du retour d’un fils, d’un frère, d’un neveu. Elle s’évertua à tenter de retrouver sa trace, de recueillir des informations, probablement à l’hôtel Lutétia d’où revinrent à partir d’avril 1945 de rares survivants juifs des camps nazis d’Allemagne et de Pologne. Charlotte (Lotte) Rieger de Londres (épouse Wald, l’une des tantes de Léon) passa des avis de recherche dans des journaux en anglais ou en allemand, en vain.

Avis de recherche rédigée par Lotte Wald [Collection particulière I.R.].

Quant à Serge Rieger, il continuera sa vie et sa carrière à Paris jusqu’à ce que ce passé enfoui et depuis longtemps tu, revint à la surface de ces souvenirs. Un jour de juin 2019, nonagénaire, il fut ému et bouleversé quand Isabelle, la petite-fille de Léon venant de découvrir l’identité de son vrai grand-père paternel et de s’assurer de sa filiation, prit contact pour la première fois avec le « petit-frère » avant une première rencontre en aout 2019.

 Je ne peux que témoigner de mon extrême gratitude pour le travail de monsieur Serge Klarsfeld et de sa femme. Je voudrais témoigner de ma sincère et profonde gratitude pour toutes les personnes qui m’ont aidé, soutenue et accompagnée dans cette quête sur mon grand-père Léon Rieger, dont j’espère un jour pouvoir citer tous les noms. Dans cette quête où se mêlèrent la merveille et l’obscure, ils furent de profondes et chaleureuses lueurs d’humanité.  De réelles petites lumières de bienveillante fraternité. I.R.

Jacques Michel Roche, fils naturel de Léon et Léonie après la guerre, au début des années 1950. [Collection particulière I.R.]

Post-Scriptum : Le 6 décembre 2021, un pavé de la Mémoire, Stolperstein, sera apposé sur le trottoir en face de l’immeuble où vécut Léon Rieger toute son enfance, à Strasbourg.

Il est plus probable que Léon Rieger fut assassiné à Sobibor, et non à Majdanek.

[1] Rappelons que dans toutes les préfectures départementales de la zone sud on s’activa à dresser les listes des israélites à arrêter selon les instructions reçues. Les noms et les adresses de la plupart de ces infortunés étaient connus de leurs services. Depuis décembre 1942 [Loi française du 11 décembre 1942 « relative à l’apposition de la mention « juif » sur les titres d’identité délivrés aux Israélites français et étrangers »], les Juifs se trouvant en zone sud devaient donc à leur tour recevoir la mention « Juif » sur leurs titres d’identité et les cartes d’alimentation. 140 000 juifs se présentèrent sur les lieux de convocation. Le gouvernement précisait bien aux préfets de conserver la trace de l’identité des personnes ayant accompli cette formalité.


Sources :

Entretiens d’Isabelle Roche avec Serge Rieger.

Correspondance avec des descendants des oncles et tantes de Léon et Serge, immigrés en Angleterre et aux Etats-Unis.

Archives nationales : dossiers de naturalisation.

Archives du Mémorial de la Shoah à Paris

Archives départementales de la Haute-Vienne

Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques

Archives de l’International Tracing Service à Bad Arolsen (Allemagne)

Archives du lycée Kléber à Strasbourg.

Serge Klarsfeld. La rafle de février 1943 en zone sud et les deux convois n°50 et n°51 des 4 et 6 mars 1943 qu’il ne faut pas oublier. Éditions FFDJF, 2020.

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About Stéphane Amélineau

Professeur documentaliste : Lycée ITG Val-de-Beauté à Joinville-le-Pont (94 - Val-de-Marne) de 1994 à 2001. Lycée Françoise Cabrini à Noisy-le-Grand (93 - Seine-Saint-Denis) de 2001 à 2007. Lycée de Saint-Rémy à Soissons (02- Aisne) de 2007 à 2018. Collège-Lycée Saint-Joseph à Château-Thierry (02 - Aisne) depuis 2018.
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1 Response to Quelques grammes d’humanité retrouvés : Léon Rieger (1922-1943)

  1. Avatar de Eric CrIstante Eric CrIstante dit :

    magnifique témoignage ! Merci pour votre travail. Bien amicalement. Eric Cristante

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